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Un trou pas si noir

Il est sévére. Renaud Van Ruymbeke, l’un des juges financiers les plus craints de France, pointe un doigt accusateur vers Maurice. Dans l’entretien qu’il accorde à « l’express- dimanche » , il dénonce, pêle- mêle, l’opacité de notre systéme bancaire, le manque de collaboration des autorités de régulation, mais aussi la léthargie de notre diplomatie.

Eva Joly, une autre juge française connue pour sa croisade contre la corruption, n’y va pas par quatre chemins : « Prenez l’île Maurice, elle n’est présente sur aucune liste alors que c’est un trés grand paradis fiscal. » Le profane qui ne connaît pas grand- chose à l’offshore, au « global business » et aux complexités de la domiciliation fiscale doit être perdu. Il y a de quoi ! Car le « Rapport d’Etape » de début avril de l’Organisation pour la coopération et le développement économique ( OCDE) est finalement trés positif pour Maurice. Notre île est classée parmi les pays qui ont appliqué en trés grande partie les standards internationaux en matiére fiscale.

L’Etat peut même se targuer d’avoir démontré sa bonne volonté depuis le 24 mai 2000, date à laquelle le ministre des Finances d’alors, Vasant Bunwaree, avait adressé une correspondance à l’OCDE. Il y informait l’organisation que le gouvernement « commits to the elimination of tax practises (…) that have been determined (…) to be harmful (…) » . Il précisait que Maurice comptait adopter « a programme of effective exchange of information in tax matters, transparency » .

Ces engagements ont été gravés dans le marbre. Les lois ECAMLA, AMLA, FIAMLA – que les juristes et les observateurs étrangers considérent comme excellentes – sont venues constituer l’arsenal juridique de la lutte contre la fraude, l’évasion fiscale et le blanchiment. Pourquoi donc tant de hargne chez ces deux juges français ?

Il faut distinguer deux types d’attaques contre notre centre financier. Le premier est celui que l’on voit surtout venir d’Inde. Où une partie conservatrice – voire protectionniste – des politiques et de la presse se livre à une campagne permanente contre Maurice. Volontiers dépeint comme le paradis des fraudeurs.

Ces attaques visent à permettre à l’Inde d’attirer directement le flot d’investissement étranger et domestique qui transite à Maurice avant d’arriver à Mumbai, Delhi ou Bangalore. Afin que les impôts sur les sociétés soient réglés au prix fort au Trésor indien. Et non, au rabais, à Maurice. A ce jeu, l’Inde se fait volontiers aider par d’autres juridictions fiscales – qui ne demandent qu’à profiter de la manne dont bénéfice actuellement le pays. Maurice est, en ce moment, le plus important conduit d’investissement vers l’Inde. Loin devant n’importe quel autre pays. Inutile de dire à ces détracteurs- là que l’on figure sur la liste blanche de l’OCDE. Ou que l’on se propose d’accroître la transparence dans notre juridiction. Ils continueront à dénoncer notre « paradis fiscal. »

Ce qui nous améne au deuxiéme type d’attaque. Van Ruymbeke l’explique. Il ne reproche nullement à Maurice d’être une juridiction fiscale attractive. Il dénonce notre manque de transparence et un secret bancaire aussi difficile à lever que le smog londonien. Le juge affirme que ses demandes d’information – dont une datant de début 2007 – sont restées vaines. Qu’il n’a trouvé aucune administration, aucun confrére mauricien qui puisse lui donner les renseignements qu’il recherche. Ou, à défaut, qui ait le pouvoir d’ordonner aux banques ou aux « Offshore Management Companies » de les lui divulguer.

