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L’opium est déjà légal à Maurice

Oublions un moment les personnes venues réclamer la légalisation du gandia ce lundi. Attardons-nous plutôt sur la place qu’a prise cette drogue, dite « douce » dans le pays.

Il ne faut plus nier l’évidence. La consommation du cannabis est une way of life quasiment mainstream à Maurice. Un temps cantonné aux marginaux, artistes et libertaires baba cools, le joint s’est démocratisé. Il se retrouve désormais ‑ et régulièrement ‑ entre les doigts d’étudiants, cadres, juristes, journalistes et même de politiques. Les consommateurs n’hésitent plus à admettre que les pétards circulent sans entrave lors des soirées desquelles ils sont tantôt les hôtes ou les invités.

Chacun a sa manière d’expliquer son attrait pour l’herbe. Les hippies reprennent naturellement la thématique peace and love et les vertus apaisantes de la plante pour justifier le besoin – voire la nécessité ‑ de vols planés. Les jeunes professionnels adeptes de la philosophie « work hard, play hard », avouent volontiers utiliser le gandia comme moyen d’oublier les folles journées au boulot. Un peu comme les yuppies sniffant leurs rails de coke en boite de nuit aux Etats-Unis ou en Europe.

Les militants de la légalisation abordent, eux, la question sous l’angle social et politique. Avec raison, ils remarquent que les auteurs de petits larcins disent voler le plus souvent pour s’acheter une dose de drogue dure. Presque jamais pour se payer un sachet d’herbe.

Le front pro-légalisation met également en avant que la surpopulation carcérale est largement due au fait que des petits consommateurs/dealers d’herbe se retrouvent en détention préventive en attendant leur procès. C’est peut être vrai dans une certaine mesure. Tout comme il est certain que dans le cas de petits consommateurs pris la main sur le pouliah par la police, celle-ci objecte rarement à leur remise en liberté sous caution.

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L’idée d’un nouvel encadrement juridique du gandia fait ainsi lentement son chemin. Elle trotte même probablement déjà dans la tête de certains décideurs politiques. C’est que l’opération peut rapporter des dividendes. D’abord en conférant une image plus progressiste au pouvoir auprès des jeunes et des libéraux. Ensuite en résolvant en partie la question de la surpopulation carcérale. Enfin en désengorgeant nos District Courts qui accueillent quotidiennement les nombreuses auditions de consommateurs/dealers poursuivis pour possession de quelques pouliahs.

Certes, il faudra ne pas froisser les conservateurs – ils sont nombreux. Pour cela, le gouvernement peut toujours jouer sur le champ juridique à sa disposition : libéralisation, légalisation ou dépénalisation. En sachant que la dépénalisation peut ne pas dire son nom…en prenant, par exemple,  la forme d’une discrète directive générale donnée à la police de ne pas arrêter les consommateurs de gandia et/ou renoncer à transmettre certains types de dossiers au bureau du Directeur des Poursuites Publiques.

C’est aidé par ce même type de contexte que le mouvement pour la légalisation du cannabis aux Etats Unis compte mener une grande offensive en 2014. Presque 15 ans après le tristement célèbre concert organisé par le défunt mouvement républicain en faveur de la dépénalisation du gandia, le pays est peut-être prêt pour un débat dépassionné et éclairé sur la question.

Pour cela, il faudra toutefois éviter de trainer une autre drogue dans le débat : l’opium. Les rastas venus manifester lundi en ont outrancièrement fait usage. En clamant qu’ils ont le droit de consommer du cannabis au nom de leurs croyances religieuses. Marx avait raison, la religion est l’opium du peuple. A Maurice cet opium est non seulement légalisé, il fait aussi des ravages. Car ses effluves polluent tous les débats.


Chronique de la connerie ordinaire

21h, hier soir. Une première personne attire mon attention sur le fait que quelques photos douteuses circulent sur Facebook. Elles montrent deux jeunes mauriciens, habillés selon le code gothique, prenant la pose sur des tombes dans un cimetière. Leur attitude sur les clichés est incontestablement irrespectueuse envers les sépultures. Ma réaction à ce moment là : voilà deux jeunes idiots qui ne savent pas comment se faire remarquer et qui ne se rendent même pas compte que leurs facéties blessera et irritera d’autres personnes. Je me dis que des facebookers signaleront ces photos et que l’incident s’arrêtera là.

Une heure plus tard une deuxième personne me demande si j’ai vu les photos des deux jeunes gothiques. En allant consulter le lien qu’on m’avait précédemment donné, je reçois une notification de Facebook expliquant que ce contenu a été retiré. L’épisode semble terminé. Mais peu de temps après, une troisième personne – active au sein de l’église catholique et des organisations de la communauté créole – me fait part de son inquiétude sur l’éventuelle tension ethnique que ces photos pourraient créer. Elle me demande, au passage, « d’aider » en écrivant quelque chose à ce sujet.

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Naïvement, je lui explique vaut mieux ne pas en faire grand cas. Car nous avons affaire à deux jeunes idiots. Il ne faut donc pas croire que leur mauvais étalage de gothisme est en quoi que ce soit le signe d’une intolérance ethnique ou de racisme susceptible de dégénérer. Entre personnes raisonnables, on tombe vite d’accord sur la nécessité de ne pas envenimer la situation. Mon interlocuteur se propose d’appeler au calme et de relativiser l’incident sur les forums Facebook dès la fin de notre conversation et ce dimanche matin, lors d’une convention sur l’éducation organisée par les associations créoles en présence du ministre de l’éducation.

