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Pinocchio et le « Beau au bois de rose »

Pravind Jugnauth doit jubiler. Cela fait plusieurs années que le leader du MSM a été affublé de l’épithète « Pinocchio » par ses adversaires. Mais depuis quelque temps, Navin Ramgoolam menace dangereusement de lui ravir son sobriquet.

Il y a quelques semaines, l’ancien président français Nicolas Sarkozy, en visite à l’île Sœur, a affirmé n’avoir jamais dit au Premier ministre que les Réunionnais étaient « un peuple d’assistés ». Alors que Ramgoolam avait réitéré précédemment qu’il tenait la confidence de Sarkozy lui-même. Cette semaine, le désaveu est venu, cette fois, de la région. Plus précisément de Faly Rabetrano, patron du Bureau indépendant de lutte anti-corruption (Bianco) malgache.

En répondant à une question parlementaire mardi, Ramgoolam a laissé entendre que le Bianco est en possession d’un enregistrement démontrant qu’un homme politique local est mêlé à la saisie d’une cargaison de bois de rose sur le territoire mauricien en juin 2011. Moins de 48 heures plus tard, un démenti express est arrivé de la Grande île. « Le Bianco n’est en possession d’aucun enregistrement », a corrigé Rabetrano.

La cause aurait pu être entendue et le titre de « Pinocchio » remis, avec les félicitations du jury, au Premier ministre. Mais cette histoire de bois de rose est plus compliquée qu’il n’y paraît. Déjà, la nuance du Bianco est importante. Si Rabetrano affirme  ne pas être en possession d’une bande sonore, à aucun moment il ne nie l’existence de celle-ci. Allant même jusqu’à supputer que si elle existe, elle se trouve dans les mains d’une personne « haut placée » à Madagascar.

Ce qui est certain, c’est que l’existence de cette bande est évoquée depuis fin juin de l’année dernière. Soit, immédiatement après la saisie des six containers de bois de rose dans le port. Bien avant le 26 juillet 2011, date du départ du MSM du pouvoir, les couloirs de l’Hôtel du gouvernement bruissaient déjà de la nouvelle. Ceux qui tendent l’oreille sont étonnés de constater la candeur avec laquelle un haut responsable politique évoque l’implication d’un ministre d’alors.

Si, à l’Hôtel du gouvernement, un travailliste influent donne déjà l’impression de vouloir activer la descente aux enfers de l’ex-ministre, ailleurs un silence pesant et très gêné entoure les circonstances de la saisie de la cargaison de bois de rose. Un haut responsable de la Mauritius Revenue Authority (MRA), que nous interrogeons début juillet 2011, feint de ne pas connaître la vérité. Il affirme que les services des douanes locaux ont reçu « an anonymous tip-off » dénonçant la présence de bois de rose dans le port franc. Depuis, Xavier Duval a admis être le whistle-blower à l’origine de la saisie.

Au Parlement, Duval explique que ce sont ses conversations avec des responsables politiques malgaches qui l’ont conduit à mettre la MRA sur la piste des six containers de bois de rose. Mais ce qu’il ne dit pas, c’est que l’existence de la bande est clairement évoquée lors de ces conversations. C’est d’ailleurs à cause de l’identité de la personne parlant sur l’enregistrement que la Haute Autorité de transition (HAT) malgache décide d’utiliser la voie d’accès directe politique pour gérer ce dossier devenu épineux pour les deux pays.

Au-delà de tout, ce qui demeure ultra-sensible, ce sont les conditions dans lesquelles la bande a été enregistrée. En effet, la HAT d’Andry Rajoelina recourt sans scrupule à des procédés occultes – dont les écoutes téléphoniques  pour surveiller aussi bien ses alliés que ses adversaires politiques. C’est lors d’une de ces écoutes que la « Mauritian connection » du bois de rose malgache a été découverte.

Le mystère de la « non-présence » de la bande se résout donc de lui-même. En effet, un enregistrement obtenu illégalement ne peut être versé dans une procédure judicaire. Ramgoolam, qui est pourtant avocat, a oublié cet aspect juridique des règles de preuves. Une bande sonore existe… mais elle ne peut avoir d’identité et d’utilité juridique légitime. Ni à Madagascar, ni à Maurice. Cela doit sans doute aider un ancien ministre à dormir tranquille…

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Le premier commandement

Devinez de quoi parlent 12 ministres assis autour d’une table ? Du rapport de la Commission Vérité et Justice (CVJ), bien sûr ! Et quelle est la tonalité des 19 mesures dont ils préconisent la mise en œuvre « plus ou moins rapidement » ? Essentiellement politique, bien évidemment !

La politique, on la retrouve dès la première recommandation du High-Powered Committee (HPC) chargé d’appliquer les recommandations de la CVJ. A travers un premier commandement aux airs révolutionnaires : « All boards of parastatals to be multicultural: any board composed of 65 % or more of one ethnic and/or religious groups to be reviewed and revised. »

On comprend assez vite le raisonnement de Xavier Duval et de ses collègues ministres. En effet, des organisations comme la Fédération des créoles mauriciens soulignent, avec raison, depuis des années, le manque de diversité ethnique parmi les fonctionnaires et les employés d’agences paraétatiques. Mais, voila, assurer une réelle hétérogénéité dans la « staff list » d’un ministère ou d’une institution de la taille de la Mauritius Revenue Authority nécessite des vagues de recrutement successives, étalées sur plusieurs années. A la recherche de « quick wins », le HPC frappe fort, ailleurs. Là où le champ d’intervention du gouvernement est totale : les conseils d’administration des corps paraétatiques.

Si l’intention est sans aucun doute louable, une question demeure. Comment le HPC en est-il donc arrivé à déterminer qu’il est acceptable qu’un conseil d’administration d’une institution publique soit composé à 65 % de personnes de même profil ethnique ? Pour cela, il faut consulter le rapport de la CVJ. C’est la commission elle-même qui propose ce seuil de tolérance afin de favoriser « a more democratic public life ». Mais nulle part elle n’explique comment elle arrive à ce chiffre. Et surtout pourquoi cette proportion est préférable à celle, moins hégémonique, de 50 % par exemple.

