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L’opium est déjà légal à Maurice

Oublions un moment les personnes venues réclamer la légalisation du gandia ce lundi. Attardons-nous plutôt sur la place qu’a prise cette drogue, dite « douce » dans le pays.

Il ne faut plus nier l’évidence. La consommation du cannabis est une way of life quasiment mainstream à Maurice. Un temps cantonné aux marginaux, artistes et libertaires baba cools, le joint s’est démocratisé. Il se retrouve désormais ‑ et régulièrement ‑ entre les doigts d’étudiants, cadres, juristes, journalistes et même de politiques. Les consommateurs n’hésitent plus à admettre que les pétards circulent sans entrave lors des soirées desquelles ils sont tantôt les hôtes ou les invités.

Chacun a sa manière d’expliquer son attrait pour l’herbe. Les hippies reprennent naturellement la thématique peace and love et les vertus apaisantes de la plante pour justifier le besoin – voire la nécessité ‑ de vols planés. Les jeunes professionnels adeptes de la philosophie « work hard, play hard », avouent volontiers utiliser le gandia comme moyen d’oublier les folles journées au boulot. Un peu comme les yuppies sniffant leurs rails de coke en boite de nuit aux Etats-Unis ou en Europe.

Les militants de la légalisation abordent, eux, la question sous l’angle social et politique. Avec raison, ils remarquent que les auteurs de petits larcins disent voler le plus souvent pour s’acheter une dose de drogue dure. Presque jamais pour se payer un sachet d’herbe.

Le front pro-légalisation met également en avant que la surpopulation carcérale est largement due au fait que des petits consommateurs/dealers d’herbe se retrouvent en détention préventive en attendant leur procès. C’est peut être vrai dans une certaine mesure. Tout comme il est certain que dans le cas de petits consommateurs pris la main sur le pouliah par la police, celle-ci objecte rarement à leur remise en liberté sous caution.

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L’idée d’un nouvel encadrement juridique du gandia fait ainsi lentement son chemin. Elle trotte même probablement déjà dans la tête de certains décideurs politiques. C’est que l’opération peut rapporter des dividendes. D’abord en conférant une image plus progressiste au pouvoir auprès des jeunes et des libéraux. Ensuite en résolvant en partie la question de la surpopulation carcérale. Enfin en désengorgeant nos District Courts qui accueillent quotidiennement les nombreuses auditions de consommateurs/dealers poursuivis pour possession de quelques pouliahs.

Certes, il faudra ne pas froisser les conservateurs – ils sont nombreux. Pour cela, le gouvernement peut toujours jouer sur le champ juridique à sa disposition : libéralisation, légalisation ou dépénalisation. En sachant que la dépénalisation peut ne pas dire son nom…en prenant, par exemple,  la forme d’une discrète directive générale donnée à la police de ne pas arrêter les consommateurs de gandia et/ou renoncer à transmettre certains types de dossiers au bureau du Directeur des Poursuites Publiques.

C’est aidé par ce même type de contexte que le mouvement pour la légalisation du cannabis aux Etats Unis compte mener une grande offensive en 2014. Presque 15 ans après le tristement célèbre concert organisé par le défunt mouvement républicain en faveur de la dépénalisation du gandia, le pays est peut-être prêt pour un débat dépassionné et éclairé sur la question.

Pour cela, il faudra toutefois éviter de trainer une autre drogue dans le débat : l’opium. Les rastas venus manifester lundi en ont outrancièrement fait usage. En clamant qu’ils ont le droit de consommer du cannabis au nom de leurs croyances religieuses. Marx avait raison, la religion est l’opium du peuple. A Maurice cet opium est non seulement légalisé, il fait aussi des ravages. Car ses effluves polluent tous les débats.

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Les scoops venus d’ailleurs

Les lampes de Divali à peine éteintes, voila que Diya (lampe en Hindi) Beeltah se fait incendier. On aura beau faire semblant de découvrir, avec the Telegraph, le côté « alarming » du look de notre reine de beauté au concours Miss Universe, il est toutefois difficile de nier l’évidence. Tous ceux qui avaient vu le « costume national » choisi par le comité Miss Mauritius savaient déjà depuis un mois qu’on allait encore une fois faire rimer « Mauritius » avec « ridiculous ».