Mais voila qu’une quatrième personne me fait découvrir qu’un véritable petit mouvement s’est constitué en vue de régler leur compte aux deux jeunes. La légende d’une photo « WANTED DEAD OR ALIVE » montrant les deux ados explique: « Détrompez-vous si vous pensez que la Police fera quelque chose. Il nous faut nous faire justice nous-mêmes. Dès que vous les voyez, défoncez leurs faces de rat. » Je découvre avec stupeur que ce message est en train d’être relayé avec ardeur – ou complaisance ‑ par plusieurs personnes.

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En l’espace de quelques heures, deux jeunes dont la connerie immortalisée par quelques photos pouvait leur valoir une charge de Rogue and vagabond ou d’Outrage against public and religious morality, s’exposent désormais aussi à un lynchage en bonne et due forme en sortant de chez eux. A cause de quelques énervés qui confondent – sciemment ou par inconscience – la bêtise des deux gamins avec la vraie et puante intolérance ethnique et religieuse.

La police, qui sera probablement saisie d’une ou plusieurs plaintes à ce sujet, mènera son enquête et déterminera, après consultation avec le bureau du directeur des poursuites publiques, s’il y a matière à poursuite et, le cas échéant, la charge à être retenue contre ces ados. Entre-temps, on ne peut s’empêcher de prendre la mesure de deux phénomènes.

D’une part « l’effet sentinelle » de Facebook. Qui permet d’identifier avec une redoutable efficacité les comportements et discours susceptibles de mettre à mal la coexistence pacifique des différentes composantes de la population. Pour ensuite permettre de les dénoncer collectivement. Avec le risque inhérent que ce réseau social ne devienne une plateforme de délation et de règlements de compte permanents.

D’autre part, cet épisode nous amène à réfléchir à cette rancœur et cette agressivité latente qui semblent désormais se manifester à chacun des incidents de ce type. Désormais la désapprobation s’accompagne quasi systématiquement d’une volonté de se faire justice soi-même en s’en prenant physiquement à la personne incriminée. C’était déjà le cas avec Krishnee Bunwaree il y a quelque mois.

De toute évidence ce comportement trahit un manque total de confiance dans la capacité des autorités à prévenir ou réprimer ce type de dérapage. C’est grave. Car Facebook tout en restant le puissant réseau social qu’il est, devient également à Maurice le terrain de chasse de personnes qui cherchent désormais à cumuler les rôles de whistleblowers, juges, jury et bourreaux !


Le vœu pieux de Nita

«Quand je suis rentré à Maurice pour la première fois après mes études, je n’étais pas du tout d’accord sur beaucoup de choses avec mon père. Notamment sur ce principe dont tu me parles. J’étais comme toi. Mais j’ai réalisé ensuite ce qui était en jeu et le travail qui était en train d’être fait… Un jour, peut-être, tu comprendras. » C’est la transcription des propos que Navin Ramgoolam a tenus, il y a quelque temps, à un interlocuteur qui lui reprochait sa trop grande proximité avec le monde socioculturel. A-t-il pu tenir le même raisonnement, à un moment ou un autre, à Nita Deerpalsing ?

La députée travailliste a présenté une private motion, ce vendredi au Parlement, pour réclamer trois choses : que le mot « secular » soit utilisé pour qualifier notre démocratie dans la Constitution, l’élaboration d’un code de conduite régissant les relations entre politiques et religieux, et la réforme du système d’aide étatique et privée aux religions du pays. Difficile de remettre en question les propositions de la députée de Belle-Rose/Quatre-Bornes, tant elles relèvent du bon sens.

L’opposition ne s’est d’ailleurs pas fourvoyée sur le sujet en affichant, à travers son leader Alan Ganoo, son soutien à la private motion de Deerpalsing. Mais quand on est dans la politique, un fossé gigantesque peut séparer ce qui est souhaitable de ce qui est faisable.

Si l’opposition a officiellement soutenu Deerpalsing dans sa démarche vendredi, très peu de ses membres tiennent le même raisonnement en temps normal. Steven Obeegadoo est ainsi l’un des seuls à soulever avec constance la question de la séparation entre le religieux et le politique au MMM. Ce qui ne lui vaut pas nécessairement l’amitié de ses propres collègues de parti, qui se plaisent alors à rappeler que l’ancien ministre de l’Education vit dans « une tour d’ivoire ».

Religion-and-Politics

Ce n’est pas étonnant d’entendre ce genre de critique. Car tous les partis politiques du pays comptent sur le soutien de chefs religieux pour se constituer une caisse de résonance au sein des différentes communautés et ethnies du pays. Chaque Premier ministre a ainsi eu ses Ramdhun, Dayal, Santokhee, Dulthumun, Manohur ou Bahadoor, pour ne citer que ceux qui ont assumé cette fonction auprès de la composante majoritaire de la population.

Certains, comme sir Anerood Jugnauth, ont pu le pratiquer plus ou moins discrètement pendant un temps. Tandis que d’autres, comme Bérenger, ont poussé l’effort jusqu’à se déguiser pour mieux emberlificoter ceux dont ils ont, en vain, espéré le soutien. Depuis 2005, Ramgoolam a porté ce jeu malsain à son paroxysme. En faisant de certaines associations socioculturelles ses auxiliaires de propagande tout en se réservant,  par moments, le rôle de les défendre personnellement face aux critiques justifiées à leur égard.

C’est cet ordre établi qu’a contesté Nita Deerpalsing en proposant sa private motion vendredi. Consciente que sa position laïciste du passé ‑ elle a réclamé un temps l’arrêt pur et simple des subventions aux religions – poserait problème, la responsable de l’aile jeune du Parti travailliste ne réclame aujourd’hui qu’une réforme dans le financement (public et privé) des subventions aux religions. En arguant désormais que ses lectures sur l’impossibilité de cloisonner strictement religion et Etat l’ont amenée à prôner une position plus souple.