Ce qui est vérifiable, par contre, c’est que le seuil de 65% est mis à mal dans de nombreuses institutions. Le Conseil des ministres lui-même s’en sort d’un poil, étant ethniquement homogène à 64 %. En effet, 16 de ses 25 membres font partie de la communauté majoritaire (hindi et non-hindi speaking). Ailleurs, c’est pire. 66 % des membres du conseil d’administration de la State Trading Corporation appartiennent au même ensemble ethnique. Ce taux grimpe à 71 % à la CWA. Tandis que le CEB fait figure de champion avec un conseil d’administration ethniquement homogène à 90 % !

Si le diagnostic ne souffre d’aucune contestation, la posologie du remède soulève, elle, de nombreuses interrogations. En effet, nos lois électorales obligent les candidats aux élections générales à déclarer leur appartenance ethnique afin de briguer les suffrages. Si l’on suit la recommandation du HPC, on conclut qu’une obligation de déclaration communautaire ou ethnique pèsera désormais sur chaque personne faisant partie du conseil d’administration d’une institution publique. C’est un signal très flou qu’envoient 12 ministres du gouvernement au moment où Navin Ramgoolam affirme régulièrement son opposition à l’obligation de déclarer son appartenance ethnique dans le cadre des élections.

Passons toutefois sur la géométrie variable des discours politiques pour nous intéresser aux détails de la mise en application de cette mesure. Afin de la traduire dans la réalité, le profil ethnique de chaque candidat à un conseil d’administration devra être dressé. Qui s’en chargera ? Une National Ethnic Profiling Commission ? Au moyen de quels critères objectifs ou subjectifs ? Celui du « way of life » comme le préconisent nos lois électorales ? Dont les limites ont été démontrées par Michael Sik Yuen depuis mai 2010 !

Plus fondamentalement, se pose une question de définition. L’objet même de cette recommandation est d’assurer une plus grande représentation de la communauté créole au sein de la sphère publique. Or juridiquement, cette dénomination ethnique n’existe pas. Le gouvernement ira-t-il donc au bout de sa logique en créant une nouvelle nomenclature ethnique pour mettre en œuvre sa politique de promotion de la diversité ? De sorte que chaque conseil d’administration parapublic, finisse, d’ici quelques mois, par afficher un certificat « Proudly multicultural and multiethnic » avec le décompte précis de ses administrateurs créoles, hindous, musulmans, sino-mauriciens et franco/anglo-mauriciens ? C’est ce qu’il devrait se passer si l’on suit la logique du HPC.

C’est la priorité actuelle du HPC. Plus tard, quand ses membres comprendront que tout ne se réduit pas à des considérations de quotas, le comité, dans sa sagesse, songera peut-être alors à recommander des mesures plus profondes visant non pas à récompenser quelques nominés politiques supplémentaires au bon profil ethnique. Mais plutôt à amener une communauté délaissée à prendre part et à trouver sa place dans le « mainstream » de la sphère publique…


Place à l’action

Les querelles d’économistes ne manquent pas depuis la fin du discours du budget de Xavier Duval. Le ministre des Finances a-t-il été trop défaitiste avec sa visée de 4% de croissance en 2012 ? Pourquoi n’a-t-il pas chiffré son objectif en matière d’investissement direct étranger (IDE)? Etait-il primordial de maintenir le déficit budgétaire à un niveau relativement bas de 3,8% au moment où tous les Etats misent sur des dépenses étatiques massives comme remède anticrise ? Même si ces questions sont intéressantes, laissons-les de côté pour nous intéresser à la volonté affichée – ou pas – du gouvernement de régler les problèmes dont il est lui-même à l’origine.
Le premier d’entre eux, c’est la propension du gouvernement à annoncer des mesures qui ne sont pas suivies d’actes. Xavier Duval, lucide et aussi un tantinet revanchard, expliquait la semaine dernière que 60% des mesures budgétaires de son prédécesseur n’avaient pas été appliquées. Comme gage de son approche proactive, le ministre des Finances a donc publié un calendrier de mise en oeuvre de 178 mesures contenues dans son budget. Dont l’exécution échoit au Budget Implementation Team (BIT) qu’abrite désormais son ministère.
Cette cellule n’est toutefois que le début d’un commencement de solution pour éliminer les atermoiements inhérents à l’appareil d’Etat. Le BIT, placé sous l’autorité de Duval, sera composé de fonctionnaires et de conseillers du ministre des Finances. Or, les fonctionnaires peuvent être de bien mauvais sherpas dès qu’on leur confie la tâche de prévenir les turpitudes de leurs propres confrères. Le directeur de l’Audit, pourtant habilité par la Constitution à faire la leçon aux ministres et Permanent Secretaries, en sait quelque chose. Il prêche dans le désert année après année !
Si le BIT prétend avoir une action déterminante dans la mise en oeuvre des mesures budgétaires, il ne lui faudra pas seulement compter sur les injonctions de fonctionnaires à fonctionnaires ou de conseiller politique à fonctionnaire. Mais préférer une sorte « d’approche Medpoint ». Oublions, pour la démonstration, le flou autour de l’achat de cette clinique. Attardons-nous plutôt sur la facilité et la célérité avec lesquelles les ministres de la Santé et des Finances d’alors, ainsi que leurs administrations, avaient collaboré pour en boucler la vente avant la date fatidique du 31 décembre 2010. C’est cet effet « Dear Pravind » là que Xavier Duval doit pouvoir dupliquer. En respectant bien évidemment nos lois anticorruption !
Plus sérieusement, il s’agit de traduire dans les faits l’approche ni carotte ni bâton dont Xavier Duval parle quand il évoque ses relations avec ses collègues. Car la mise en oeuvre des mesures budgétaires est en fait directement tributaire des qualités individuelles de leadership et de stratège des ministres mais aussi de leur capacité à travailler ensemble.