Cela, selon Van Ruymbeke, a pour conséquence de faire capoter toutes les enquêtes où de l’argent suspect semble avoir transité par Maurice. Les sorties énergiques et concomitantes de Joly et Van Ruymbeke pourraient faire accroîre le fait que Maurice pratique une politique d’opacité totale. Or, c’est faux. Nous pensons plutôt que les deux juges français expriment, avec raison, leur exaspération envers Maurice – qui, par ailleurs, sait faire preuve de transparence et collaborer dans le cadre d’enquêtes internationales. Deux exemples récents le démontrent.
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Début 2008, la justice locale – y compris le bureau de l’ « Attorney General » – ont aidé à faire avancer l’affaire Jacob Zuma, accusé de corruption par les juges sud- africains. 13 documents, dont certains bancaires, avaient été mis à la disposition du ministére public sud- africain. Plus récemment, le « Financial Services Commission » ainsi que le bureau de l’ « Attorney General » n’ont nullement protesté à l’annonce de la venue d’enquêteurs de la « Serious Fraud Investigation Office » indienne à Maurice. Dans le cadre du détournement allégué d’un milliard de dollars par Ramalinga Raju, le patron de « Satyam » en Inde.

On peut tenter une conclusion. Ce ne sont pas nos lois qui sont en cause, encore moins une omerta endémique. Nous pensons plutôt qu’une courroie de transmission – de collaboration – est cassée entre les justices française et mauricienne, en matiére financiére. Il faudrait d’abord réparer cette courroie. Mettre du formalisme dans les échanges entre les enquêteurs français et les juges et banques locaux.

Quand cela aura été fait, nous en reparlerons… Notamment aux juges Van Ruymbeck et Joly. Gageons qu’alors, leur opinion sur Maurice sera plus nuancée


Donnant, donnant à l’indienne

Où s’arrêtera donc l’Inde ? Notre grand voisin montre à notre égard une magnanimité économique étonnante. Elle l’a démontrée encore une fois cette semaine. Lors des négociations portant sur l’établissement d’un accord de libre-échange (Ale) liant les deux pays. Dans le cadre du « Comprehensive Economic Cooperation and Partnership agreement » (Cecpa), Maurice pourra exporter, hors taxes, jusqu’à un million de pièces de textile-habillement, 15 000 tonnes de sucres spéciaux et 50 000 litres de rhum vers l’Inde. De quoi générer des revenus dépassant allégrement le milliard de roupies.

Le commerce international est une question d’équilibre. En instituant des rapports commerciaux balancés, les nations en phase de croissance comme l’Inde et Maurice se développent les unes avec les autres. Et non les unes contre les autres. Or, le déséquilibre commercial entre l’Inde et Maurice est abyssal depuis des années. Et aucun signe d’un éventuel resserrement de celui-ci ne pointe à l’horizon.

En 2005, quand Maurice a exporté l’équivalent de Rs 100 de biens et services en Inde, elle en a importé, en contrepartie, Rs 2 485. Le fossé se creuse. Les statistiques des deux dernières années le confirment, nos exportations vers l’Inde sont passées de Rs 499 millions en 2004 à Rs 260 millions en 2005.

Alors l’Inde se rattrape. Puisque Maurice n’arrive pas à rétablir l’équilibre, la Grande Péninsule nous couvre d’aides, de lignes de crédits, de « grants » divers et variés afin d’aider l’économie. Ainsi, à l’issue de sa visite officielle d’octobre dernier en Inde, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, est rentré au pays avec une ligne de crédit de Rs 3 milliards sous le bras. Dont Rs 750 millions sous forme de dons pour financer des projets liés à la production d’énergie et au commerce maritime.

Les chiffres paraissent énormes mais il convient de les relativiser pour comprendre le peu d’importance, commercialement parlant, que Maurice représente pour son puissant voisin. En 2004, la part de Maurice dans les importations indiennes s’est chiffrée à 0,01 %.

« Mais il n’y a pas que le commerce dans la vie », répondront tous ceux qui expliquent la magnanimité de l’Inde envers Maurice par les très profonds liens d’amitié, de fraternité et de respect qui les lient. Certes, ils sont réels. Mais ils n’expliquent pas tout.

