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Autour d’un sondage fictif

Politique fiction. Imaginons qu’un sondage organisé aujourd’hui même établisse avec clarté les rapports de forces politiques du moment. Admettons que l’étude donne 50% d’intentions de vote au Parti travailliste et 30% au MMM. Enfin, soyons généreux, quelque 4 points au MSM. A priori, cette photographie de l’opinion serait surprenante. Elle démolirait la thèse du MMM et du MSM selon laquelle le gouvernement et Navin Ramgoolam sont « plus impopulaires que jamais ».

Poursuivons, en supposant que ce sondage consacre Navin Ramgoolam comme le seul Premier ministre légitime aux yeux de deux Mauriciens sur trois. Passé l’incrédulité face à ce résultat, regardons le fond de l’affaire. C’est d’abord une question d’hommes. Ceci explique d’ailleurs cette conclusion-là.

Attelons-nous à comprendre pourquoi ce sondage qui n’existe pas consacre Navin Ramgoolam. Pour cela, il suffit de passer en revue sa concurrence. Parmi elle, se dresse un challenger à qui l’opinion publique semble avoir remis, en viager, la fonction de leader de l’opposition. Un bambin politique, à la popularité et la crédibilité insignifiantes, complète le tableau. Par défaut ou par K.-O., Ramgoolam gagne face à eux.

Une telle photographie hypothétique de l’opinion serait assez similaire à celles qui ont pu être prises depuis début 2010. A la veille des dernières élections générales, des études commandées par Navin Ramgoolam lui-même et des entreprises indépendantes avaient, en effet, livré sensiblement les mêmes conclusions.

Notre sondage a toutefois une valeur ajoutée: il démontre que post-Medpoint, malgré l’affaire Khamajeet et en dépit de l’éclatement de l’alliance de l’Avenir, les rapports de forces politiques sont restés à l’avantage de Navin Ramgoolam. Probablement parce que sa stratégie consistant à rester au-dessus de la mêlée politique, tout en faisant sauter régulièrement des fusibles, a été payante.

Admettons désormais que tous les leaders politiques prennent connaissance de cette enquête d’opinion. Et qu’ils soient  convaincus de la justesse de ses conclusions. Quelles suites donneraient-ils à leur action et à leurs stratégies politiques?

Ramgoolam pourrait d’abord se demander s’il ne serait pas souhaitable qu’il aille tranquillement jusqu’au terme de son mandat en 2015. En essayant de débaucher au passage un ou deux des 37 députés de l’opposition. Histoire d’être plus tranquille au Parlement.

Mais une opposition unie pourrait malgré tout user sa popularité. A la faveur d’un ou deux autres « méga scandales » qui ne demandent qu’à éclater au grand jour. Pourquoi donc fermer les portes quand on peut en laisser une ouverte. Et quitte à faire cela, mieux vaut choisir de la laisser entrouverte pour celui qui dispose d’une vraie assise électorale : Bérenger.

Pravind Jugnauth n’a pas beaucoup de choix stratégiques. Déjà, il doit se réconcilier avec le fait qu’avec un score aussi bas, il est un poids plume sur l’échiquier politique et ne dispose d’aucun joker dans une quelconque négociation. Lui, non. Mais son père peut-être…

Toutefois, que permettrait réellement un retour de l’empereur soleil ? Faire passer la cote du parti de son fils de 4 à 8 points ! Le MSM pourrait alors prétendre représenter une réelle force de nuisance contre Ramgoolam. Mais pas encore une force d’alternance.  Jugnauth fils réaliserait très vite qu’il lui faut une double bouée de sauvetage. Celui du Père Anerood… et du frère…Paul.

Mais qu’en penserait Bérenger ? Oui, le sondage démontre que son parti a une assise. Mais bénéficier de celle-ci en étant au pouvoir vaut toujours mieux que d’en disposer en étant dans l’opposition. La réunion des deux frères avec la bénédiction du Père pourrait bien faire quelques étincelles dans les urnes. Mais il faudra vraisemblablement attendre 2015 pour cela. L’alchimie entre frères et la santé tiendront-elles d’ici la ? Et surtout, les étincelles des urnes seront-elles suffisamment vives pour mettre le feu à la maison travailliste dans une prochaine joute électorale ? Pas si sûr…

Ce qui est certain. C’est qu’un Ramgoolam encore populaire mais heureusement pas tout-puissant peut être un allié naturel pour Bérenger. Leurs forces parlementaires conjuguées réussiraient à concrétiser n’importe quel amendement constitutionnel visant à créer un nouveau mode de partage du pouvoir. Les apports électoraux des deux partis permettraient, eux, de reconduire une  majorité parlementaire qui n’aurait rien à envier à celles de 82, 91 ou 95. L’un pourrait régner du château, l’autre, hyperactif, pourrait enfin donner l’impression de passer 25 heures par jour à travailler et à changer le pays. En somme, la formule parfaite.