Un ministre qui amène ses fonctionnaires à boucler en temps et en heure la rédaction de guidelines ou de nouveaux règlements relatifs aux logements NHDC peut, à sa manière, lutter contre la pauvreté. Un autre qui exhorte les ingénieurs de son ministère à participer à un site visit au pied levé – parce qu’un très important investisseur étranger consent à faire une visite de prospection impromptue – peut contribuer à attirer quelques millions de dollars d’IDE dans le pays.
Xavier Duval sait que l’application de plus de la moitié des 178 mesures qu’il a annoncées ne dépend pas directement de son ministère. Il sait également que les fonctionnaires sont de grands procéduriers qu’un BIT aussi dynamique soit-il – ne saurait cornaquer à lui seul. Reste donc le travail d’équipe.
Rama Sithanen, en son temps, avait déploré le manque de soutien de ses collègues. Pravind Jugnauth, non plus, n’avait guère l’estime de ses voisins de table au gouvernement. Xavier Duval, qui vient de présenter un budget autant empreint de sa patte que de celle de Navin Ramgoolam, peut prétendre à un esprit de cohésion qui a cruellement fait défaut à ses deux prédécesseurs. Si, dans six mois, le ministre des Finances n’arrive pas à boucler au moins 50% de ses 178 mesures…on prendra la mesure du manque de cohésion au sein de ce gouvernement. Dans ce cas-là d’ailleurs, c’est un autre mot qui siéra mieux : incompétence !


Et l’Etat dans tout ça ?

Moins de blabla, davantage d’action. La promesse du ministre des Finances, à moins d’une semaine de son discours du budget, est stimulante. Si Xavier Duval fait ce qu’il dit, la quasi-totalité de ses mesures budgétaires sera appliquée dès juin 2012. Mais on se pose toutefois des questions : le gouvernement a- t- il la capacité et surtout la volonté de montrer la voie en matière d’efficacité ?

Duval le rappelle volontiers : le gouvernement et sa pléthore de corps paraétatiques doivent également contribuer à l’efficience de notre économie. Tous doivent proposer le meilleur service possible au meilleur coût. A compter du 4 novembre, Xavier Duval essaiera donc de concrétiser cette vision… de préférence dans six mois.

Cette profession de foi a toutefois un air de « déjà-entendu » . Il y a cinq ans, le budget de l’Etat faisait déjà la part belle à l’assainissement des finances et de la gestion des corps paraétatiques. L’ancien ministre des Finances Rama Sithanen expliquait, en juin 2006, que le gouvernement allait cesser d’investir massivement l’argent du contribuable dans des institutions « dépassées » et « inefficientes » .

La fermeture de la Development Works Corporation ( DWC) allait même, disait l’ancien ministre des Finances, démontrer la volonté du gouvernement de « mettre de l’ordre » dans ce secteur. Le discours était beau. Les actes, eux, n’ont pas convaincu. Ainsi, la très grande majorité des « licenciés » de la DWC est allée gonfl er les « staff lists » d’autres organismes parapublics déjà surnuméraires !

Cinq ans plus tard, il suffit, par exemple, de se rendre au Parcel Post Office ( PPO) de Port- Louis pour se rendre compte à quel point l’inefficacité est érigée en dogme dans certaines de nos administrations. Au PPO, ce lieu d’un autre âge, l’informatique n’existe pas. Des postiers y palabrent indéfi niment avec des douaniers et gribouillent dans des registres antédiluviens avant d’ouvrir des colis contenant parfois deux livres ou un vulgaire gadget électronique.

C’est ce secteur public pléthorique et archaïque que Xavier Duval se donne pour mission de réformer. On connaît la recette pour cela. Elle passe par l’informatisation, la réduction des coûts et des effectifs, la formation du personnel pour le rendre apte à suivre et appliquer un « process » bien défini. Dans certains cas, la réforme passe par la fermeture pure et simple d’organismes dont la mission peut être plus effi cacement assurée par le secteur privé.

Pour atteindre cet objectif de réforme, Duval devra toutefois surmonter quelques obstacles de taille. Les plus coriaces ne sont d’ailleurs pas ceux que l’on croit. Ainsi, ce ne sont pas les syndicats qui posent problème. La volonté politique d’un gouvernement peut, en effet, avoir raison des plus belliqueux d’entre eux. Anerood Jugnauth l’a démontré avec les employés du Central Electricity Board dans les années 80. Le seul ennemi qui est en mesure d’empêcher Xavier Duval de réussir s’assied à la même table que lui les vendredis. L’ennemi, ce sont ses vingt-quatre collègues du Conseil des ministres. L’ennemi, c’est le politique en lui.

Les corps paraétatiques sont un formidable terrain de jeu pour les députés et ministres. En 2006, Rama Sithanen dénombrait « plus de 150 » de ces « authorities » et « boards » . Voyons les possibilités : 300 directeurs et chairmen potentiels à nommer… presque tous des nominés politiques. C’est alléchant. Autant de « office attendants » et « clerical officers » à caser. Soit des centaines de possibilités d’honorer les promesses d’emploi faites durant une campagne électorale.

Cette instrumentalisation des corps paraétatiques par les gouvernements successifs atteint, dans certains cas, les limites de l’absurde. Un ministre important a ainsi pris pour habitude d’informer personnellement les personnes de la même « communauté » que lui de leur promotion. Histoire de leur faire croire que c’est de lui que dépend leur bonne fortune.

Quand Xavier Duval dit qu’il va promouvoir un secteur parapublic de « high efficiency » , il va à l’encontre des intérêts de ses propres collègues du gouvernement. Pas sûr, donc, que ces derniers, ni même leur patron à tous, le soutiennent dans sa mission. Voici, à coup sûr, une mesure qui prendra plus de six mois pour être réalisée. Jusqu’ici, en tous cas, cinq ans n’ont pas suffi …


Ramgoolam, le pacifiste ?