L’Inde est une puissance économique mondiale dont la force s’accroît vite. Mais pas assez. Notamment à cause de la lenteur, les soubresauts et des faux départs des négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Pour contourner ce problème, l’Inde recourt à une intelligente stratégie de développement par des traités de libre-échange ou d’échange préférentiel.

De tels accords sont en négociation avec la Russie, l’« Association of South East Asian Nations » (Asean) et une bonne dizaine d’autres pays. L’Inde se construit patiemment des portes d’entrée sur tous les continents. De sorte que lorsque l’OMC libéralisera enfin le commerce mondial, l’Inde aura eu le temps de pénétrer dans les principaux marchés qu’elle lorgne depuis des années.

La réalité et le mot choisi pour la décrire ne doivent pas choquer. Maurice n’est qu’un pion de l’Inde sur l’échiquier économique et commercial en Afrique. Tout en négociant le Cecpa avec Maurice, l’Inde finalise également un traité de libre-échange avec la « Southern Africa Customs Union ». Et prépare avec fébrilité un accord cadre la reliant avec deux autres puissantes nations en développement : le Brésil et l’Afrique du Sud. Ce triangle pourrait à terme devenir le centre de gravité mondial dans le domaine de la production automobile, pharmaceutique et même agroalimentaire.

Le Cecpa, à le voir de la perspective mauricienne, apparaît comme un formidable outil qui pourra être mis au service du développement économique du pays. Soit en permettant des exportations accrues en Inde. Ou à travers des possibilités de joint ventures avec des entreprises indiennes pour exploiter de nouveaux marchés africains. Il y a de çà. Mais que cela !

L’Inde a verrouillé sa porte d’entrée en établissant sa liste de produits sensibles qu’elle ne souhaite pas voir couverts par l’Ale. Pas de risque donc que Port-Louis ne serve de port de transit pour des volumes massifs de produits alimentaires africains qui entreraient hors taxes en Inde à prix sacrifiés.

Le Cecpa offre une formidable contrepartie à l’Inde ; il lui permet d’investir et d’exporter massivement en Afrique. Prenant avantage des accords des Ale de Maurice dans le cadre de ses relations avec le « Common Market for Eastern and Southern Africa et la Southen African Development Community ». La magnanimité de la Grande Péninsule n’est pas si désintéressée que cela.

La relation Inde-Maurice se résume à cela. C’est du donnant, donnant avec une petite dimension affective en plus. Il n’y a pas de raison de ne pas s’en contenter.

publié le 21 mai 2006


Good morning India!

Il devient impératif de se débarasser des préjugés envers la qualité des produits indiens. Le deuxième partenaire commercial de Maurice offre en effet un immense potentiel pour les importations.

L’Inde est le deuxième partenaire commercial du pays après l’Afrique du Sud. Nous passons d’ailleurs notre temps à nous en féliciter. Mais alors que notre grand voisin est conquérant sur le marché international, il semble presque céder du terrain à Maurice. Certes, l’Inde exporte davantage vers Maurice chaque année. En 2004, ce pays a exporté à Maurice l’équivalent de Rs 6,9 milliards de biens et services. Mais la Chine, en ascension constante, a dépassé la barre des Rs 7 milliards ! Pourquoi les importations Made in India n’envahissent-elles pas encore le pays ? C’est que le Mauricien moyen, mais aussi une bonne partie de notre communauté des affaires, ne semblent pas connaître le vrai potentiel de l’Inde. Demain il faudra dire « Good morning India » ! Et adieu à nos préjugés sur la qualité et la fiabilité du label indien.

Le constat est assez accablant dans nos supermarchés. Le Made In India n’est pas très présent dans les rayons. Thierry Sik Yuen, le directeur du supermarché Sik Yuen à Curepipe hésite à citer les produits indiens qu’il commercialise. « Il y a effectivement peu de produits indiens dans nos rayons », admet-il. Chez SOMAGS, la centrale d’achat des supermarchés Jumbo et Spar, on tient à peu près le même langage. Au point où Gessen Veeraragoo, le responsable des achats non-alimentaires de la centrale, préfère parler de la forte présence des produits « asiatiques » dans les supermarchés. Ce qui revient plutôt à parler de la popularité du Made in China !