Il y a vingt ans naissait la formule « Win with Navin ». En 2005, Bérenger avait découvert une « Winning Formula ». Et si ce sondage théorique… appelez le bidon… débouchait sur une « Win with Navin Winning Formula » Il resterait seulement à déterminer dans quelle mesure cette formule,  qui servirait à merveille les intérêts de deux hommes, serait à l’avantage des 1 299 998 autres Mauriciens.


Cousin, cousine

Dekole, pa kole . Cela pourrait être le slogan de la nouvelle campagne du ministère du Tourisme… et de la Police concernant les affi ches politiques dans le pays. Depuis le début de cette semaine, le commissaire de police et ses hommes ont en effet eu fort à faire. Ces derniers ont ainsi dû décoller des centaines d’affiches à travers l’île. Offi ciellement, parce que les mentions légales ( notamment le nom de l’imprimeur et le tampon des collectivités locales) n’y figuraient pas. Il y a quelque chose de rageant dans le fait de savoir que des policiers, payés des deniers des contribuables, ont dû être déployés pour effectuer cette tâche insipide.

Si le MMM a admis sans ambages être l’auteur de la campagne « Zot mem vandé, zot même asté » , le MSM est, quant à lui, resté plus évasif. Ce qui est certain, c’est que le Parti travailliste, à travers sa responsable de communication, Nita Deerpalsing, a assuré à Radio Plus ne pas être à l’origine du slogan « Kouzin kouzine pe tapp plein » . Qui visait à rappeler le rôle du leader du MMM, Paul Bérenger, dans le « mari deal » d’Illovo en 2001, quand il était ministre des Finances.

La police, qui a agréablement surpris plus d’un par sa célérité et son étonnante capacité à cueillir une vingtaine d’évadés en quelques jours, peine cette fois- ci à retrouver le ou les personnes à l’origine de la déferlante d’affi ches dans le pays. Aucune contravention n’a été dressée. Aucun suspect traduit en justice. L’affaire a donc été déchirée… sans suite. Pourquoi ?

C’est que quelque part, la querelle à laquelle se livrent le MMM et très probablement le MSM, par affi ches interposées, est stérile et risible. D’abord parce que les auteurs de la campagne « kouzin, kouzine » manquent de jugeote. Pravind Jugnauth et Maya Hanoomanjee n’étaient-ils pas respectivement ministre de l’Agriculture et haut fonctionnaire du même ministère en 2001 quand le « mari deal » d’Illovo a été conclu ? Tandis que sir Anerood Jugnauth, alors Premier ministre, endossait l’entière et pleine responsabilité politique de cet accord. S’il y a eu maldonne, si des « kouzin, kouzine » ont effectivement touché le jackpot, les Jugnauth et Hanoomanjee ne sont-ils pas donc carrément complices d’une opération visant à faire profiter des proches du régime d’alors de la générosité de l’Etat ?

Au pouvoir depuis juillet 2005, le Parti travailliste a eu amplement le temps d’étudier les tenants et aboutissants du deal Illovo. On peut donc présumer que si – revanchard comme il est – Navin Ramgoolam n’a pas jugé utile de remettre en cause le deal de 2001, c’est que celui-ci n’est pas fondamentalement contraire aux intérêts de l’Etat. Au pire, c’est une bonne affaire pour les sucriers ayant cédé leurs terres. Là encore, ces choses-là arrivent en affaires.

Ce qui arrive moins souvent, par contre, c’est qu’un acheteur soit mécontent du prix trop bas que lui propose le vendeur. Et qu’il demande que celui- ci soit réévalué… à la hausse. C’est à peu près ce que Paul Bérenger dit détenir, entre autres, comme information autour du rachat de la clinique Medpoint par l’Etat. Mais on peine à comprendre la parcimonie avec laquelle le leader mauve distille ses informations.

La stratégie politique de Paul Bérenger est en effet très floue. Pourquoi n’a- t- il pas remis les preuves et informations en sa possession à l’ Independent Commission against Corruption ? Pourquoi n’a- t- il pas rendu public les pièces qu’il détient et qui tendent à démontrer que l’opération d’achat est entachée de soupçons de confl its d’intérêts ? Attend- il patiemment la rentrée parlementaire du 22 mars – cela revient à patienter près de deux mois – pour réclamer des éclaircissements à travers une Private Notice Question ?

Des cadres du MMM affirment que tout cela fait partie d’une stratégie bien pensée. Elle est, en tout cas, diffi cile à comprendre. Ce que nous pensons, par contre, c’est que Bérenger est sans doute un grand nostalgique. Voire un grand opportuniste. Pratiquant du « tout est possible » en politique, il se peut encore que le leader du MMM songe à un raccommodage avec le « ti frère » Pravind Jugnauth ou avec « l’ami » Navin. C’est peut- être cela, le « mari deal » auquel aspire Paul Bérenger.