Quelle mouche l’a piqué !? Pas d’attaques acerbes. Aucune dénonciation hargneuse. Le Premier ministre s’est évertué à mettre la pédale douce, hier, lors de son exercice de communication. Calme et posé, Navin Ramgoolam a même semblé ne pas vouloir trop se lâcher en critiquant l’allié « loyal » d’hier devenu l’ennemi juré d’aujourd’hui : Pravind Jugnauth. Cette attitude n’a, en fait, rien d’équivoque ni de surprenant. C’est même la stratégie politique la plus indiquée… pour le moment.

Le Premier ministre endosse donc l’uniforme de pompier en chef. Il éteint et circonscrit consciencieusement les nombreux départs d’incendie qui pourraient affecter le fonctionnement de son gouvernement ou l’image de celui-ci auprès de la population. Malgré les déclarations belliqueuses du président Anerood Jugnauth, tout va bien entre eux pour Ramgoolam. Ce dernier ne dit pas, non plus, un seul mot désobligeant à l’encontre du MMM et de son leader Paul Bérenger… qui ne fait que « son travail » en critiquant le gouvernement.

Dédramatisées, également, les tensions internes au Parti travailliste ou les bourdes de certains rouges. La « frustration » de Kalyanee Juggoo est chose du passé. Les « circonstances » qui ont amené les propos du député Dhiraj Khamajeet ont, elles, été expliquées au Premier ministre. Dossiers clos ! À l’exception des « naufragés politiques » du MSM et de leur allergie à la Commission anti-corruption, Ramgoolam ne trouve donc rien à dire de négatif sur la situation politique locale. Les « boulever-sements politiques » attendront. Entre-temps, tout va bien.

Cette approche « fleur au fusil » du chef du gouvernement peut susciter deux commentaires. D’une part, on peut se demander si, entouré de ses seuls thuriféraires et coupé du quotidien du terrain, Ramgoolam ne commence pas à prendre ses désirs de retour au calme et de tout contrôler pour la réalité. D’autre part, il se peut également que le Premier ministre ait décidé de se concentrer sur la rentrée politique et de se consacrer entièrement à un agenda parlementaire très chargé en cette fin d’année. C’est ce qu’il dit vouloir faire. On ne peut que l’encourager s’il suit cette voie…

À peine deux semaines après la rentrée parlementaire du 18 octobre, Xavier Duval présentera l’un des budgets les plus cruciaux de ces dernières années. Ramgoolam et Duval le savent tous deux… La méthode Sithanen est inadaptée face à la conjoncture économique internationale actuelle. Elle portait ses fruits quand les entreprises étrangères se bousculaient pour faire fructifier leurs investissements chez nous. Or, ce moteur-là est en panne. Pas possible, non plus, de faire du Pravind Jugnauth. En dehors de son fumeux Duty Free Island, l’approche de l’ancien ministre des Finances n’a été qu’une pâle copie très « middle-class friendly » de la stratégie économique prônée par Rama Sithanen.

Duval se doit donc de redynamiser énergiquement notre stratégie économique. Il ne pourra le faire sans le soutien et les arbitrages favorables de Navin Ramgoolam. Le ministre des Finances a confié, à ceux qui l’ont vu récemment, que le Premier ministre lui impose peu de limitations pour boucler le discours qu’il présentera le 4 novembre. Tant mieux donc si le chef du gouvernement sursoit à ses fréquents déplacements à l’étranger. Vivement aussi qu’il se libère de son agenda politicien consistant à « koz koze » ici et « zour zoure » là-bas. À présent, Navin Ramgoolam se doit de travailler étroitement avec son ministre des Finances afin de lui permettre de proposer le package économique le plus adéquat pour l’année 2012 et les suivantes.

Mais encore faut-il connaître les objectifs précis du package que présentera Xavier Duval. Celui-ci en décrira les grandes lignes dans un entretien qu’il accordera à l’express dimanche prochainement. Mais d’ici là, il nous revient que Xavier Duval compte notamment placer la création d’emplois à travers la relance de l’entrepreneuriat au rang de ses priorités budgétaires. Tout en protégeant ceux qui feront invariablement les frais de la crise qui frappe aussi bien certains de nos partenaires européens que les États-Unis.

Ramgoolam reste bien évidemment un politicien à plein temps, mais durant les semaines à venir, le pays et l’économie ont davantage besoin d’un leader sachant aiguiller son Conseil des ministres et prendre les décisions importantes dans l’intérêt (économique) national. Et non d’un chef de guerre politique obsédé par l’idée de rester au pouvoir. Espérons que Navin Ramgoolam saura faire la part des choses.


Un ministre, ça ferme sa gueule

Bien évidemment, ce n’est pas un remaniement. Pas encore. Néanmoins, la petite retouche qu’a apportée Navin Ramgoolam à son Conseil des ministres, ce vendredi, n’est pas anodine. C’est même probablement un brouillon de ce que le Premier ministre pourrait faire dans les mois à venir.

Il faut voir au-delà des apparences. Showkutally Soodhun n’a pas perdu un ministère important uniquement en raison de sa gestion approximative et de ses dérapages réguliers. Michael Sik Yuen n’est pas non plus devenu le nouveau « blue-eyed boy » du gouvernement parce que le Premier ministre le juge apte à gérer des dossiers sensibles comme celui de l’importation des carburants. Au-delà de ces deux hommes, c’est la mécanique enclenchée par Ramgoolam qui est intéressante à analyser.