« Les fournisseurs locaux qui importent des produits de l’Inde nous vendent plus souvent des pooja sets et des ustensiles de cuisines », explique-t-il.

Ce n’est que depuis quelque temps qu’on entend parler de la venue d’un géant indien de l’alimentaire : Amul, leader des produits laitiers dans la Grande péninsule. Les produits de cette entreprise seraient d’un excellent rapport qualité-prix. Son absence du marché mauricien demeure donc jusqu’ici une énigme. Dire qu’Amul a conquis des parts de marché non-négligeables aux Etats-Unis, dans la péninsule arabique et en Europe.

Il doit donc bien y avoir des raisons qui expliquent pourquoi les produits indiens ne sont pas plus présents dans l’île. Au premier rang des explications, figurent les doutes sur la qualité du Made in India.

« Nous constatons effectivement un préjugé par rapport à certains produits indiens. Mais je suis incapable de dire pourquoi il en est ainsi », se désole Prashant Agarwal, second secrétaire à la haute-commission indienne. Le Mauricien moyen ne se serait pas encore débarrassé d’une certaine image de l’Inde. Mais laquelle ?

Retard sur les emballages

« Quand un mauricien pense à l’Inde, il pense à sa profondeur spirituelle et à ses traditions millénaires. Pas aux industries de pointe ! C’est comme pour Maurice, un étranger parlera de nos plages, pas de notre secteur financier !» explique Nanda Pavaday, directeur de l’agence de communication Amadeus. Cette perception empêche, dans une certaine mesure, la pénétration des produits alimentaires, de l’ingénierie, de l’automobile et des technologies de pointe indiennes sur le marché local.

Quelques réticences semblent effectivement justifiées. Mamade Bhoyroo, expert automobile auprès des assurances, se montre quelque peu sévère contre les voitures Made in India. « Leur carrosserie rouille trop vite. En conséquence, une voiture neuve achetée Rs 300 000 ne vaut plus que Rs 100 000 deux ans après. »

Quand ce n’est pas l’être, c’est le paraître qui déplaît. « Les produits indiens souffrent d’une certaine faiblesse au niveau du packaging » pense Mahmood Cheeroo, secrétaire général de la Mauritius Chamber of Commerce and Industry. Et pour les consommateurs sophistiqués que sont devenus les Mauriciens, ce défaut peut être impardonnable.

Pendant que les entreprises chinoises font de gros efforts sur les emballages, les indiens semblent avoir un train de retard. « Ils se sont habitués à produire pour un marché intérieur d’un milliard pas nécessairement trop exigeant. Mais quand il s’agit d’exporter, le branding et du packaging prennent une toute autre importance. Les Indiens ne le réalisent pas assez », commente Nanda Pavaday.

Mais il ne faut pas non plus croire qu’il n’y a que des insatisfaits. Si L’Inde exporte près de Rs 7 milliards de biens et services vers Maurice, c’est que les produits indiens doivent quand même être appréciés. Ganesh Ramalingum, directeur de l’opérateur télécom et Internet DCL est de ceux-là. « Nous avons acheté des serveurs et routeurs Internet à une compagnie indienne en 2001. Leur prix était très compétitif. Le service après vente est irréprochable. Quand il s’agira de racheter du matériel je penserai à l’Inde. »

Chez Axess, concessionnaire de la marque indienne Suzuki-Maruti, on affiche également la satisfaction. « Les ventes des petites cylindrées se portent très bien. Nous avons vendu 82 Suzuki-Maruti depuis le début de l’année. C’est la meilleure vente, et de loin, dans cette catégorie de voiture à Maurice », se félicite Koraysha Dhunputh, marketing coordinator d’Axess. Et les clients ne sont pas ceux que l’on croit ! Les Maruti sont plutôt achetées pour servir de deuxième petite voiture dans des familles aisées. Les bonnes ventes de la marque à Maurice ne seraient pas liées à un marché ethnique comme on pourrait le croire. Les cyclomoteurs indiens Panther, commercialisés depuis une quinzaine d’années font également des heureux. « Ils sont économiques et robustes », confirme un propriétaire.

