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« Cause créole »: les bonnes paroles de l’évêque

Il règne comme un parfum de malaise dans le pays. Je ne saurai l’expliquer clairement… mais on a l’impression que le mécontentement gronde chez les créoles. Et que cette colère va finir par engendrer une sorte de cataclysme nationale. Craignons-nous de revivre les émeutes de février 1999 ? Ou la « bagarre raciale » de 1968? Peut-être…

Politiquement, économiquement et symboliquement, rien n’est fait pour rassurer la communauté créole du pays. Ou valoriser son apport dans les sphères sociales, économiques ou politiques. Résultat : en coulisses, on s’inquiète. Surtout les politiques ! Je le sens bien en discutant avec eux. Ils culpabilisent un peu, sans doute devant leur incapacité à comprendre la complexité de la question. Et d’apporter les solutions adéquates.

En face Jocelyn Grégoire s’agite. En un an, l’abbé a été prêcheur puis apôtre d’un changement sociétal. Pour ensuite se muer en homme politique monomaniaque sur la question du « malaise » ambiant chez les créoles. Dernièrement, il s’est plutôt reconverti dans le sectarisme primaire. Il se décrédibilise avec son approche un peu trop « hard. » Je ne suis pas le seul à penser ainsi…

Du coup, l’Eglise s’est sans doute sentie obligée de rentrer dans la danse. Et Monseigneur Piat, l’évêque de Port Louis, a fait parvenir à la presse un communiqué. Sans doute pour bien faire comprendre que la position « sectaire » de Grégoire n’est pas partagée par l’Eglise. Je reproduis ci-dessous le communiqué de l’évêque.

Tous ces épiphénomènes, ces épi-débats sont en train de nous éloigner de la solution globale. Et je ne parle pas là de la loi sur l’égalité de chances dont le « Vice Prime minister » symbolique, Xavier Duval s’est fait le champion!

Les deux mamelles d’une solution globale à la question créole à Maurice sont connues : l’Education et un effort d’Empowerment économique en direction de cette communauté. Le reste c’est (presque) du blabla !

Communiqué de Mgr Piat

On a beaucoup parlé dans les médias récemment de la cause créole et des différentes prises de position de la FCM et de son président le Père Jocelyn Grégoire. Plusieurs personnes ont demandé ce qu’en pensaient les autorités de l’Eglise.

Pour laisser le débat ouvert et inviter à la réflexion, je préfèrerais partager avec vous les critères dont l’Eglise s’inspire pour faire son discernement et apporter sa contribution au service de la cause créole.

1. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire les 26 septembre 2007, 1er mai 2008 et 20 mai 2008, c’est la cause créole qui est première. Cette cause me parait légitime pour 3 raisons au moins :

a) il y a une vraie pauvreté chez les créoles et aucun Mauricien digne de ce nom ne peut y rester indifférent. C’est vrai que ce n’est pas seulement chez les créoles qu’il y a de la pauvreté. Mais, comme le montrent de nombreuses études, la majorité des pauvres sont des créoles.

b) Il y a aussi une discrimination larvée, diffuse, difficilement saisissable mais réelle à l’encontre de beaucoup de créoles dans la fonction publique comme dans des entreprises privées. Aucun citoyen mauricien responsable ne peut ignorer cette réalité. Encore une fois les créoles ne sont pas les seuls à souffrir de discrimination raciale à Maurice, mais il reste qu’ils en sont les principales victimes.

c) Il y a enfin une espèce de dévalorisation pour ne pas dire de mépris de la culture créole qui est blessante. Aucun Mauricien attaché à la paix sociale et soucieux du respect dû à chaque composante de l’arc-en-ciel mauricien ne peut se désintéresser de cette faille majeure qui ralentit la construction d’un mauricianisme authentique.

2. La cause créole mérite d’être défendue de telle manière qu’elle puisse être soutenue par tout Mauricien de bonne volonté quelle que soit sa culture ou sa religion. La vigilance est de mise par rapport à toute dérive de type sectaire dans la défense de la cause. Les créoles méritent d’être soutenus non pas parce qu’ils sont créoles mais parce que ce sont des personnes humaines atteintes dans leur dignité de par leur situation de pauvreté, la discrimination dont ils sont l’objet et la dévalorisation de leur culture. Pour la même raison, des Mauriciens de toute origine peuvent contribuer à l’avancement de la cause créole, dans le domaine politique, économique, culturel ou religieux.

3. La défense de la cause créole a une dimension politique évidente. Cependant, il est vital que cette cause ne se laisse pas récupérer par la politique de parti, surtout à l’approche des élections générales. La cause créole est trop noble, trop importante, non seulement pour les créoles mais pour le pays tout entier. Elle ne doit pas succomber à la tentation de se laisser entraîner dans une surenchère ou dans des « deals » pré-électoraux.

4. La cause créole mérite d’être défendue, soutenue par la société civile dont la force repose sur une réflexion libre et ouverte à laquelle tous peuvent participer. Il est souhaitable qu’un maximum de groupes et de personnes s’expriment afin d’éviter que tout le poids ne repose sur les seules épaules d’un leader, ou de quelques responsables.

5. La promotion de la cause créole doit aussi aller de paire avec une dose de saine autocritique par rapport à certaines façons de faire ou certains traits de la culture créole.

6. Enfin, de l’avis de tous, le fer de lance de la promotion de la cause créole reste l’Education – formelle ou informelle, du pré-primaire à l’université, celle des jeunes exclus du système comme celle des adultes, etc. Cet engagement demande une grande adaptation aux réalités de la culture créole. Il doit à la fois être soutenu par une volonté politique et provenir d’une prise de conscience chez les créoles eux-mêmes. Il exige un effort sur le long terme, une patience, un long souffle.