Ce vendredi, nous avons probablement assisté à l’acte I d’un exercice de rééquilibrage au sein du gouvernement. Le chassé-croisé de portefeuilles entre Soodhun et Sik Yuen indique d’abord un affaiblissement relatif du MSM. Hier encore, celui-ci apparaissait comme jouissant d’une influence certaine au sein de l’Alliance de l’avenir. Aujourd’hui, l’un de ses cadors perd un ministère phare et récupère, en échange, un maroquin – « prends-ça-et-ferme-là » – d’habitude confié à des seconds couteaux. Tout cela doit faire réfléchir au dernier étage du Sun Trust Building.

Malgré lui, Soodhun est devenu une sorte de ballon sonde. Certains évaluent leurs adversaires. Ramgoolam, lui, est en train de jauger son allié. Le MSM subit depuis six mois les violents vents contraires du cyclone MedPoint. À ce stade de l’affaire, le Premier ministre veut probablement connaître l’état dans lequel se trouve son partenaire. Affaibli et faisant le dos rond ou alors, d’humeur braillarde et combative ? Si le MSM reste docile et digère la claque sans broncher, Maya Hanoomanjee, la ministre de la Santé, pourrait bien être la prochaine sur la liste des « remaniés ». Si, au contraire, le MSM proteste énergiquement contre le sort réservé à Soodhun, Ramgoolam comprendra qu’il lui faut patienter avant d’organiser une grande session de chaises musicales.

Entre-temps, rien n’interdit au Premier ministre de procéder par touches. La méthode a ses avantages. Il permet d’abord de manager deux ou trois problèmes de personnes et de parti à la fois. Cela sied à Ramgoolam, qui est un chat échaudé craignant les grands chamboulements. Durant son premier mandat, il a dû gérer la démission ou le décès de quatre ministres, la cassure d’avec le MMM en 1997 et l’arrivée d’un nouveau partenaire, Xavier Duval, en 1999. Pendant son deuxième mandat, il a, par contre, clairement indiqué sa prédilection pour le calme. Son unique remaniement ministériel de septembre 2008 n’avait fait qu’un seul mécontent, Etienne Sinatambou.

Le PM a donc toutes les raisons de continuer sur sa lancée avec sa méthode de microremaniement. Car celle-ci est particulièrement bien adaptée à la configuration actuelle de son gouvernement. Avec 24 ministres autour de lui, le patron du Parti travailliste (PTr) n’a plus la possibilité d’en nommer de nouveaux sans enfreindre la Constitution. Il a donc le choix entre permuter les portefeuilles des 24 ministres actuels (à l’exception de celui de l’Attorney General) ou injecter du sang neuf dans son équipe.

C’est la première solution qui semble la plus indiquée dans la configuration politique actuelle. Elle évite au leader de l’Alliance de l’avenir de refaire de savants calculs pour préserver le délicat équilibre ministériel entre les partenaires de son gouvernement (PTr-16, MSM-6 et PMSD-2). Tout en lui permettant de ne pas perturber l’actuelle répartition ethno-casteiste au sein du Conseil des ministres.

En laissant planer la menace de microremaniement, Navin Ramgoolam pourrait même ramener un certain calme, voire un regain de dynamisme, au sein de son gouvernement. Beaucoup de ministres tiennent énormément à leur maroquin. Par ailleurs, pour certains partis minoritaires, le nombre de membres dont ils disposent au Conseil des ministres ainsi que les postes qu’ils occupent sont le reflet direct de leur carat politique.

Si un ministre ne souhaite pas connaître le même sort que Soodhun mais, au contraire, recevoir des félicitations publiques comme celles adressées implicitement à Sik Yuen, il n’a qu’à redoubler de zèle dans l’exécution des ordres du chef du gouvernement. Si l’envie n’y est pas, la phrase de l’ancien ministre français Jean-Pierre Chevènement la leur redonnera sans doute : « Un ministre ça ferme sa gueule, ou ça démissionne. »


Mc Donald’s, le végétarien

Il y a une différence entre « tolérance » et « compréhension ». Le problème du moment, c’est qu’on ne se comprend toujours pas. Tout en se tolérant de moins en moins. Si le climat social est instable, c’est parce que l’un des fondements même de notre capacité à vivre ensemble – la paix interreligieuse – semble menacée depuis quelques semaines.

Seuls les myopes croiront toutefois que c’est le litige opposant Iskcon à Mc Donald’s qui est la cause profonde du sentiment d’intolérance qui s’installe de part et d’autre de certains clivages. Le problème est ailleurs. Il faut en analyser les causes. En commençant par préciser que le conflit Iskcon/Mc Donald’s ne soulève nullement une question de laïcité. Les autorités locales ont octroyé un permis à Mc Donald’s en sachant pertinemment que l’enseigne de fast food allait opérer en face d’un centre religieux. Cette décision administrative dénote une approche foncièrement laïque des pouvoirs publics. Venons-en donc au cœur du problème…

C’est le mode d’exercice du pouvoir politique et la manière dont ce dernier gère ses accointances « religio-ethniques » qui est en cause. Fin mars 2010, le Premier ministre a fait un choix. En décidant de s’allier avec le MSM, le patron du Parti travailliste ne pouvait prétendre ignorer l’image qu’il allait projeter auprès de la population. Malgré les « cinq sous » du PMSD au sein de la roupie de l’Alliance de l’avenir de Navin Ramgoolam et Pravind Jugnauth.

Près d’un an après les élections législatives, Xavier Duval et son parti demeurent quantité négligeable dans un gouvernement perçu comme étant d’abord proche d’un électorat traditionnel, rural et conservateur. Ce qui n’est en rien un handicap. Ramgoolam – un homme que l’on ne peut accuser a priori de tropisme ethnique – aurait pu, à travers ses actions et sa posture, susciter l’adhésion de toute la population.