Lentement mais sûrement, là où « Mauritius, c’est un plaisir » a échoué, « Miss Mauritius, c’est un délire » est en train de s’affirmer lors des concours internationaux de beauté. Il y a d’abord eu Anais Veerapatren. Dont le Herald s’était gaussé en affirmant qu’elle paraissait avoir été « dipped in glue and then dragged through the jungle, with a skirt that seemed to have been carved from the remnants of camouflage netting in the army reserves. » C’était ensuite au tour de Laeticia Darche de taper dans l’œil de Time pour son costume « toilet paper ».

Nos miss sont à plaindre. Car après tout, c’est à elles que revient l’ingrate tâche de porter ces costumes et d’en défendre le « bon gout » urbi et orbi. Le public mauricien doit toutefois aussi comprendre que sa mission n’est pas de railler et vilipender ces jeunes filles dès que Time, the Herald ou le Telegraph sonnent la charge. Pour une raison très simple : nous ne pouvons plaider l’ignorance.

En effet, ce n’est pas en lisant la version électronique des titres de presse étrangers que nous avons découvert que les costumes nationaux de nos miss étaient soit laids ou ridicules. Pourtant à chaque fois, les critiques ne se sont amoncelées que quand les médias étrangers se sont mêlés à la partie. Pour ne rien arranger, les critiques – locales et étrangères ‑ ont systématiquement visé les miss au lieu de se concentrer sur ceux et celles qui année après année « commettent » ces habits les uns plus consternants que les autres.

Cette fâcheuse manie de ne regarder que là où se pointe un index accusateur étranger, s’installe durablement chez les mauriciens. Récemment, le doigt venu d’ailleurs a pointé « l’Ile de la Tentation » qu’est Maurice. Pour reprendre la description faite de notre pays dans un reportage retransmis sur la chaîne France Ô. Les hurleurs ne se sont encore une fois pas fait prier. Dénonçant avec force toutes ces « tentations » évoquées dans le reportage sur Maurice.

Mais quel est donc le scoop que France Ô a servi aux Mauriciens? Le fait que des salariés du tourisme vivant dans des conditions précaires gagnent Rs 5000 à Maurice ? La réalité de la drogue, de la distribution de méthadone et des programmes d’échange de seringues dans le pays ? La recrudescence de la prostitution dans les salons massage « spéciaux » ?

A moins d’avoir vécu sous un rocher pendant ces 30 dernières années, aucun mauricien ne peut prétendre n’avons jamais entendu parler des problèmes évoqués dans le reportage de France Ô. Pourtant c’est avec un catastrophisme aigu que chacun y est allé de son couplet sur cette « dure réalité » locale « enfin » dénoncée.

Mais encore une fois, on ne regarde que là où pointe le doigt étranger. En oubliant les questions essentielles. Est-ce que, par exemple, les règlements du Catering and Tourism Industries Remuneration Order sont bien appliqués ? Les mesures nécessaires sont-elles prises afin de régulariser la situation de salariés vivant dans des conditions précaires ? Est-ce que les programmes de distribution de méthadone ou d’échange de seringues sont efficaces en l’état ? Ou encore, est-ce qu’une politique appropriée d’aide sociale est en place pour empêcher qu’une femme mariée vivant en dessous du seuil de pauvreté n’ait recourt à un boulot à mi temps dans un « salon de massage » afin de garder la tête hors de l’eau ?

Au lieu de tout cela, le message retenu par les Mauriciens à la suite de ce reportage est que Maurice n’est pas un paradis et que l’envers de la carte postale est sombre. Quel scoop ! Du coup, on trépigne d’impatience à l’idée de lire ou regarder un autre sujet étranger sur Maurice. Qui sait, on pourrait découvrir que la corruption existe au sein de la classe politique locale. Quelle révélation ce sera alors !

