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Pinocchio et le « Beau au bois de rose »

Pravind Jugnauth doit jubiler. Cela fait plusieurs années que le leader du MSM a été affublé de l’épithète « Pinocchio » par ses adversaires. Mais depuis quelque temps, Navin Ramgoolam menace dangereusement de lui ravir son sobriquet.

Il y a quelques semaines, l’ancien président français Nicolas Sarkozy, en visite à l’île Sœur, a affirmé n’avoir jamais dit au Premier ministre que les Réunionnais étaient « un peuple d’assistés ». Alors que Ramgoolam avait réitéré précédemment qu’il tenait la confidence de Sarkozy lui-même. Cette semaine, le désaveu est venu, cette fois, de la région. Plus précisément de Faly Rabetrano, patron du Bureau indépendant de lutte anti-corruption (Bianco) malgache.

En répondant à une question parlementaire mardi, Ramgoolam a laissé entendre que le Bianco est en possession d’un enregistrement démontrant qu’un homme politique local est mêlé à la saisie d’une cargaison de bois de rose sur le territoire mauricien en juin 2011. Moins de 48 heures plus tard, un démenti express est arrivé de la Grande île. « Le Bianco n’est en possession d’aucun enregistrement », a corrigé Rabetrano.

La cause aurait pu être entendue et le titre de « Pinocchio » remis, avec les félicitations du jury, au Premier ministre. Mais cette histoire de bois de rose est plus compliquée qu’il n’y paraît. Déjà, la nuance du Bianco est importante. Si Rabetrano affirme  ne pas être en possession d’une bande sonore, à aucun moment il ne nie l’existence de celle-ci. Allant même jusqu’à supputer que si elle existe, elle se trouve dans les mains d’une personne « haut placée » à Madagascar.

Ce qui est certain, c’est que l’existence de cette bande est évoquée depuis fin juin de l’année dernière. Soit, immédiatement après la saisie des six containers de bois de rose dans le port. Bien avant le 26 juillet 2011, date du départ du MSM du pouvoir, les couloirs de l’Hôtel du gouvernement bruissaient déjà de la nouvelle. Ceux qui tendent l’oreille sont étonnés de constater la candeur avec laquelle un haut responsable politique évoque l’implication d’un ministre d’alors.

Si, à l’Hôtel du gouvernement, un travailliste influent donne déjà l’impression de vouloir activer la descente aux enfers de l’ex-ministre, ailleurs un silence pesant et très gêné entoure les circonstances de la saisie de la cargaison de bois de rose. Un haut responsable de la Mauritius Revenue Authority (MRA), que nous interrogeons début juillet 2011, feint de ne pas connaître la vérité. Il affirme que les services des douanes locaux ont reçu « an anonymous tip-off » dénonçant la présence de bois de rose dans le port franc. Depuis, Xavier Duval a admis être le whistle-blower à l’origine de la saisie.

Au Parlement, Duval explique que ce sont ses conversations avec des responsables politiques malgaches qui l’ont conduit à mettre la MRA sur la piste des six containers de bois de rose. Mais ce qu’il ne dit pas, c’est que l’existence de la bande est clairement évoquée lors de ces conversations. C’est d’ailleurs à cause de l’identité de la personne parlant sur l’enregistrement que la Haute Autorité de transition (HAT) malgache décide d’utiliser la voie d’accès directe politique pour gérer ce dossier devenu épineux pour les deux pays.

Au-delà de tout, ce qui demeure ultra-sensible, ce sont les conditions dans lesquelles la bande a été enregistrée. En effet, la HAT d’Andry Rajoelina recourt sans scrupule à des procédés occultes – dont les écoutes téléphoniques  pour surveiller aussi bien ses alliés que ses adversaires politiques. C’est lors d’une de ces écoutes que la « Mauritian connection » du bois de rose malgache a été découverte.

Le mystère de la « non-présence » de la bande se résout donc de lui-même. En effet, un enregistrement obtenu illégalement ne peut être versé dans une procédure judicaire. Ramgoolam, qui est pourtant avocat, a oublié cet aspect juridique des règles de preuves. Une bande sonore existe… mais elle ne peut avoir d’identité et d’utilité juridique légitime. Ni à Madagascar, ni à Maurice. Cela doit sans doute aider un ancien ministre à dormir tranquille…

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Méfions-nous des « vérités »

Désodorisant, désinfectant et brosse à récurer. C’est à peu près le matériel qu’il faut pour nettoyer la porcherie dans laquelle vit actuellement notre classe politique. En effet, il ne se passe plus une semaine sans que l’on suppute qu’un (ex ou actuel) ministre a trempé dans des affaires louches. Ou alors, que tel nominé politique a outrepassé les limites de ses fonctions ou carrément enfreint nos lois. Doit-on se réjouir de ce grand déballage ? Sur le principe : oui.