Mais on ne peut non plus s’empêcher de penser qu’une conversation avec son leader a pu lui faire comprendre les impératifs du jeu politique local. Si on pousse le cynisme plus loin, on pourrait même se demander si la violente sortie contre elle et l’immunité permanente dont semble jouir l’auteur de cette sortie – qui aime s’enorgueillir des « 400 000 votes qu’il contrôle » ‑ n’ont pas influé sur la posture toujours progressiste mais désormais plus mesurée de Deerpalsing.

Car avec huit ans au compteur comme députée, Deerpalsing doit s’être rendu compte que des réformes électorales ou institutionnelles, aussi ingénieuses soient-elles, ne changeront pas certaines mentalités. Comme celle de ces opportunistes qui continueront à monnayer leur influence, fictive ou réelle, dans des cercles religieux et communautaires, contre des avantages personnels. Mais également celle de ces hommes politiques, ces éternels anxieux maladifs, qui contractent toutes sortes de polices d’assurances, y compris religieuses, pour prévenir le risque de défaite.

Deerpalsing doit bien le savoir. Pour que les choses changent réellement, il faudrait qu’un tsunami divin balaie aussi bien la classe politique que les dirigeants socioculturels en place. Mais voilà, les miracles ne se produisent que très rarement. Que ce ne soit toutefois pas une raison de s’affliger. L’espoir, dit-on, fait vivre. La foi aussi, probablement…


Le syndrome Don Issack

Qu’ont en commun Don Quichotte et Reza Issack ? Le premier, un personnage de fiction convaincu de l’utilité de sa croisade, combat des moulins à vent. Le second, un homme politique en chair et en os, égratigne régulièrement son propre gouvernement… avec la même foi inébranlable que Don Quichotte. Loin de nous l’idée de nous moquer d’Issack, mais il va quand même falloir comprendre pourquoi le backbencher travailliste crie en permanence dans le désert.

Dans le passé, ses positions franches ont séduit les uns et indisposé les autres, souvent dans son propre camp politique. Un petit florilège, non exhaustif, peut aisément nous aider à comprendre pourquoi. De l’alliance PTr-MSM : « la stratégie du Premier ministre est d’unir les hindous. » Des conseillers municipaux travaillistes : « dont la compétence académique se limite à la Form II et qui n’ont aucune notion de la gestion d’une collectivité locale. » Du ministre de la Culture Mookhesswur Choonee : « un homme frileux » pas « capable de prendre des décisions qu’il faut. »

Cette semaine, le député correctif de Stanley/Rose-Hill remonte sur son destrier et s’en prend à ces « quelques ministres vraiment médiocres » qui se retrouvent au gouvernement à cause de « l’ethno-castéisme » minant notre système politique. Mais à lire Reza Issack, on reste dubitatif. Car au fil des années, il a peut-être hérité du vingt-sixième ministère non prévu par la Constitution : celui de la parole.

Une autre personne pourrait prétendre à ce marocain : Nita Deerpalsing. La députée rouge est en effet l’autre grande gueule du backbench rouge. Mais contrairement à Issack, elle a obtenu des petites victoires symboliques sur le temps politique long. Ses critiques à l’égard de certains aspects des réformes économiques de Rama Sithanen ont fini par être entendues… par Pravind Jugnauth et le Premier ministre, qui a éjecté sans formalités son ministre des Finances de la période 2005-2010. Nita Deerpalsing, auteure du fameux « tout ce qui est légal n’est pas forcément moral » au sujet de la vente de la clinique Medpoint à l’Etat, a également sans doute savouré l’opération lev pake ale du MSM après ses nombreuses critiques à l’égard du partenaire d’alors du PTr.

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Le manque de succès d’Issack, comparé à Deerpalsing, n’en est donc que plus frappant. Serait-ce parce que, comme il l’avoue lui-même, le député de Stanley/Rose-Hill n’est qu’un « rebelle obéissant » ? Une formule préalablement utilisée pour décrire l’abbé François Pfanner, qui avait des difficultés, à la fin du XIXe siècle, à faire coexister les exigences de la vie monastique et la nécessité de s’ouvrir à la communauté en Afrique du Sud.

L’analogie n’est pas inintéressante. Car contrairement à Deerpalsing, le croyant Issack s’attaque en fait à l’un des dogmes de notre système politique. Celui qui empêche Ramgoolam de se séparer de Sik Yuen car il n’a pas un autre candidat – d’équivalence ethnique – à qui attribuer un ministère. C’est cette même logique qui fait que l’actuel ministre de la Culture ne pourra pas être remplacé par Deerpalsing ou Issack sans qu’une série de corrections ne soient apportées au Conseil des ministres pour rééquilibrer les quotas des différentes ethnies du pays. Reza Issack est trop malin pour ne pas déjà le savoir : le remaniement, qu’il souhaite, basé uniquement sur des critères de méritocratie, n’aura pas lieu.

Pour une double raison. D’abord parce que le choix de Ramgoolam est limité. En effet, si seul le critère de compétence avait cours, le Premier ministre se retrouverait sans doute à constituer un conseil des ministres de six ou sept membres ! Ensuite, parce que le patron des rouges avoue volontiers, quand il se laisse aller à la confidence, que les logiques desquelles il voulait s’affranchir en revenant au Parlement en 1991 sont encore trop importantes et décisives pour être ignorées.