 


On (se) fiche (de) qui ?

Ils y voient l’empreinte d’une conspiration. Visant à tous nous ficher afin de mieux nous contrôler. C’est au nom des libertés fondamentales que les opposants à l’introduction de la nouvelle carte d’identité nationale biométrique mènent leur croisade. Certains devant les tribunaux, quelques-uns dans la rue et d’autres sur les réseaux sociaux. Portée par les milliers de signatures recueillies sur le Web, enhardie par sa défaite devant la Cour suprême – ou la demi-victoire, selon là où l’on se place –, la contestation redouble d’effort. Dans leur saine excitation toutefois, les têtes pensantes du mouvement omettent de voir le tableau d’ensemble.

Certes, ils n’ont pas tort de dire que la cause est entendue. La Grande-Bretagne, la patrie de la vidéo surveillance, mais aussi de la Magna Carta, a abandonné le principe d’une carte d’identité biométrique depuis 2010. Un revirement spectaculaire, car des milliers d’ID cards étaient déjà en circulation. L’an dernier, c’est le Conseil constitutionnel français qui s’est prononcé contre la création d’un fichier unique répertoriant toutes les données biométriques des détenteurs de la carte d’identité française. La carte d’identité biométrique pose donc problème ici comme ailleurs. Mais le combat se limite-t-il simplement à dire non à celle-ci ?

Dans leur empressement à dénoncer un aspect du problème, les opposants en oublient les autres. Car la biométrie et l’utilisation de données personnelles des Mauriciens est une pratique déjà bien installée dans le pays. Le recueil des empreintes digitales, l’aspect jugé le plus choquant de la nouvelle carte d’identité, est une pratique courante chez des centaines d’entreprises et d’institutions publiques. Elles y ont recours pour répertorier les allers et venues de leurs collaborateurs.

Mais où sont stockées ces données d’empreintes ? Qui y a accès ? Les empreintes recueillies par les administrations publiques sont-elles transférées vers un serveur central ? Et si oui, dans quels cas peut-on y accéder ? Ces questions ne semblent pas avoir été posées précisément. Les réponses, en tout cas, ne sont pas du domaine public.

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Ce qui demeure flou également, c’est le fonctionnement des deux grands opérateurs de téléphonie mobile du pays : Orange et Emtel. Puisque le combat actuellement mené est celui des libertés individuelles et du respect de la vie privée, il est peut-être aussi temps de comprendre la nature des obligations légales de ces deux opérateurs envers l’Etat. La lecture d’une Public Land Mobile Network Licence qu’octroie l’Information and Communication Technologies Authority (ICTA) s’avère édifiante.

Ainsi, chaque opérateur mobile, pour des « national security reasons », a l’obligation « at all material times » de mettre à la disposition de l’ICTA ou de toute autre institution désignée « all monitoring facilities at its own cost ». Sauf qu’on ne sait pas qui gère au quotidien ces « monitoring facilities », encore moins qui y accède et selon quel protocole d’intervention, sur ordre de qui et surtout dans quel but. Dans un pays disposant de plus d’abonnements de téléphonie mobile que d’habitants, la possibilité d’intrusion dans la vie privée de chaque citoyen est quotidienne. Or jusqu’ici, cela n’a pas semblé être un motif suffisant pour déclencher le même type de réaction qu’avec la carte d’identité nationale.

Aucune réaction, non plus, face à la machine à intrusion planétaire : Facebook. Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans l’action des opposants à la nouvelle carte d’identité. Un peu plus du quart de la population locale détient un compte sur la plateforme de Zuckerberg. Or, à chaque fois qu’un utilisateur du réseau social accepte d’utiliser un jeu ou de télécharger une application, toute une série d’informations privées sont captées par Facebook. Elles vont du nom des amis du facebookeur aux derniers lieux visités, en passant par son statut marital ou sa préférence politique. Au final, dénoncer la nouvelle carte d’identité nationale en utilisant lourdement le réseau social, c’est comme participer à une manifestation pour la paix dans le monde avec une kalachnikov et un bazooka en bandoulière !