Le Premier ministre a toutefois échoué. C’est en effet l’image d’une personne emmaillotée par les lobbys socioculturels qu’il traîne. Ces organisations, au fil des années, se sont transformées en des chiens de garde. Dont la tâche est de voler au secours du maître au moindre pépin. Une fidélité dûment récompensée par des contrats ici ou des postes à responsabilité là. Cette promiscuité a achevé de convaincre une partie de la population – située du mauvais côté de la barrière ethnique – de l’existence d’un pacte tacite d’entraide entre le pouvoir et des « représentants » de cette majorité, censée être servie en priorité.

L’autre échec, c’est l’impression que donne le pouvoir d’être à son propre service. Même si le rachat de la clinique Medpoint par l’Etat se révèle être une opération parfaitement légale, de sérieuses réserves sur les dimensions éthiques et morales du deal perdureront. En effet, il y a quelque chose d’inconcevable dans le fait que l’émetteur et le bénéficiaire du chèque dans cette transaction fassent partie de la même famille. Peu importe s’ils se parlent ou pas !

Les réponses expéditives et l’attitude belliqueuse des responsables de cette transaction font planer une perception d’impunité et de « unaccountability » autour des familles régnantes. Que le silence de Ramgoolam sur le sujet n’arrange en rien. Si l’on ajoute à cela les jérémiades répétées du PMSD, l’on se retrouve avec un tableau particulier. Dans lequel le pouvoir semble être exercé par un cartel d’intérêts qui ne semble avoir nul besoin de quelques « cinq sous » pour donner le change par rapport à ses actions et décisions… aussi controversables soient-elles.

C’est dans ce contexte précis que survient l’affaire opposant Iskcon à Mc Donald’s. C’est dans ce climat que des religieux, les Hare Rama Hare Krishna, d’ordinaire pacifiques, appuyés par des nervis habitués aux démonstrations de force, se sont crus autorisés à imposer leurs préférences alimentaires à d’autres. Tandis que dans le camp d’en face, des commentaires irrespectueux voire insultants envers les philosophies religieuses passent désormais pour être parfaitement acceptables. Une attitude ouvertement intolérante rarissime dans le pays.

Toutefois, il ne faut pas se tromper de cible, ni de responsables. La cible n’est pas Iskcon. Les responsables ne sont pas non plus ceux qui s’amusent à dire sur Facebook et des blogs qu’ils vont se faire un devoir de manger deux fois plus de vaches qu’auparavant. Histoire de provoquer davantage les Hare Krishna. En effet, l’enjeu de cette surenchère n’est pas de faire s’entredéchirer la population majoritaire du pays et une minorité qui se considère injustement oubliée par le pouvoir politique. Il y a autre chose.

L’on peut penser que l’escalade continuera jusqu’à ce que le gouvernement prenne position. En faveur d’une partie ou de l’autre. Dans les deux cas, il sera alors temps de lui réclamer des comptes. Si le pouvoir choisit de privilégier la position de Mc Donald’s, il sera alors demandé à Ramgoolam d’expliquer son silence autour du rachat de Medpoint. Si c’est à Iskcon qu’il apporte son soutien, Ramgoolam aura alors à dire si oui ou non la religion majoritaire du pays a vocation à déterminer les conditions dans lesquelles s’exercent les libertés des autres groupes à Maurice.

Nous ne sommes pas à Tunis, ni au Caire. A Maurice les citoyens ont choisi de pousser le pouvoir jusque dans ses derniers retranchements. Ils attendent une réponse. Ce n’est qu’ensuite qu’ils se décideront à émuler les révolutionnaires arabes. Si la réponse de Ramgoolam les satisfait, par contre, ils redécouvriront sans doute tout le sens du mot « tolérance ». En attendant, un jour, de pouvoir vraiment se comprendre…

D’autres commentaires sur cet édito


Le parti qui valait cinq sous

La phrase de sir Anerood Jugnauth est passée à la postérité. « Ce sont les cinq sous qu’il me manquait pour arrondir ma roupie… » C’était en février 1995. Il était alors Premier ministre et faisait allusion à l’entrée au gouvernement de Xavier Duval, qui venait d’être intronisé leader du PMSD. Presque seize ans plus tard, les bleus valent probablement toujours ces mêmes cinq sous. A la seule différence près que le PMSD – et surtout son leader – arrondit la roupie d’un autre Premier ministre…

Il n’y a pas trente- six conclusions à tirer de l’élection ratée du PMSD Abbas Mamode au poste de premier magistrat de la capitale. Que Mamade Khodabaccus, un protégé de Duval, lui ait été préféré n’équivaut ainsi en rien à une réaffirmation de position du leader du PMSD au sein du gouvernement de Navin Ramgoolam. Xavier Duval n’est sans doute pas dupe. Il a – et aura – de plus en plus de mal à faire valoir ses cinq sous au sein du gouvernement. D’autres épisodes de tension sont à prévoir entre lui et son patron.

Depuis mai 2010, Xavier Duval et son parti détonnent dans un ensemble politique par ailleurs homogène. Le Parti travailliste ( PTr) et le MSM ont en commun un électorat thésauriseur, conservateur et rural. Pour lequel les questions de la pauvreté et de la précarité sont loin d’être centrales. Par contre, l’électorat de Duval, plutôt urbain celui- là, accorde une importance capitale à ces deux sujets. Or, depuis son installation en mai, le gouvernement a surtout multiplié les signaux favorables en direction de l’électorat PTr- MSM.

Le budget 2011 de Pravind Jugnauth constitue un joli cadeau à une clientèle électorale précise. Qui a vu d’un très bon oeil l’abolition de la taxe sur les intérêts bancaires et de la National Residential Property Tax ainsi que la réintroduction de plusieurs abattements fi scaux. Une véritable manne financière à un moment ou d’autres Mauriciens – surtout les plus pauvres – subissent la série d’augmentations causée, en partie, par les mesures budgétaires de Pravind Jugnauth. De quoi esseuler davantage Duval au sein du gouvernement et amoindrir son aura auprès de son électorat désormais conscient de son impuissance.