Reza Issack peut donc continuer à occuper le vingt-sixième ministère de la République s’il le souhaite. Ou aller au bout de son raisonnement. Passer de « rebelle obéissant » à rebelle tout court en démissionnant de l’Assemblée nationale. Certes, le retrait du député correctif qu’il est ne résulterait qu’en la nomination d’un autre best loser pour le remplacer. Mais le signal qu’il enverrait en faisant cela serait loin d’être un cri dans le désert. A quoi bon cautionner – en y participant – un système que l’on peut seulement critiquer sans le changer ?


Les fausses sœurs siamoises

«La plupart des hommes religieux que j’ai rencontrés sont des politiciens déguisés. Pour ma part, je m’habille en politicien. Mais au fond de moi, je suis un homme religieux. » La citation est du Mahatma Gandhi, qui précise également que « ceux qui disent que la religion n’a rien à faire avec la politique ne savent pas ce qu’est la religion ». Le vice-Premier ministre Anil Bachoo pensait-il à Gandhi, jeudi soir, quand il a mis au défi son auditoire de le contredire quand il affirme « qu’on ne peut distinguer la politique de la religion » ? Ou alors n’a-t-il – comme bien d’autres politiques – fait que succomber à ce qu’on pourrait appeler « l’effet Maha Shivaratree » ?

La foule, c’est connu, a un puissant effet grisant sur les politiques. Or, les nôtres n’ont vu ni la couleur, ni l’odeur des immenses foules de 100 000 personnes massées à l’occasion de meetings politiques depuis des décennies. Maha Shivaratree, avec ses dizaines de milliers de dévots parqués en permanence au Ganga Talao chaque année, représente ainsi le dernier terrain de jeu de nos politiques en mal d’envolées oratoires au milieu d’une foule immense. Mais cet aphrodisiaque peut avoir de drôles d’effets.

Chez le Premier ministre, cela se traduisait, jusqu’à l’année dernière, par une irrépressible envie de prononcer son discours en hindi – une langue qu’il ne maîtrise absolument pas. Cette année-ci, c’est en créole qu’il a choisi de s’adresser à son auditoire. Sans doute conscient du fait qu’il s’était couvert de ridicule les fois précédentes en massacrant son discours en hindi avec une prononciation calamiteuse d’un mot sur deux.

POV

L’« effet Maha Shivaratree » se manifeste chez le ministre Bachoo par un besoin non contenu de se livrer à un « pravachan » : une sorte de discours religieux construit autour de l’interprétation et de l’analyse des textes sacrés de l’hindouisme. Puis, il y a Somduth Dulthumun, le président de la Mauritius Sanatan Dharma Temples Federation (MSDTF). Il est un peu l’Obélix du lot, tant « l’homme religieux » semble être tombé dans la marmite politique dès son plus jeune âge.

Peu (c’est le cas de Navin Ramgoolam) ou prou (comme pour Bachoo et Dulthumun), chacun y est donc allé de son amalgame entre politique et religion cette semaine. Le président de la MSDTF poussant le zèle jusqu’à appeler – une nouvelle fois – au boycott d’une « certaine presse ».  Il aurait juste suffi qu’il appelle les dévots présents à acheter Advance à partir du 22 mars pour être le parfait religieux/politique/marketeur de service du Parti travailliste.

Au-delà des postures des uns et des autres, la question de fond reste toutefois posée : la politique et la religion sont-elles effectivement indissociables ? La réponse, au vu des textes sacrés hindous et de leur interprétation par des spécialistes, est claire. Oui, aussi bien pour des raisons pratiques que théologiques. En effet, si la première phrase du préambule de la Constitution indienne décrit la Grande péninsule comme une république « séculière », l’histoire du sous-continent fait plutôt apparaître religion et politique comme des siamoises.

Il y a d’abord la pratique. Les brahmanes ont été, durant des millénaires, les maîtres des familles royales en Inde. Enseignant aux futurs rois et généraux les mathématiques, les sciences politiques, l’art de la guerre aussi bien que la théologie. L’homme religieux Chanakya, né en 370 avant Jésus-Christ, est ainsi l’auteur d’Arthashastra, l’un des traités de sciences politiques et de stratégie militaire les plus connus et étudiés en Inde.

Plus fondamentalement, les textes sacrés hindous regorgent de « commandements » à l’intention des dirigeants politiques. Le « Ramrajya », le règne de Ram, tel qu’il est décrit dans le Ramayana passe pour être le modèle sur lequel doit s’appuyer tout dirigeant politique pour administrer sa cité. La Bhagvad Gita apparaît, elle, comme le traité par excellence de l’éthique que chaque responsable politique doit consulter avant de prendre ses décisions. La cause est donc entendue, Bachoo et Dulthumun ont  raison. La politique et la religion ne font qu’un.

Mais il y a un hic. Les chiffres du recensement de la population de 2011 démontrent qu’un citoyen sur deux de la république n’est pas hindou. Pourquoi donc la moitié de la population devrait-elle consentir à ce que nos principaux dirigeants politiques prennent des décisions en se laissant influencer par des préceptes religieux d’une foi qui n’est pas la leur ? Pis, il y a aussi les hindous pratiquants mais laïques qui prônent un sécularisme rigoureux et n’acceptent pas que le religieux et la politique fricotent dans le dos des citoyens afin de satisfaire des intérêts particuliers.

La conclusion est donc très simple : Anil Bachoo peut continuer à penser qu’on « ne peut distinguer la politique de la religion ». Mais jusqu’à preuve du contraire, les 903 005 électeurs de la république élisent des  représentants politiques et non religieux. Si ce n’était pas le cas, Somduth Dulthummun serait le Premier ministre du pays !