Si l’aspect parcellaire de l’action des opposants à la carte d’identité nationale peut déranger, le questionnement général au sujet de cette initiative du gouvernement doit être peaufiné. Il y a, en fait, deux problèmes à résoudre.

D’une part, le manque de confiance totale d’une partie de la population dans le gouvernement. Elle s’inquiète, à juste titre, de l’utilisation à des fins inavouées de données personnelles censées d’abord sécuriser la nouvelle carte d’identité. C’est au gouvernement de démontrer que cette crainte est injustifiée. Tout comme c’est à lui de s’assurer qu’une institution indépendante et compétente atteste de la bonne utilisation de la base de données biométriques des Mauriciens. Confier cette tâche au Data Protection Office, placé sous la tutelle du bureau du Premier ministre, serait grossièrement contreproductif.

D’autre part, il s’agit d’ouvrir un débat plus large sur l’état de la protection des données et des informations privées à Maurice. A l’ère du tout technologique, le pays ne peut plus faire l’économie d’un tel débat national. Il y va de la protection de la vie privée de chacun des 1,3 million de Mauriciens. Au final, il s’agit de prévenir l’instauration d’un Etat policier et sécuritaire rendu enfin possible par la technologie.


Ticket perdant

Ce n’est pas tous les jours qu’il nous est donné d’assister à une situation aussi invraisemblable. En effet, un opérateur économique dont les revenus s’apprêtent à connaître une hausse appréciable, arbore d’habitude une mine réjouie. Or, depuis l’annonce, ce vendredi, de la hausse de 12 % du ticket d’autobus à partir du 1er août, de nombreux acteurs du secteur du transport en commun font grise mine.

La Bus Owners Cooperative Federation exprime sa désapprobation clairement, tandis que les autres compagnies d’autobus se murent dans un silence gêné. Pourquoi donc cette réserve? Même si le secteur du transport en général connaît quelques diffi cultés – malgré la bonne santé affichée par quelques compagnies comme Triolet Bus Service –, l’augmentation du ticket d’autobus ressemble étrangement à une bouée lancée principalement pour sauver la Corporation nationale de transport (CNT) de la noyade. L’augmentation de 12 % de ses recettes a une double finalité. D’abord, lui permettre de payer, en partie, les frais de maintenance et de renouvellement de sa flotte dont la qualité est fortement décriée. Ensuite, dégager un peu de marge supplémentaire afin de financer l’augmentation salariale de 15 %, 2 % et 2 % des employés de la compagnie publique durant les trois années à venir.

C’est la logique Xavier Duval à l’oeuvre : le consommateur paie. Le ministre des Finances n’avait pas manqué de rappeler, en mai dernier, qu’augmenter les fonctionnaires du pays à travers les recommandations du Pay Research Bureau coûtera à chaque Mauricien Rs 4 300 par an. Anil Bachoo, le ministre des Transports, pourra demain l’émuler en expliquant que si le voyageur veut un meilleur service – dans un bus récent, fi able, bien entretenu et d’un receveur aimable car bien payé –, il lui faudra consentir à payer 12 % de plus pour son trajet. Cette approche est cynique à souhait. Elle permet à Anil Bachoo de balayer d’un revers de main les récriminations des opérateurs de bus qui se passeraient bien d’une augmentation du ticket.

Ceux-ci pensent que leur situation financière pourrait s’améliorer si on contrôlait réellement le nombre de taxis et vans « marrons » en circulation. Mais le lobby de ces opérateurs informels existe et a probablement mis ses votes dans la balance. Par ailleurs, la CNT a besoin de rentrées d’argent assurées, pas d’une chasse aux « marrons ». Résultat : l’augmentation de 12 % est présentée comme l’unique solution qui convient à tous. Elle ne convient pas, en tout cas, aux syndicats et aux associations de consommateurs. La Union of Bus Industry Workers dénonce la transformation des travailleurs de l’industrie en «boucs émissaires» au lieu de s’attaquer à la « mal-administration » des compagnies de transport : CNT en tête.