D’autres commentaires sur cet édito.


Le vote cynique

Pourquoi couper le pays en deux ? C’est ce que se demande Rama Sithanen (interview partie 1, 2, 3) au sujet de la stratégie politique du moment de Navin Ramgoolam. Il faut relativiser les propos du ministre des Finances. S’il avait été candidat et s’il avait reçu l’assurance qu’il resterait à son poste, il aurait peut-être affirmé que l’Alliance de l’avenir ne polarise en rien l’électorat ! Passons donc sur les discours politiques. Pour nous intéresser à la réalité du terrain. Elle est inquiétante.

Plusieurs commentateurs avaient exprimé des craintes au sujet d’un rapprochement Parti travailliste (PTr)-MSM au lendemain de l’élection partielle de Moka/Quartier-Militaire. Postulant que ce bloc pourrait être perçu comme une force politique homogène, proche des préoccupations d’une population rurale et traditionnelle soucieuse de préserver ses privilèges. Le risque de voir les élections législatives de 2010 se résumer à l’affrontement de la majorité contre les minorités était brandi. Cela ne s’est pas produit. Ce qui s’est vraiment passé est pire !

Les coups calculés, dictés ou mal maîtrisés de Ramgoolam le placent aujourd’hui dans une situation compliquée. Il y a d’abord eu ces alignements douteux de certains profils précis dans quelques circonscriptions ciblées. Ensuite il y a cette aura – qui se dissipe de Rashid Beebeejaun, toujours présenté comme n° 2 du futur gouvernement Ramgoolam. En 2005, Beebeejaun était la carte de garantie d’une communauté. Cinq ans après, les détenteurs de la carte se rendent compte que la garantie n’a pas beaucoup joué en leur faveur.

Il y a aussi l’effet Sithanen qui a achevé de convaincre une partie des électeurs que Ramgoolam ne fait finalement pas grand cas de la méritocratie ou de la valeur symbole de certaines personnes. Si pour son intérêt personnel, some guy must go, then he’ll go. Enfin, il y a ce Jocelyn Grégoire qui donnait un temps l’impression d’être docile. Mais qui finalement ne fait pas le jeu d’un Ramgoolam bien embarrassé de constater que Xavier Duval peine à rassembler « généralement » une certaine population.

Du coup, nous voici devant un scénario un peu plus complexe que le classique « majorité contre minorités ». Ce que nous voyons se profiler, ce sont des élections où les minorités affrontent une certaine majorité. Cette donne n’est pas sans conséquences pour l’alliance de Ramgoolam. Nous en comptons trois.

D’une, le rêve de la majorité des trois-quarts de Ramgoolam s’éloigne. Deuxièmement, ce réalignement consolide les bases de l’alliance de Paul Bérenger dans les circonscriptions dites marginales. Où des 2-1 en faveur de Ramgoolam pourraient s’inverser au profit de Bérenger. Enfin, dans les bastions travaillistes, une certaine frange de l’électorat majoritaire est en train d’avoir les mêmes réflexes de sanction que les minorités. « Pas kapav vot zis ene sel kalité. » Ces épiphénomènes ne feront pas perdre le PTr dans ces circonscriptions. Ils contribueront toutefois à ternir l’image d’invincibilité de l’équipe de l’avenir. Mises bout à bout, ces tendances démontrent certes une remontée de l’Alliance du cœur. Mais elles demeurent encore insuffisamment puissantes pour créer une réelle dynamique de victoire chez les mauves.

Le constat que nous faisons ici doit déjà avoir été exposé à Ramgoolam. Il a le choix. Il peut d’abord revoir sa stratégie en multipliant les efforts pour apaiser les minorités. Nous l’en croyons incapable. Prisonnier qu’il est du « ghetto » où le MSM l’a mené. Reste l’autre solution : la diversion.

Deux occasions se présentent pour faire diversion. D’abord grâce au programme politique de l’alliance de l’avenir. Les échos en provenance du camp rouge font état de quelques mesures choc et populistes. Susceptibles de rallier un soutien électoral massif. Ensuite, il y a ce meeting du 1er Mai à Vacoas. Non seulement Ramgoolam doit réussir à y rassembler une importante foule. Mais il doit aussi pouvoir donner l’impression que celle-ci est largement plus fournie que celle du MMM à Port-Louis.

Les dividendes de ces deux manœuvres seront réels. En effet, l’électeur moyen est cyniquement intelligent. Surtout devant le choix suivant. D’une part, quelques réels avantages offerts par un bloc qui donne par ailleurs l’impression d’être en position de force. D’autre part, un discours « everybody on board », dont on ne sait pas si les défenseurs se retrouveront réellement au pouvoir. Face à un tel cas de figure, on sait déjà pour qui l’électeur va voter. C’est cela le pragmatisme du Mauricien !


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