Le front commun des racistes

Il est hors de question d’insulter la moitié de la population de la République en l’associant à l’action de quelques excités. Nous utiliserons donc le juste qualificatif pour désigner le regroupement d’associations socioculturelles que dirige Somduth Dulthummun : le Front Commun des Racistes (FCR).

Le président de la Mauritius Sanatan Dharma Temples Federation est une vieille connaissance de l’express dimanche. Il faut avouer qu’avec ses pitreries, consistant à brûler à grand peine un numéro de ce magazine, ou alors ses diatribes pour répondre à des éditoriaux dénonçant la tiédeur de l’implication des associations socioculturelles dans la lutte contre le VIH, Dulthummun est devenu au fil des ans ce meilleur ennemi pour lequel on se prend presque d’affection.

Mais depuis quelque temps, Dulthummun ne nous fait plus rire. Il est loin également de susciter le moindre sentiment amical chez nous tant il se mue, jour après jour, en un dangereux pyromane dont l’objectif semble être de faire se dresser une partie de la population contre une autre. Il faut prendre cette menace au sérieux et rester vigilant. Tout en préservant notre foi dans le vivre-ensemble des Mauriciens qui ont su cohabiter pacifiquement, hormis les épisodes de tensions interethniques de 1965, 1968 et 1999.

Avant de réfléchir à ce que chaque citoyen pourrait faire à son échelle pour prévenir l’embrasement, il nous faut toutefois réduire Dulthummun et son FCR à leur portion congrue. Car à écouter leur rhétorique perfide, on pourrait aisément croire que ce regroupement d’individus parle au nom de toute la population hindoue du pays. Il n’y a rien de plus trompeur.

En effet, si les 70 députés de notre Assemblée nationale peuvent s’enorgueillir d’y avoir été envoyés par le suffrage cumulé de 80% des votants de la République, les dirigeants des associations socioculturelles sont très loin de pouvoir brandir la même légitimité démocratique. Ils ne sont élus que par quelques centaines de membres actifs de leurs associations respectives.

A bien y voir, ils ne représentent donc qu’eux-mêmes et les intérêts de leurs généreux bienfaiteurs politiques ou économiques. Dulthummum se ridiculise donc à chaque fois qu’il se fait le porte-parole de la communauté hindoue et qu’il s’exprime en son nom. Il n’a aucune légitimité pour le faire.

Il faut toutefois reconnaître qu’une étincelle peut parfois être à l’origine d’un départ d’incendie. Le FCR semble en avoir parfaitement conscience et use donc à outrance d’un argumentaire tendant à faire croire que la communauté hindoue est victime de « menaces, de harcèlement, de mépris et d’insultes » de la part « d’une certaine presse ». Le shérif Dulthummun donne « un avertissement très sérieux » et menace de lancer « d’autres actions qui s’imposent ». Parle- t-on d’actions violentes ?

Si Dulthummun et ses acolytes ne s’en prenaient qu’à la presse, cela passerait encore, mais ceux-ci sombrent doucement dans la paranoïa et recouvrent désormais tout d’un voile de racisme. Si l’on en croit Dulthummun, toute personne hindoue est forcément vertueuse. Par conséquent, porter un jugement critique sur son action consiste à faire preuve d’un acte de racisme. C’est ainsi que par un amalgame ridicule, Dulthummun en vient à faire croire que tout le mouvement de protestation anti-CT Power n’a pour origine qu’un sentiment antihindou à l’égard du promoteur du projet.

Le problème, désormais, c’est que le FCR dispose d’outils de propagande pour amplifier son message. Plus que jamais, la télévision nationale relaie son message rétrograde avec bienveillance. Tandis que des torchons qui se spécialisent dans l’outrance se font un devoir de jeter de l’huile sur le feu. En espérant démontrer un prétendu complot d’une frange raciste de la population contre la majorité hindoue.

Les fous qui pensent ainsi doivent répondre de leurs actes. L’article 282 de notre code pénal traitant de l’incitation à la haine raciale punit « any person who, with intent to stir up contempt or hatred against any section or part of any section of the public distinguished by race, caste, place of origin, political opinions, colour or creed ». Nous invitons donc Dulthummun, s’il croit vraiment en ce qu’il déblatère, à aller porter plainte contre les journaux et journalistes qu’il accuse d’être racistes. Par la même occasion, nous ne pouvons qu’encourager les citoyens du pays à exercer une vraie vigilance sur toute possibilité de dérive. Si une loi punissant l’incitation à la haine raciale existe, c’est pour qu’elle soit utilisée. Il est peut-être temps.


Satyamev Jayate

« Seule la vérité triomphe. » Avant d’être la devise de la République indienne, Satyamev Jayate est surtout un élément du Mundaka Upanishad, l’un des textes fondateurs de l’hindouisme. Mais la vérité ne s’invente pas. Elle est. C’est ce que ne réalisent pas quelques larbins qui crient opportunément au « hindu bashing » en cherchant à faire croire que l’on peut réduire l’affaire Soornack à une prétendue dimension ethnique.

Cette posture démontre la faiblesse de l’argumentaire de cette clique « d’avocats » qui se spécialise dans la défense du pouvoir et de ceux qui gravitent autour. Dans leur précipitation à dénoncer cette « presse créole » – dont, ironiquement, certains des responsables s’appellent Raj et Rabin –, ces sous-fifres en oublient de préciser quelques faits sur leur propre compte. Un petit rappel s’impose donc.