Tandis que les associations de consommateurs s’offusquent d’un énième coup de poignard porté aux consommateurs déjà affectés par la conjoncture économique morose. Il est cependant évident que les remontrances des uns et des autres n’auront aucun effet sur l’application de la décision à partir du 1er août. C’est d’ailleurs ce jour-là que le Premier ministre rentre au pays après une mission officielle en Europe. Entretemps, Anil Bachoo aura eu le temps d’essuyer la tempête qui s’abat sur lui, cantonnant davantage le ministre des Transports comme l’un des hommes politiques les moins appréciés du pays.

Mais c’est probablement avec cette intention que Ramgoolam laisse son ministre braver seul la tempête tandis qu’il s’en isole à Paris et Londres. Mais s’isolera-t il longtemps d’une autre décision du Conseil des ministres qui a été complètement occultée par l’annonce de la hausse du ticket d’autobus ? Car vendredi, les « développements relatifs à la mise en œuvre du projet de métro léger» ont également été constatés par l’équipe de Ramgoolam. Or, ce projet, même s’il a été conçu pour complémenter le système des transports par autobus existant, aura néanmoins un impact direct sur la fréquentation, et donc le fonctionnement et la rentabilité des principaux opérateurs du secteur à terme.

Quand le projet métro léger sera une réalité, une augmentation de 12 % du ticket ne constituera alors en rien une solution aux problèmes structurels et conjoncturels auxquels les transporteurs feront alors face. Pour maintenant, aussi bien pour l’avenir, c’est d’une réflexion sur la réorganisation et le fonctionnement de notre système de transport en commun dont le pays a besoin. De stratégie à long terme. Mais le gouvernement nous sert une augmentation de 12 % en guise de réponse. C’en est une mauvaise car trop simpliste. On finira par s’en rendre compte… dès la prochaine hausse du prix du carburant.


Des moutons et des hommes

C’est la saison des « graduation ceremonies ». Ces messes solennelles durant lesquelles nos étudiants prennent possession de leurs diplômes. Deux types de discours convenus s’y font régulièrement entendre. Il y a d’abord ceux qui se félicitent du nombre grandissant de « gradués », partant du postulat que la quantité est synonyme de progrès. Ensuite ceux qui font croire aux étudiants que le seul fait de détenir le précieux bout de papier suffit à leur ouvrir l’horizon. Ce n’est pas si simple…

Coupés des réalités du monde du travail et parfois habitués à n’évoluer qu’en vase clos – familial et social – ces jeunes d’une vingtaine d’années apprendront une première leçon amère : le diplôme qui a nécessité tant de travail n’est qu’un bout de papier à la valeur toute relative et qui ne garantit rien à son titulaire. C’est une leçon d’incertitude.

Notre système éducatif (académique et technique) conduit nos jeunes à ne réfléchir qu’en termes de jobs à pourvoir. Car sa finalité semble être de fabriquer des économistes, des mécaniciens, des avocats et médecins et non des citoyens. Cette saison de « graduation » nous livre ainsi une nouvelle fournée de jeunes diplômés qui pensent qu’il suffit d’AVOIR un métier ‑grâce au précieux bout de papier‑pour ÊTRE. Ils apprendront à penser autrement.

La première partie du dur apprentissage s’effectuera au travail. Où les nouveaux diplômés goûteront à la réalité de l’inégalité. Beaucoup n’obtiendront pas le job tant convoité. Pour des raisons objectives : une meilleure motivation, une expérience plus riche ou tout simplement une personnalité plus attrayante des autres candidats. L’inégalité existera également pour des raisons occultes. Du type « mon père connaît X, vaut mieux me recruter » ou « ma mère est la maîtresse de Y, refusez ma candidature à vos risques et périls ». Les deux cas de figure ne sont malheureusement pas si rares de nos jours…