Mais on aura beau avoir des exemples de clients satisfaits, les préjugés demeurent parfois coriaces. Notre passé d’île colonisée, notre culture eurocentriste sont autant de raisons invoquées pour expliquer une certaine méfiance envers le Made in India et les Indiens eux-mêmes. Jusqu’à l’absurde.

« Si une opportunité de joint-venture similaire m’est offerte par des indiens et des européens, je crois sincèrement que je choisirais l’offre européenne. Les Indiens nous ressemblent. Zot parfoi inpe triangere kouma morisien. On se méfie », avoue sans ambages un dirigeant d’entreprise.

La méfiance peut même prendre des tournures dramatiques. « Ma fille souffrait de complication cardiaque l’année dernière. Elle a été opérée à l’hôpital public de Manipur. L’opération a été un succès. Et j’ai été impressionné par la qualité des soins et l’environnement hospitalier », confie Raymond. Son incompréhension est donc grande quand il a su qu’une mère dont l’enfant souffre des mêmes complications préfère que son fils soit opéré en Afrique du Sud, sur les conseils de ses médecins. Alors que le traitement aurait été équivalent en Inde et aussi moins coûteux.

Nouvelles normes strictes et fiables

L’Inde abrite pourtant des industries qui sont parfois des leaders mondiaux dans leur domaine. C’est le cas pour certains laboratoires pharmaceutiques comme Ranbaxy, premier fabricant de médicaments générique en Inde et 6e au monde. Les Etats-Unis achètent 48 % de sa production. Son succès est tel en Angleterre qu’un procès pour abus de position dominante, et non pour la mauvaise qualité de ses médicaments, lui a été intenté cette année par le National Health Service britannique.

Le savoir-faire industriel de l’Inde attire. Ainsi, plusieurs multinationales ont cédé à des entreprises indiennes le droit de fabriquer leurs produits sous licence en Inde. C’est le cas du géant de l’électronique Samsung. L’Inde donne en effet de plus en plus de gages de la qualité de ses services et de sa production industrielle. Les nouvelles normes adoptées et en vigueur en Inde sont strictes et fiables.

« En 2004, ce
pays a exporté
à Maurice
l’équivalent de
Rs 6,9 milliards
de biens et
services. »

« Nous ne faisons pas des tests individuels sur les produits indiens importés. Mais il n’y a pas de raison de ne pas faire confiance aux normes ISI du Bureau of Indian Standards. Si un produit porte le label ISI, c’est qu’il est sûr », commente Mosadeq Sahebdin, de l’Institut pour la protection des consommateurs.

Parallèlement, des entreprises de certifications comme SGS conduisent un grand nombre d’audits de qualité auprès des entreprises indiennes afin de leur attribuer les labels ISO. Dont le dernier ISO 22000, considéré comme l’unique norme de sécurité alimentaire internationalement reconnue.

Mais les préjugés ont la vie dure. « Nous vendons du bœuf en provenance d’Inde. J’y ai goûté, il est de qualité comparable à celui d’Australie ou du Brésil », affirme Thierry Sik Yuen. Mais les consommateurs préféreront se rabattre sur leurs « valeurs sûres » en provenance d’Australie confirme Gessen Veeraragoo.

Alors, le déferlement Made in India, ça ne semble pas être pour demain. Ou peut-être que si ! « Le consommateur est roi. C’est lui qui décide. Les préjugés changent. Dans les années 60, les voitures japonaises n’avaient pas la cote à Maurice. La situation va certainement évoluer sur les produits indiens également », prédit Mamood Chereoo.

Finalement, ce sont les importateurs et autres opérateurs économiques qui décideront. Car la logique commerciale prime. Si ces derniers sont convaincus que certains produits indiens, à des prix compétitifs de surcroît, auront du succès à Maurice, ils ne lésineront pas sur les moyens pour les écouler avec un marketing agressif s’il le faut. C’est ce que pense Mahmood Cheeroo.