Cette tournure des événements était sans doute prévisible. C’est pour cela qu’il ne fait aucun doute que le ministère de l’Intégration sociale et de l’Autonomisation économique a été créé et confi é à Xavier Duval avec une arrière- pensée purement politicienne. Ainsi, pendant que le tandem PTr- MSM mène une politique proéconomie et favorable à son électorat traditionnel, Duval utilise les leviers de son ministère et de sa puissante National Empowerment Foundation ( NEF) pour mener une action tout aussi ciblée en faveur de son électorat.

Cette stratégie a toutefois été un échec jusqu’ici. Pour deux raisons. D’abord à cause de la personnalité même de Xavier Duval. Le leader du PMSD aura beau affirmer sa sincérité, mais en près d’un an à la tête de son ministère il ne l’a nullement marqué de son empreinte. Il n’incarne en rien Monsieur Intégration sociale. Pour le grand public, Duval c’est celui qui se déhanche au rythme d’un sega au milieu de journalistes étrangers. Ou qui reçoit au nom de Maurice le prix de la meilleure « island destination » lors d’un salon international du tourisme. Lors des fonctions de son ministère actuel, il donne davantage l’image d’un ministre forcé de s’acquitter de corvées que d’un homme de terrain n’ayant pas froid aux yeux à l’idée d’aller inspecter les porcheries de Bassin-Requin.

L’autre échec de Duval, c’est son incapacité à faire fonctionner la NEF. En voulant la transformer en un outil au service d’une politique purement clientéliste, lui et les hommes qu’il a placés à la tête de la NEF en ont tout simplement cassé le mécanisme. Des empêcheurs de tourner en rond – qu’ils se trouvent dans le conseil d’administration ou l’administration – ont été systématiquement débusqués et éjectés. Du coup, la puissante machine d’hier laisse place à une multitude de microprogrammes à partir desquels aucune vision d’ensemble et inscrite sur le long terme ne semble se dégager.

Sans outil adéquat pour mener sa politique et asseoir sa popularité, minoritaire au sein du gouvernement, Xavier Duval semble être dans une situation bien inconfortable. Au point de le pousser à aller voir ailleurs ? Sans doute pas. En politique, « un tiens, voilà cinq sous, vaut mieux que dix sous, tu l’auras ! »


Ramgoolamiste ou Bérengiste

Doit-on être Ramgoolamiste pour être membre du Parti travailliste ? Est-ce que « militan koltar » est la définition standard du mot « Bérengiste » ? Dans un pays où être militant d’un parti signifi e avant tout jurer allégeance à son leader, Chetan Ramchurn, président de l’aile jeune du MMM, donne sa définition de la politique locale. « Ce sont les Ramgoolamistes contre les Bérengistes, et plus personne ne s’intéresse aux débats d’idées.» Le propos est lapidaire. Mais notre courte histoire postindépendance nous aide à comprendre pourquoi ce qu’avance Chetan Ramchurn n’est, après tout, que la stricte vérité.

Les faits sont difficilement contestables. Depuis 1968, le pouvoir politique s’envisage comme un patrimoine familial. Mû par la règle voulant que la direction du parti se transmette de père en fi ls. C’est le cas chez les Ramgoolam (hormis la parenthèse Satcam Boolell), les Jugnauth, les Duval. D’aucuns voudraient que le MMM suive la même logique. Quand c’est le leader qui finit par incarner le parti, on comprend pourquoi il est à ce point-là facile pour les sympathisants de se proclamer « Ramgoolamistes » ou « Bérengistes » d’abord, travaillistes ou militants ensuite.

Le phénomène des alliances a accentué cette propension à vénérer les chefs politiques. En leur conférant, au passage, l’incroyable faculté d’avoir raison en toute circonstance. Depuis l’indépendance, les leaders des quatre principaux partis du pays ont ainsi démontré qu’ils peuvent s’allier entre eux sans le moindre problème. Tant que l’enjeu de l’alliance demeure la préservation ou la conquête du pouvoir – souvent précédemment acquis à l’aide d’un autre partenaire !

Très vite les leçons ont été retenues à partir de ce mode opératoire. Un militant MMM foncièrement anti-travailliste a appris à tempérer sa hargne. Tout comme un camarade du MSM hostile à l’idée de tout rapprochement avec le MMM a dû, par moments, ravaler ses convictions. L’enjeu : ne pas être pris au dépourvu et être prêt à cautionner les décisions ou volte-face du leader. Le moyen le plus efficace d’y arriver est justement de se faire Ramgoolamiste, Duvaliste ou Bérengiste.

Cette posture permet par exemple d’escamoter le fait qu’on est anti peine de mort dans un gouvernement qui prône sa réinstauration. Ou encore à faire semblant d’épouser une politique économique libérale que mène le pouvoir alors qu’on ne jure que par le protectionnisme et l’interventionnisme étatique. C’est en effet tellement plus facile de commencer sa phrase par le rituel « comme le dit le leader… » Surtout quand on cherche à éviter d’exprimer des opinions contradictoires.

Ce fonctionnement a permis aux leaders politiques d’instaurer autour d’eux une culture de suivisme. Alors comment les Chetan Ramchurn peuvent-ils prétendre bousculer des mœurs politiques paraissant si solidement établies ? La première étape consiste sans doute en un retour aux valeurs fondamentales de chaque courant politique. L’approche pragmatique du MSM. La volonté travailliste d’émanciper toutes les couches de la population, notamment par le travail. Ou encore la lutte du MMM pour l’égalité en droit de tous les Mauriciens.

Le retour aux sources n’est toutefois pas si aisé qu’on ne le pense. Un partisan MSM peut-il risquer de dire à Pravind Jugnauth que son approche mollassonne vis-à-vis du gouverneur de la Banque de Maurice donne l’impression que le principal décideur économique du pays se trouve à la BoM Tower ? Comment dire à Bérenger que sa stratégie électorale depuis 1981 est en totale contradiction avec les idéaux égalitaires et unitaires du MMM ? Comment confronter Navin Ramgoolam sur la question de la lutte contre la pauvreté qu’il gère avec des arrière-pensées purement politiques depuis quelques mois ?