La meute de pourfendeurs de cette « presse créole » fantasmée est composée de personnes qui ont chacune des intérêts directs avec le pouvoir. Les uns ont obtenu des terrains de l’Etat à bail. D’autres ont décroché, à travers leurs proches, des contrats de transport auprès d’entreprises publiques. Quelques-uns, avec la bénédiction de leur seigneur, sont devenus des « board members » professionnels au sein d’institutions financées par l’argent du contribuable. A bien y voir, on a donc affaire à une bande d’opportunistes qui s’acharne à protéger ses propres intérêts tant que ces derniers coïncident avec ceux de leur maître.

On peut également théologiser l’affaire afin de mieux établir que ces prétendus « défenseurs de la femme hindoue » ont tout faux. En effet, cette foi est bâtie autour de la notion centrale de Dharma qui rassemble loi et éthique. Or, l’adarsh bharatiya nari (la femme indienne idéale), celle qui incarne les valeurs de Dharma, c’est Sita, la femme de Ram. Non pas la démone Surpanakha qui, selon la légende, avait obstinément tenté de séduire Ram et dont l’impudence avait été punie par un bout de nez tranché. Malgré l’évidence sur l’identité de la personne à soutenir, la meute d’aboyeurs semble s’être liguée pour défendre Surpanakha, sans un mot pour Sita, la bafouée. Autant pour leur attachement aux valeurs de leur foi !

Malgré tout, cette affaire et les évènements de la semaine écoulée nous donnent l’occasion d’élargir le cadre de la réflexion vers la notion de Kali Yuga. Selon la théologie hindoue, cette ère se distingue par l’effondrement des valeurs morales et l’incapacité des classes dirigeantes à prendre des décisions saines en plaçant l’intérêt général au-dessus d’intérêts particuliers. A regarder autour de nous, il ne fait aucun doute que la description des textes anciens correspond à peu près au paysage politique et institutionnel actuel.

Néanmoins, un évènement de cette semaine nous a donné l’occasion d’espérer. En effet, la décision de Paul Bérenger d’annoncer sobrement et avec dignité son cancer constitue un moment décisif de notre vie politique. Il y aura bien un avant et un après « annonce de Bérenger ». Désormais, les politiques qui décideront de cacher leur maladie ou tout autre fait susceptible de les empêcher d’assumer pleinement toutes leurs responsabilités publiques seront jugés encore plus sévèrement par l’opinion publique.

En incarnant le sens de la responsabilité et de « redevabilité » que l’on est en droit d’attendre d’un leader politique, Paul Bérenger condamne en fait ses contemporains à suivre son exemple. Mais combien le feront vraiment ? Et combien choisiront malgré tout de taire des vérités qui, tôt ou tard, se sauront ? Pour certaines dans des circonstances dramatiques et pour d’autres, dans la honte et la réprobation populaire à la une des journaux. Chacun assume ses responsabilités vis-à-vis des citoyens, de l’histoire et de la vérité. Car qu’on le veuille ou non, Satyamev Jayate.


Innocence of Mauritians

Innocence of Muslims. Ce « film » qui embrase le monde musulman et indispose l’Occident fera sans doute l’objet de nombreuses thèses à l’avenir. Tant les réactions à « l’extrait » posté sur YouTube et vu des dizaines de millions de fois sont passionnées.

Tandis que les uns appellent à en éliminer les auteurs,  d’autres exonèrent ceux-ci de tout blâme au nom de la liberté d’expression. A mi-chemin, des pacificateurs condamnent la tentative d’incitation à la haine religieuse. Tout en implorant ceux qui se sentent heurtés par la vidéo de ne pas recourir à la violence pour manifester leur colère. Trop tard. Innocence of Muslims a déjà causé la mort d’innocents à travers le monde. Pour quoi, au juste ?

La question n’est en rien superflue. Car l’existence même d’un film intitulé Innocence of Muslims est remise en doute. D’une part, il y a l’évidence : le « film » n’est en fait qu’un clip d’un peu moins de 14 minutes qui rassemble deux trames distinctes. L’une se déroulant dans l’Egypte contemporaine où des militaires sillonnent une bourgade agitée en 4×4 blindé. Et l’autre, relatant les pérégrinations d’une tribu nomade arabe d’un passé lointain. D’autre part, il y a cette confirmation : personne ne semble avoir vu le « film » Innocence of Muslims dans son intégralité.

A-t-on donc pu utiliser des extraits d’un film existant en y ajoutant des dialogues post-synchronisés afin d’en détourner le propos d’origine ? Oui. N’importe quel quidam qui a un minimum de sens de l’observation peut s’en persuader en regardant la vidéo – toujours disponible sur YouTube. Les doublages, très grossièrement effectués, sont facilement repérables à chaque fois que le nom « Mohamed » ou « Coran » sont prononcés dans le clip. En fait, l’« extrait » de 14 minutes ne contient qu’une seule séquence où le dialogue d’origine est explicitement véhément envers l’islam.

Cela nous amène à nous interroger sur la seule vraie question qui reste en suspens. Si ce que raconte à l’origine le film – charcuté pour renaître sous la forme du clip Innocence of Muslims – n’est que secondaire, l’identité et les motivations de ceux qui ont orchestré le détournement des images restent, elles, toujours à déterminer. C’est la croyance selon laquelle cette vidéo a été « orchestrée » par une main invisible de l’axe « américano-sioniste » qui a contribué à attiser la colère dans le monde musulman et jusqu’à Maurice.

L’incapacité des enquêteurs aux Etats-Unis – d’habitude puissamment armés de moyens de collecte d’informations de la National Security Agency et du réseau Echelon – à trouver la ou les personnes ayant conçu le « film » litigieux a pu éveiller des soupçons. Mais la théorie du complot pourrait ne pas résister à la banale réalité technologique de 2012.