L’exemple de nos importations de chocolats et de confiseries est cité. Elles ont obéit à un cycle. Pré-indépendance, la majorité était importée d’Angleterre. Puis on a trouvé moins cher et aussi bon en Afrique du Sud. Ce qui a sonné le glas de nos importations de confiseries d’Angleterre. Ensuite ce sont les produits en provenance de la Malaisie qui ont conquis le marché mauricien. Le prochain cycle sera-t-il celui des produits indiens… et pas seulement dans la confiserie ? On ne le sait pas encore.

Car les goûts et les couleurs ne se discutent pas ! Mais encore faut-il savoir si les mauriciens ne préfèrent pas certains goûts pour les mauvaises raisons…

EXPORTATIONS INDIENNES
Une force de frappe mondiale


Impossible de sous-estimer le potentiel commercial de l’Inde.

Le dernier rapport sur les échanges commerciaux de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) paru cette semaine démontre l’importance de ce pays dans l’économie planétaire. Au hit-parade des exportateurs en 2004, l’Inde a figuré à la 30e place pour les marchandises et en 16e position au tableau des services. Le pays a exporté l’équivalent de 115 milliards de dollars de biens et services. Avec une croissance économique de 7,3 %, qualifiée « d’exceptionnelle » par l’OMC, les exportations indiennes devraient continuer à croître significativement en 2005. Ses exportations sont variées. Dans le commerce des biens, le pays écoule sur le marché mondial du textile, des produits agricoles, de l’ingénierie lourde et légère, des pierres précieuses, des bijoux, du cuir, des éléments chimiques et autres produits pharmaceutiques ainsi que de l’électronique. Dans le secteur des services, c’est le pilier traditionnel du tourisme et des transports qui lui rapporte gros. Mais dans le tertiaire, c’est la nouvelle économie qui permet à notre grand voisin de jouer un rôle majeur en Asie. Les activités de développement de logiciels et d’externalisation (31 milliards de dollars en 2004) placent le pays derrière le Japon tout en lui permettant de surclasser toutes les autres nations asiatiques dans ce domaine. Les principaux clients des biens et services produits en Inde sont l’Union européenne et les États-Unis. Ils achètent respectivement 22,7 % et 18 % des exportations indiennes. Les Émirats arabes unis, Hong Kong, la Chine et Singapour comptent également parmi les gros importateurs du Made in India. Maurice, avec ses Rs 6,9 milliards de produits et services importés en 2004, n’est qu’un minuscule client pour l’Inde.

publié le 30 octobre 2005


Le grand frère

Cette semaine, Maurice déroule le tapis rouge au Premier ministre indien, Manmohan Singh. Peu de pays, à l’exception de la France, peut-être, auront autant contribué à l’avancement économique et social de Maurice. Coopération économique et culturelle, aides, commerce, investissements. Maurice doit beaucoup à l’Inde. Le lui rendons-nous ?

Oui, sans doute ! Il y a d’abord le commerce. En 2004, Maurice a exporté l’équivalent de Rs 500 millions de biens et services vers l’Inde. La même année, nos importations ont presque atteint Rs 7 milliards. Seule l’Afrique du Sud peut prétendre bénéficier d’une meilleure balance commerciale avec Maurice. L’Inde dépense chez nous. Et nous dépensons en Inde !

Puis, il y a ce Traité de non-double imposition (TNDI). À lui seul, il permet à des milliards de dollars de transiter par Maurice pour finir dans d’énormes projets d’investissement en Inde. Faisant (artificiellement) de Maurice sa source la plus importante d’Investissement étranger direct (IED). Le Financial Express indien confirme cette première place en début de semaine. Environ 8 691 milliards de dollars ont transité à Maurice vers l’Inde de 1991 à 2004, rapporte le journal. À elle seule, Maurice a canalisé 30 % de l’IED en Inde durant cette période. Colossal ! Le grand frère veille sur le petit frère. Et le petit le lui rend bien !