« Ce qui ne tue pas rend plus fort », a postulé le philosophe Nietzsche. Les jeunes diplômés vont le vérifier à travers leur processus d’endurcissement. Ils seront désormais choisis ou rejetés. Il leur sera demandé d’accomplir des tâches pour lesquelles ils n’ont reçu aucune formation ou dont ils ne souhaitent pas s’acquitter. Certains effectueront des choix de carrière prématurés ou calamiteux. D’autres seront licenciés sans ménagement. Pour raison économique, pour incompétence ou tout simplement pour n’avoir pas su changer de voie à temps ou se former davantage. Chacune de ces épreuves et les cicatrices qu’elles laisseront forgeront toutefois ces jeunes diplômés. L’accumulation de cicatrices leur permettra de savoir qui ils sont.

Mais qui sont-ils vraiment et que risquent-ils de devenir ? C’est un fait qu’une bonne partie de la population est constituée de moutons. Les sondages politiques le démontrent clairement ! Notre attachement à nos deux « sports nationaux » ‑ le football et la politique ‑ est également un indice révélateur. Maurice n’excelle ni dans l’un, ni dans l’autre. Pourtant cela ne semble indisposer en rien les Mauriciens.

En sport, nous sommes loin d’avoir un championnat de football national décent. L’équipe nationale réussit même régulièrement la prouesse de figurer parmi les derniers pays du classement international de la Fifa. Pendant ce temps, la population continue à rêver en regardant ailleurs. Apprécier le jeu de Barcelone, de Manchester United ou du Real Madrid pour mieux oublier celui, pitoyable, du foot local. Ainsi se comporte le mouton.

En politique, c’est pire. Le plus « jeune » leader de l’arène a 65 ans. Ses deux principaux rivaux en ont respectivement 68 et 82. Durant les trente dernières années, les moutons ont docilement choisi un Premier ministre parmi ces trois-là. Après les élections de 2015, l’un des trois sera toujours, selon toute vraisemblance, dans le fauteuil convoité. Sans que cette idée ne cause aucune sorte d’émoi général chez les moutons.

C’est qu’ils ont trouvé la même parade que pour le football. Ils regardent ailleurs. Vers la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis. David Cameron a 46 ans. Barack Obama est son aîné de cinq ans. Ils sont jeunes et incarnent le changement politique et l’évolution. On s’en contente. Tout comme on se satisfait du fait qu’il y a une disette permanente à Maurice : une pénurie d’évolution politique.

Nos jeunes diplômés, fort de l’éducation qu’ils ont reçue  ont donc un autre choix à faire au-delà de leur carrière. Celui qui relève de la responsabilité collective des thinking persons qu’ils sont. Vont-ils se contenter de n’être que des moutons munis d’un bout de papier ? Ou être des citoyens actifs ?

Il faut dissiper ici tout malentendu. Etre un citoyen actif ne signifie pas s’engager en politique et envoyer les leaders politiques actuels en maison de retraite, même si cette solution est fortsouhaitable ! S’engager c’est agir. Renoncer à rester en bordure de route. Délaisser le « webactivisme » au profit de l’activisme de terrain et de rue. De nombreuses causes ont cruellement besoin de paires de mains et de lobes de cerveaux. La lutte contre l’extrême pauvreté, le développement durable, la lutte contre la toxicomanie ou les maladies sexuellement transmissibles et l’extermination d’une classe politique fossilisée sont autant de créneaux qui cherchent des engagés.

Nos jeunes diplômés ne peuvent plus se permettre d’être les moutons qui continuent à sauter du haut de la falaise parce que d’autres moutons l’ont fait avant eux. Ils ne peuvent plus que souhaiter le changement : à eux de l’incarner.


La malédiction du pharaon

La légende est née au début du siècle dernier. Elle raconte qu’une trentaine de personnes qui avaient participé à l’exhumation de la momie du pharaon Toutankhamon, en Egypte, périrent toutes dans des conditions étranges. Un siècle plus tard, une autre malédiction semble, cette fois-ci, frapper Maurice. La malédiction du MITD.