Si main invisible il y a eu, il se pourrait que ce soit celle d’un ou de quelques gamins anonymes d’une banlieue américaine. Qui ont détourné un film lamentable pour en faire un brûlot anti-islam avec les moyens techniques rudimentaires disponibles sur n’importe quel ordinateur. Ces gamins-là sont peut-être les Krishnee Bunwaree américains. Dont la stupidité et l’intolérance ont été récupérées par de vrais incendiaires qui ont ensuite choisi de diffuser la vidéo à une plus grande échelle. Notamment en traduisant Innocence of Muslims en arabe : un casus belli !

La réflexion que nous devons désormais mener concerne le formidable espace de liberté que sont devenus Internet et les médias sociaux, qui permettent de décupler l’effet d’un message. Ces plateformes, il faut bien se l’avouer, se sont transformées en creuset de tous les dérapages possibles. Où les faux « films » côtoient des fausses nouvelles relatant, par exemple, la destruction d’un cinéma en Californie alors que celui-ci s’apprêtait supposément à projeter Innocence of Muslims.

Peut-on réellement se prémunir de son droit à la liberté d’expression pour tout dire et relayer sur Internet ? A Maurice, plus qu’ailleurs, nous sommes en mesure de comprendre que cela n’est pas souhaitable. La rareté des épisodes comme l’affaire Krishnee Bunwaree et le fait que les dérapages racistes et religieux soient confinés à un nombre restreint de sites fréquentés par des Mauriciens, et quasi inexistants dans la presse locale, démontrent la maturité relative de nos citoyens quand ils se prononcent sur les questions religieuses. Pourvu que cette Innocence of Mauritians dure…


Le paradoxe du string

Donner l’impression de tout dévoiler tout en cachant l’essentiel. Plusieurs évènements de la semaine écoulée semblent illustrer ce qu’on pourrait appeler le paradoxe du string. A commencer par le séjour du Premier ministre à Londres.

Les apparitions publiques de Navin Ramgoolam se sont raréfiées depuis un mois. Jusqu’à ce qu’on apprenne officiellement vendredi qu’il a passé « une série de tests médicaux » en Angleterre. Suivant les conseils de ses médecins, il a également subi une intervention chirurgicale « mineure ». A priori, on ne peut qu’apprécier la volonté de transparence du Prime Minister’s Office (PMO).

Mais on peut aussi noter qu’aucun autre détail de l’état de santé de Navin Ramgoolam – actuellement en « convalescence » en Angleterre pour une durée indéterminée – n’a été rendu public. La question s’impose donc : l’état de santé de celui qui dirige la destinée d’une nation de 1,3 million  de personnes est-il d’intérêt public ? Deux grandes écoles de pensée s’affrontent à ce sujet.

L’une affirme que la santé d’une personne – quidam ou haute personnalité – doit invariablement relever de la vie privée. Tandis que le camp d’en face prône la transparence totale autour du dossier médical des hauts responsables publics ou, le cas échéant, l’impératif de le rendre public en cas de maladie grave ou incapacitante. La santé des chefs d’Etat et de gouvernement est un sujet tabou dans de nombreux pays. Il n’est en rien irrespectueux de constater que le peu d’informations communiquées par le PMO au sujet de l’état de santé de Ramgoolam ne permet pas aux Mauriciens de se faire une idée précise de sa capacité à assurer pleinement ses fonctions dans les jours et années à venir.

 

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L’avenir, pense-t-on, s’annonce brillant avec la brèche ouverte par Rezistans ek Alternativ devant le Human Rights Committee (HRC) des Nations unies. Si certains, peu attentifs à la formulation de la décision, y décèlent la fin programmée du Best Loser System, d’autres y voient de toutes autres possibilités. Il y a d’abord celle du  statu quo. On pourrait en effet cyniquement arguer qu’un blâme d’une commission de l’Onu n’est que peu de chose. Quand on sait que les résolutions 2066 et 1514 de l’organisation n’ont nullement empêché l’excision de Diego Garcia par l’Angleterre.

Ce que cache la « victoire » de Rezistans ek Alternativ, c’est l’effrayante porte de sortie qu’offre l’Onu à l’Etat : il suffit de refaire un recensement répertoriant les catégorisations religieuses et ethniques de l’exercice de 1972 pour que le Best Loser System retrouve grâce aux yeux du HRC. Si certaines personnalités politiques, comme Shakeel Mohamed, disent vouloir « se battre » pour cela, il n’est pas dit que son patron convalescent l’entende ainsi.

Un nouveau recensement, et les considérations pratiques dans son sillage, pourraient en fait changer drastiquement la sociologie politique locale. D’une part, il faudra déterminer le nombre de catégories « religioso-ethniques » à identifier. La catégorisation hindoue devra-t-elle, par exemple, être déclinée en hindi speaking, tamil, telegu et marathi afin de mieux coller aux « réalités » locales? Par ailleurs, des évolutions démographiques insuffisamment étudiées sont-elles en mesure de dessiner une nouvelle « population majoritaire »… différente de celle de 1972 ?

De puissantes forces conservatrices se sont illustrées, il y a deux ans, en prévenant que le pays serait « à feu et à sang » si certaines archives de nos ancêtres étaient rendues publiques. Il est évident que ces mêmes obscurantistes se manifesteront demain dès l’évocation d’un nouveau recensement communautaire. Il y a fort à parier qu’ils trouveront alors une oreille attentive là où ils le voudront. A bien y voir, la « victoire » de Rezistans ek Alternativ ne peut avoir que deux conséquences possibles : le maintien à l’identique de l’actuel système BLS. Ou sa suppression pure et simple.