Ce qui amène l’Inde à vouloir en faire davantage. Les diplomates français et indiens à Maurice ne l’avoueront jamais ouvertement. Mais la France voudrait bien conserver sa position de premier partenaire économique du pays. Et l’Inde voudrait bien la lui piquer. Et cette visite diplomatique sera une autre étape vers cet objectif.

La presse indienne annonce, en effet, la signature du Comprehensive Economic Cooperation Partnership Agreement (CECPA) entre les deux pays. C’est en quelque sorte un super-accord de libre échange qui concernera bien évidemment le commerce de biens et services. Mais le CECPA mettra aussi un peu d’ordre dans le TNDI. Permettant au gouvernement indien de percevoir quelques revenus fiscaux à partir des mouvements de capitaux. Tout en contrôlant davantage les velléités de blanchiment d’argent que ceux qui fréquentent notre offshore pourraient avoir.

Nos politiques, en particulier le Premier ministre, voudront enrober la visite de Manmohan Singh de toute une symbolique. Mais au-delà des aspects affectifs, c’est avant tout une visite d’État à caractère économique. Et on s’en réjouit. Si nous pouvions avoir le même type de relations avec la Chine…

publié le 27 mars 2005


Le jeu des 5 familles

En immigrant à Maurice, les hindous ont apporté avec eux leur organisation sociale sous forme de castes. Avec le temps, ces dernières se sont «mauricianisées »: de nouvelles castes sont apparues.

Un Indien, fervent pratiquant de l’hindouisme, débarquant à Maurice, aurait du mal à comprendre ce que sont les baboojee, les maraz, les ravived, les rajput. Seuls les vaish lui seront familiers. Mais il ne s’étonnera pas trop de son « ignorance ». Car en 5 000 ans, le nombre de castes en Inde est passé de quatre… à des milliers ! Retour aux sources pour décrypter l’évolution de ce système.

Il y a environ 5 000 ans, c’est à travers des textes révélés, les Védas, que la religion hindoue instaure un strict système de classification sociale : les quatre castes. Au sommet de la hiérarchie, que les livres sacrés ordonnent de respecter, se trouve le brahmane, l’érudit. Il est le professeur, détenteur des savoirs védiques. Il est respecté de tous, y compris des ksatriyas.

Ceux-là constituent la deuxième caste par ordre hiérarchique. Ce sont les guerriers et les nobles. Leur fonction première demeure la défense et l’administration de la cité. Viennent ensuite les vaish, qui sont les commerçants et toutes les personnes qui participent à la création de la richesse. Tous ceux qui ne sont ni brahmanes ni ksatriyas, ni vaish sont des sudras. Dans les faits, les sudras sont plus souvent au service des autres castes. Ils se spécialisent dans des secteurs d’activités abandonnés ou dédaignés par les autres. Le système des castes, à l’origine, n’est qu’une forme primaire de division de la main-d’œuvre.

La classification qu’imposent les livres sacrés n’est pas hermétique. On naît dans une caste, mais on n’est pas condamné à y rester. Le concept central de la religion hindoue, le karma, l’explique. Ce qu’accomplit un hindou détermine, en partie, dans quelle caste il renaîtra. Tous peuvent donc prétendre « grimper dans l’échelle » en menant une vie la plus respectable possible. Quitte à la passer à travailler laborieusement pour d’autres castes.

Mais quel rapport ont ces quatre castes originelles avec les cinq castes de Maurice, dont la hiérarchie est différente ? Ici, ce sont les maraz qui trônent en haut de la hiérarchie. Ils s’assimilent volontiers à la caste des brahmanes depuis les premières grandes vagues de migration indienne. En deuxième ligne, arrive la caste « revisitée » des baboojee, qui sont assimilés aux ksatryas. On retrouve ensuite, la caste des vaish. Ses membres ont conservé leur nom et la même place dans la hiérarchie.