Il ne fait aucun doute que l’animosité que certains partis politiques se vouent depuis quelques semaines est propice à la révélation de certaines « affaires ». Ainsi, plus l’éventualité d’une alliance MSM-Parti travailliste devient infinitésimale, plus la propension à dénoncer les turpitudes des alliés d’hier devient grande de part et d’autre. Le citoyen devrait normalement se réjouir de voir la vérité éclater au grand jour. Toutefois, l’on ne peut s’empêcher de s’interroger sur les motivations profondes de nos
« deep throat » locaux.

C’est que la « vérité » est non seulement devenue un outil de manipulation et de règlement de comptes, mais aussi une arme de dissuasion parmi nos politiques. Cette semaine, les ministres Satish Faugoo et Michael Sik Yuen ont été happés par deux « affaires » à Rose-Belle Sugar Estate et à la Small and Medium Enterprise Development Authority. Ils nient cependant toute implication. Bien évidemment, la Commission anti-corruption (ICAC) ne révélera pas le(s) nom(s) du/des whistleblower(s) qui l’a mise sur ces pistes. Mais on peut aisément deviner d’où le coup de sifflet est parti…

Dans d’autres cas, pas besoin de supputations. Showkutally Soodhun devrait ainsi illustrer très bientôt, et de fort belle manière, la façon dont les « révélations » peuvent n’être rien d’autre que des tentatives de manipulation. En effet, celui qui a « dévoilé » que le Premier ministre et l’ancien patron de la clinique MedPoint auraient discuté affaire, serait soudain moins sûr de lui. Devant la Commission anti-corruption, il prétendrait désormais qu’il n’a fait que déduire qu’une rencontre a eu lieu à partir d’informations qu’il aurait reçues. Il n’est donc pas en mesure d’affirmer qu’il a dit la vérité…

Si l’on peut avoir un intérêt à manipuler la vérité, on peut gagner tout autant à la dissimuler. Voici deux mois que le nom d’un ex-ministre est évoqué dans l’affaire de la saisie de six conteneurs de bois de rose en provenance de Madagascar. Depuis la même période, au moins deux hautes personnalités de l’État semblent parfaitement au courant de l’implication de leur ancien collègue dans ce trafic. L’une de ces personnalités ne se serait d’ailleurs pas fait prier pour donner à son entourage quelques détails d’une autre grosse casserole que traîne cet ex-ministre.

Pourtant, quand cette personne a choisi d’aller chauffer les bancs de l’opposition, aucune révélation n’a été faite à son sujet. Pourquoi ? Par éthique ? Parce qu’au gouvernement, on n’a pas pour habitude d’achever un ennemi à terre. Par tactique ? Parce que le coup de grâce peut attendre un autre moment. Ou alors par peur ? Car la vérité, loin d’être l’enjeu d’une partie de « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », peut en fait être le fondement d’une politique de dissuasion. La vérité ayant ici la fonction des bombes nucléaires dans la doctrine de « mutually assured destruction ».

En lisant cet éditorial, le lecteur non averti pourrait croire que seul deux partis se livrent au jeu de la manipulation et de la rétention d’information. Il aurait tort, car le troisième parti de l’échiquier, le MMM, ne peut en aucun cas se positionner comme le camp « père-la-vertu ». Les pourfendeurs autoproclamés de la corruption doivent se souvenir que plusieurs des leurs se sont retrouvés devant l’ICAC et l’Economic Crime Office dans le passé. Plus récemment, les mauves se sont également illustrés par leurs calculs et leur opportunisme en retirant des questions embarrassantes au Parlement. Ce parti est donc mal inspiré en dénonçant un match dans lequel il n’est finalement qu’un joueur tout aussi zélé que les autres.

Tout cela ne doit toutefois pas nous écarter de la recherche de la vérité. Dans cette tâche, le rôle de l’ICAC demeure crucial. C’est à elle qu’il appartient de déterminer les responsabilités dans les différentes « affaires » qui sont portées devant elle. L’enjeu pour la Commission anti-corruption demeure plus que jamais clair : déterminer s’il y a eu corruption et trouver les coupables. Qu’importe les jeux politiciens en cours.


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