 

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La voie du milieu ne semble pas non plus privilégiée par les marchands ambulants qui tiennent la mairie de Port-Louis en otage depuis bientôt deux semaines. Là encore, les solutions de surface – qu’il faut encore trouver – ne feront que dissimuler les vrais problèmes de fond. Face aux marchands de la rue Farquhar qui exigent d’y rester, les responsables politiques semblent avoir trouvé la solution miracle : les reloger.

Mais permettre aux marchands ambulants d’aller vendre leurs pastilles Valda, lacets de soulier, tubes de colle forte ou vieux romans de Barbara Cartland trois rues plus loin ne résoudra en rien le problème de fond. En effet, pourquoi les marchands ambulants devraient-ils échapper à toute tentative de régularisation et de « mainstreaming » ? Tandis que d’autres commerçants consentent à des efforts financiers pour maintenir leur fonds de commerce tout en restant en règle avec les administrations régionales et le fisc. Les marchands ambulants répondront qu’ils sont en droit d’obtenir ces privilèges en tant qu’électeurs de politiques qui veulent désespérément se sédentariser au Parlement ou au conseil municipal.


La réforme à petits pas

Maurice fait sans doute partie de la longue liste de pays dits « irréformables ». Ses pesanteurs sociales, économiques et ethniques suffisent en effet à faire rebrousser chemin aux plus téméraires des gouvernements et aux fonctionnaires les plus zélés. Mais de temps à autre, quelque chose se passe. Un petit pas est franchi. C’est ce qu’il s’est passé cette semaine. Ce pas nous rappelle que l’espoir est permis. Que des hommes et femmes qui nous dirigent arrivent parfois à assumer leurs responsabilités.

Cela a été le cas lors du vote de l’amendement au Code pénal, ce mardi. Cinquante députés ont décidé ce jour-là d’offrir le choix aux femmes (lire page 22). Ce vote démontre sans équivoque deux choses. D’abord que le gouvernement et l’opposition peuvent, de manière raisonnée, faire cause commune pour intervenir sur un sujet ayant de graves répercussions sociales. Ensuite, que le lobby religieux, bien que puissant, n’obtient pas invariablement gain de cause auprès de nos hommes politiques.

Il serait toutefois illusoire de croire que cet amendement solutionnera le problème des milliers d’interruptions volontaires de grossesse (IVG) clandestines, pratiquées chaque année dans le pays. Si l’amendement offre le choix aux femmes, son champ d’application reste toutefois très limité. Beaucoup l’ont rappelé, le texte ne couvre qu’une infime minorité des cas composant un problème de santé publique beaucoup plus vaste.

Des femmes avortées à l’aide de baleines de parapluie continueront donc à se rendre en urgence dans nos hôpitaux. Certaines d’entre elles mourront. Xavier Duval, le ministre des Finances, a donc raison de regretter que l’on ne soit pas allé plus loin. Nous le regrettons avec lui. Mais nous pouvons aussi choisir d’espérer. Il a fallu attendre presque 175 ans pour qu’une loi autorise l’IVG sous conditions. On peut donc penser que le prochain pas visant à accorder le choix réel aux femmes ne se fera pas dans deux siècles !

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Pas 200 ans, mais moins de six mois. Depuis fin février, on n’entend plus parler du projet présenté comme un grand pas en avant pour notre démocratie : la réforme électorale. Pourtant la proposition Sithanen existe, elle a même fait l’objet d’âpres discussions entre le gouvernement et l’opposition. Le Premier ministre a également soumis le document de Sithanen à l’épreuve de la lecture critique de constitutionnalistes étrangers. Depuis, Navin Ramgoolam et Paul Bérenger se sont adonnés à un jeu de dupes. Qui consiste à donner l’impression qu’aucun d’eux ne cède sur certains aspects de la réforme. Notamment le sort réservé au Best Loser System actuel. Pourtant les deux hommes croient en la nécessité de la réforme.

Raison politique oblige, Bérenger et Ramgoolam ont jusqu’ici choisi de ne pas faire cause commune sur la question. Par exemple, en s’opposant frontalement à certaines forces conservatrices, qui se sont récemment illustrées à travers leur farouche opposition – tirant parfois sur la violence  à l’amendement au Code pénal. On se retrouve donc dans l’étonnante situation où les deux principaux leaders politiques du pays démontrent publiquement cette semaine qu’ils savent mettre de côté leurs divergences pour régler une question de santé publique. Tout en refusant obstinément, par ailleurs, de faire la même chose afin d’assainir notre « santé démocratique ».

« Le plus grand voyage commence toujours par un premier pas », dit l’adage. Bérenger en contemple peut-être un grand en ce moment même au chapitre de la réforme. Le remake de 2000 existe depuis avril. Mais en homme pressé, Bérenger semble déjà vouloir dresser un premier bilan de l’impact du tandem SAJ-Paul. C’était probablement l’un des sujets de discussion lors de son déjeuner en tête à tête, ce jeudi à Ebène, avec une personne tout aussi proche de SAJ que de lui.

Les meilleurs stratèges ont toujours au moins une solution de substitution. Même si l’homme régulièrement commet des erreurs dans son empressement, Bérenger en demeure néanmoins un. Deux mois et demi après la démission de SAJ de la présidence de la République, la reprise de « négociations autour de la réforme électorale » semble sonner comme une solution idéale pour constituer un filet de sécurité pour le MMM. Peu importe si ce sont des considérations politiciennes qui ramènent Bérenger à la table des négociations. Tant que cela fait avancer notre démocratie, ce sera toujours un autre petit pas de fait…


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