Malgré les changements d’appellation, le système demeure cohérent jusqu’ici. Mais dès qu’on en arrive à la quatrième catégorie, la classification se mauricianise complètement. Ici, la caste des sudras se divise en deux sous-castes, ravived et rajput, entièrement distinctes.

Une tribu de guerriers

Il y a une querelle entre elles. Chacune revendique l’avant-dernière place. La sémantique vient à l’aide des deux camps. Les ravived, aussi appelés ravidass, n’aiment pas trop cette appellation, parce que dass peut signifier serviteur et même esclave en hindi. Les rajput, eux, peuvent être appelés dusadh, appellation qu’ils jugent péjorative.

La caste à Maurice cultive l’image d’une tribu de guerriers issus du Rajasthan. Ce qui devrait, en fait, les placer dans la caste des ksatriyas et non parmi les sudras. Mais cette « famille » de deux sous-castes n’est pas la seule à connaître ces tensions internes. C’est la même chose pour une autre « famille » : les vaish.

Cette caste souffre d’une subdivision en plusieurs groupes qui s’entendent plus ou moins bien. Les sous-castes les plus puissantes sont les kohri, les kurmi, les kahar, les ahir et les lohar.

Les querelles internes entre groupes vont vite céder le pas à une tripolarisation. La division s’opère entre ce qu’on appelle communément les « grand nations » (baboojee et maraz), les vaish et les « ti-nations ». La formule péjorative utilisée pour qualifier ce groupe, les chamars, semble être devenue un mot tabou depuis le début des années 90.

Éclatés en apparence, les hindous sont toutefois arrivés à se fédérer en deux grands groupes : les sanatanistes et les arya samajistes.

Le sanatanisme prône le respect des anciens rites fondés sur une vision polythéiste de l’hindouisme. Au temps des subventions étatiques aux diverses communautés, les hindous qui en avaient les moyens ont construit ou aidé à la construction des premiers temples. Ils en ont parfois restreint l’accès à des personnes et castes prédéterminées. D’où le début d’un sentiment d’ostracisme parmi les plus basses castes hindoues.

Entre en scène le mouvement Arya Samaj. Né en Inde vers 1875, ce courant « protestant » de l’hindouisme prône le retour aux textes védiques et considère que la représentation des dieux et l’adoration d’idoles ou d’images doivent être proscrites. L’Arya Samaj accueille les plus basses castes en Inde, en maintenant la sympathie des intellectuels des plus hautes. À Maurice, c’est la même chose.

Une communauté fracturée

C’est durant la première moitié du 20e siècle, sous la direction de personnes provenant de toutes les castes, que le mouvement prend de l’essor. Dans les années 70, la très grande majorité des rajput et ravived du pays s’identifie à l’Arya samajisme. Une importante partie des vaish est également attirée par le mouvement. Tandis que les deux plus hautes castes maintiennent leur assise au sein de la Mauritius Sanatan Dharma Temples Federation, tout en conservant une présence minimale, mais néanmoins influente au sein de l’Arya Samaj.

Désormais, la communauté hindoue est fracturée en deux parties quasiment égales. L’une, composée d’un noyau de rajput et ravived ainsi que de la moitié des vaish et d’une petite partie des baboojee et maraz. L’autre est composée de la grande majorité des hautes castes ainsi que d’une bonne moitié des vaish. Les rajput et ravived sont peu nombreux, donc peu influents au sein de cette communauté-ci.

La question du rapport des forces en soulève d’autres. Par rapport aux éléments mêmes de la force. Sur papier, ce sont les vaish qui sont majoritaires dans le pays. Alors que certains chercheurs étrangers affirment que ce sont principalement des immigrants issus des plus basses castes qui avaient, avant tout, décidé d’aller chercher fortune à Maurice. N’est-ce pas qu’un malentendu qui diviserait les familles hindoues ?

publié le 7 novembre 2004

l’express dimanche a consacré un dossier complet au pouvoir des castes à Maurice en septembre 2010. Vous pouvez le lire ICI.


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