Il est évident que ceux qui oseraient tenir ce type de discours au sein de leur parti  s’exposeraient à la vindicte de leurs camarades suivistes. Mais il est aussi probable que ce type de discours réveille quelques consciences endormies. Lançant ainsi des débats contradictoires au sein de ces partis. De tels exercices pourraient toutefois aboutir à la remise en question de telle ou telle décision des leaders. Or, ces derniers, habitués à ne pas devoir rendre des comptes – ou si peu –, ne toléreront sans doute que très mal la présence de contestataires au sein de leur parti. Deux issus possibles : ces audacieux seront ramenés à la raison. Ou alors éjectés du parti.

C’est ce qu’il se passera si les suivistes continuent à être les membres majoritaires de nos principaux partis. Mais si ce n’est pas le cas. Si des Chetan Ramchurn s’imposent au PTr, au PMSD ou au MMM ? La remise en question qu’on dit impossible au sein de notre classe politique pourrait alors arriver bien plus vite qu’on ne le croit…


Le vote cynique

Pourquoi couper le pays en deux ? C’est ce que se demande Rama Sithanen (interview partie 1, 2, 3) au sujet de la stratégie politique du moment de Navin Ramgoolam. Il faut relativiser les propos du ministre des Finances. S’il avait été candidat et s’il avait reçu l’assurance qu’il resterait à son poste, il aurait peut-être affirmé que l’Alliance de l’avenir ne polarise en rien l’électorat ! Passons donc sur les discours politiques. Pour nous intéresser à la réalité du terrain. Elle est inquiétante.

Plusieurs commentateurs avaient exprimé des craintes au sujet d’un rapprochement Parti travailliste (PTr)-MSM au lendemain de l’élection partielle de Moka/Quartier-Militaire. Postulant que ce bloc pourrait être perçu comme une force politique homogène, proche des préoccupations d’une population rurale et traditionnelle soucieuse de préserver ses privilèges. Le risque de voir les élections législatives de 2010 se résumer à l’affrontement de la majorité contre les minorités était brandi. Cela ne s’est pas produit. Ce qui s’est vraiment passé est pire !

Les coups calculés, dictés ou mal maîtrisés de Ramgoolam le placent aujourd’hui dans une situation compliquée. Il y a d’abord eu ces alignements douteux de certains profils précis dans quelques circonscriptions ciblées. Ensuite il y a cette aura – qui se dissipe de Rashid Beebeejaun, toujours présenté comme n° 2 du futur gouvernement Ramgoolam. En 2005, Beebeejaun était la carte de garantie d’une communauté. Cinq ans après, les détenteurs de la carte se rendent compte que la garantie n’a pas beaucoup joué en leur faveur.

Il y a aussi l’effet Sithanen qui a achevé de convaincre une partie des électeurs que Ramgoolam ne fait finalement pas grand cas de la méritocratie ou de la valeur symbole de certaines personnes. Si pour son intérêt personnel, some guy must go, then he’ll go. Enfin, il y a ce Jocelyn Grégoire qui donnait un temps l’impression d’être docile. Mais qui finalement ne fait pas le jeu d’un Ramgoolam bien embarrassé de constater que Xavier Duval peine à rassembler « généralement » une certaine population.

Du coup, nous voici devant un scénario un peu plus complexe que le classique « majorité contre minorités ». Ce que nous voyons se profiler, ce sont des élections où les minorités affrontent une certaine majorité. Cette donne n’est pas sans conséquences pour l’alliance de Ramgoolam. Nous en comptons trois.

D’une, le rêve de la majorité des trois-quarts de Ramgoolam s’éloigne. Deuxièmement, ce réalignement consolide les bases de l’alliance de Paul Bérenger dans les circonscriptions dites marginales. Où des 2-1 en faveur de Ramgoolam pourraient s’inverser au profit de Bérenger. Enfin, dans les bastions travaillistes, une certaine frange de l’électorat majoritaire est en train d’avoir les mêmes réflexes de sanction que les minorités. « Pas kapav vot zis ene sel kalité. » Ces épiphénomènes ne feront pas perdre le PTr dans ces circonscriptions. Ils contribueront toutefois à ternir l’image d’invincibilité de l’équipe de l’avenir. Mises bout à bout, ces tendances démontrent certes une remontée de l’Alliance du cœur. Mais elles demeurent encore insuffisamment puissantes pour créer une réelle dynamique de victoire chez les mauves.

Le constat que nous faisons ici doit déjà avoir été exposé à Ramgoolam. Il a le choix. Il peut d’abord revoir sa stratégie en multipliant les efforts pour apaiser les minorités. Nous l’en croyons incapable. Prisonnier qu’il est du « ghetto » où le MSM l’a mené. Reste l’autre solution : la diversion.

Deux occasions se présentent pour faire diversion. D’abord grâce au programme politique de l’alliance de l’avenir. Les échos en provenance du camp rouge font état de quelques mesures choc et populistes. Susceptibles de rallier un soutien électoral massif. Ensuite, il y a ce meeting du 1er Mai à Vacoas. Non seulement Ramgoolam doit réussir à y rassembler une importante foule. Mais il doit aussi pouvoir donner l’impression que celle-ci est largement plus fournie que celle du MMM à Port-Louis.

Les dividendes de ces deux manœuvres seront réels. En effet, l’électeur moyen est cyniquement intelligent. Surtout devant le choix suivant. D’une part, quelques réels avantages offerts par un bloc qui donne par ailleurs l’impression d’être en position de force. D’autre part, un discours « everybody on board », dont on ne sait pas si les défenseurs se retrouveront réellement au pouvoir. Face à un tel cas de figure, on sait déjà pour qui l’électeur va voter. C’est cela le pragmatisme du Mauricien !


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