Ces quelques réflexions ont été présentées au Père Jocelyn Grégoire dans un dialogue fraternel, comme une contribution au service de la cause créole. C’est cette cause qui doit nous réunir tous.

+ Maurice E. Piat

Evêque de Port-Louis


Les cigales qui n’ont pas chanté

Bérenger n’a pas tort quand il dit que le débat autour du ciblage a « sombré dans la confusion ». Le leader du MMM s’étonne du ramdam autour de la question, alors que le remboursement des frais d’examens du SC et du HSC s’effectue déjà selon cette méthode. D’autres, toutefois, questionnent plutôt les motivations profondes de Rama Sithanen. Et son empressement à faire du ciblage une priorité de l’agenda économique et politique du gouvernement.Le débat sur la question piétine.

Le lancement d’un rapport sur la pauvreté, prévu pour mardi a dû être renvoyé. Faute d’une atmosphère sereine pour discuter des moyens de combattre la précarité dans le pays. Dans l’empressement de chaque camp d’avoir raison, on a oublié le motif principal justifiant le recours à une politique de ciblage : la brûlante question de la perte du pouvoir d’achat.

Il y a des faits indéniables. Par temps de vie chère, ce sont les couches les plus pauvres de la population qui encaissent le plus douloureusement les effets de l’inflation. Les consommateurs relativement aisés changent peu leurs habitudes. Tandis que la classe moyenne recourt par contre, elle, à des stratégies de substitution pour contourner les hausses de prix. On achète le paquet de riz Basmati moins cher, et on adopte une marque de lait moins connue… ce qui permet de réaliser quelques économies.

Les pauvres, en revanche, consomment déjà par défaut les produits « premiers prix » de nos supermarchés, quand ils les fréquentent. Ils n’ont le choix qu’entre consommer ce qu’il y a de moins cher. Ou arrêter de le faire. Il faut donc être totalement insensé pour ne pas comprendre que dans ces circonstances, il faut d’abord soutenir financièrement ceux qui sont le plus lourdement affectés par la baisse du pouvoir d’achat. Ils sont un peu plus de 100 000 dans le pays.

Tous les gouvernements du monde doivent désormais gérer cette problématique. « Casey Research », un important cabinet de consultants américain, explique ainsi, dans un rapport à paraître, que la tendance inflationniste est globale.

Aucun gouvernement n’a de contrôle réel sur les prix et les cours mondiaux des denrées de grande consommation. Chacun est donc réduit à déterminer quelle politique adopter pour aider les plus pauvres, donc les plus vulnérables, à faire face à la cherté de la vie. Deux méthodes sont disponibles. Comme le vieil adage chinois le suggère, on peut apprendre à la population à pêcher au lieu de lui donner du poisson. En tablant sur une croissance génératrice d’emploi, une augmentation de la productivité, donc des revenus à partir du travail. Sur des programmes d’« empowerment » qui transforment des chômeurs en entrepreneurs. Et aussi sur l’éducation. Mais ceci est une stratégie de moyen à long terme.

Or, le chômeur ou le travailleur précaire nécessitent une aide immédiate pour faire face à des hausses de prix qui les affectent déjà. Et la seule solution susceptible de les soulager dans ce contexte est une aide monétaire directe, « direct cash transfer ». Les ressources financières de l’État étant limitées, sa générosité universelle qui va aussi bien aux classes aisées que moyennes demande donc à être rationalisée. Afin que les aides aillent en priorité à ceux qui en ont le plus urgemment besoin. Voici la motivation. Elle est claire et elle tient la route. C’est d’ailleurs pourquoi nous soutenons une politique de ciblage comme solution susceptible de soulager les plus pauvres de notre population dans le court terme.

On peut toujours arguer qu’une autre méthode existe. Et l’on attendait justement que l’opposition ou les réfractaires au sein du gouvernement propose cette alternative. En vain.

Rama Sithanen, en s’attaquant aux « hypocrites » vise en fait les démagogues. C’est-à-dire tous ceux qui s’entêtent à dire qu’ils veulent aider les pauvres à faire face à la situation. Sans toutefois donner leur solution. Le débat sur l’alternative n’a donc pas été lancé.

Faute de contre-propositions, le débat a même glissé sur le terrain ethnique. La députée Nita Deerpalsing a été la première à jouer aux incendiaires. En suggérant qu’une politique de ciblage pourrait mener à une « bagarre raciale. » Incapable de démontrer comment cela serait possible, elle a néanmoins été relayée par d’autres. Des analyses, basées sur une lecture outrancièrement ethnique de la situation, ont relayé la parole de Deerpalsing. En opposant les « cigales » qui ont chanté et dansé hier aux « fourmis » qui ont travaillé consciencieusement pour amasser les biens qui sont les leurs.

On le comprend. La « bagarre raciale » serait cette fois provoquée par les fourmis révoltées à l’idée qu’on aiderait les cigales qui n’ont rien fait pour mériter la générosité de l’État. En début de semaine, Sithanen s’est avancé à dire que le débat a été ethnicisé. L’argumentaire de ceux qui ont contesté durant la semaine le ciblage est venu lui donner raison a posteriori. On comprend mieux les craintes de Deerpalsing et de ceux qui pensent comme elle. Mais ils se trompent.

Il y a des cigales qui n’ont ni chanté ni dansé, mais qui sont tout aussi durement frappées par la pauvreté grandissante.

publié le 24 février 2008


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