Sinon, comment expliquer la série d’ennuis judiciaires et disciplinaires dont semblent être victimes une demi-douzaine de personnes ? Elles ont toutes un point commun : leur volonté d’établir qu’une élève mineure du Mauritius Institute of Training and Development (MITD) a eu des relations sexuelles avec l’un de ses enseignants. Depuis l’éclatement de l’affaire, tous les dénonciateurs et témoins à charge ont en effet été foudroyés, les uns après les autres.

Commençons par la femme du présumé agresseur. La parole et les récits antérieurs de celle-ci avaient été jugés crédibles, au point de se voir accorder une Protection Order à l’encontre de son mari. Le non-respect de la décision de justice avait d’ailleurs conduit à l’arrestation de l’époux. Toutefois, quand la conjointe a entrepris de dénoncer la relation qu’elle estime être inappropriée entre son mari et l’une de ses élèves, son témoignage ainsi que les éléments qu’elle avait présentés ont soudain perdu toute valeur.

La deuxième victime de la malédiction, Pravind Jugnauth, a connu un sort beaucoup plus médiatique. Démagogique, le leader du MSM avait dénoncé un « gouvernement pédophile » qui n’agissait pas sur l’affaire MITD. Ce qui a failli l’amener à passer les festivités du Nouvel an en compagnie des officiers du Central Criminal Investigation Department. Le témoignage de Pravind Jugnauth n’a pas été pris au sérieux. Malgré son affirmation quant à l’existence d’enregistrement d’appels et de transcriptions de messages SMS tendant à démontrer la nature inappropriée des relations entre le professeur et son élève.

Même fin de non recevoir pour des enseignants du MITD. Notamment pour celle qui avait choisi de dénoncer son collègue devant le Fact-finding Committee (FFC) chargé de conduire une « comprehensive inquiry into this case of alleged abuse ». Non seulement son témoignage n’a pas été jugé crédible, mais elle a également été licenciée pour avoir « terni la réputation du MITD ». Son collègue syndicaliste Hemant Madhow, qui avait pointé du doigt les « ingérences politiques » dans cette affaire, a réintégré son poste, in extremis, fi n avril. Après avoir été sous la menace d’un licenciement depuis fin janvier.

La malédiction n’étant pas levée, une nouvelle victime a été répertoriée cette semaine. A la stupéfaction de ses confrères, la psychologue Pascale Bodet a été arrêtée vendredi. Sa faute : avoir alerté sa hiérarchie sur ce qu’elle estime être un cas de pédophilie après avoir écouté l’adolescente et être, semble-t-il, à l’origine de fuites. Déjà suspendue de ses fonctions, elle est désormais accusée d’usage de faux et de complot. Une nouvelle qui a de quoi consterner tous les « whistleblowers » en puissance du pays. L’« effet Tuyau » semble en effet se répéter : quand une personne raisonnable tire la sonnette d’alarme sur la base d’informations recueillies de bonne foi, elle s’expose désormais à des procédures disciplinaires et judiciaires !

C’est probablement à cause de l’impression que la justice a été rendue dans cette affaire que la malédiction ne s’estompe pas. Or, de toute évidence, ceux qui veulent enterrer l’affaire MITD font une lecture restrictive et étriquée des conclusions du FFC présidé par la magistrate Veronique Kwok Yin Siong Yen. Si le FFC conclut qu’aucun des 28 témoins n’a été en mesure de dire qu’il a vu le professeur et son élève dans une position compromettante, cela ne veut pas dire que ce type de comportement n’a pas eu lieu à l’abri des regards. Il est quand même entendu que les agresseurs sexuels ne commettent pas leur forfait au vu et au su de tout le monde !

La magistrate conclut également – comme l’a affirmé Vasant Bunwaree au Parlement, le 9 avril – que se basant sur les conclusions d’un examen médico-légal, la jeune fille ne pouvait avoir eu « any sexual intercourse » avec l’enseignant étant donné qu’elle est vierge. Mais les relations sexuelles entre deux personnes ne se limitent pas à l’acte de pénétration. Ce que semblent avoir ignoré le FFC et le ministre de l’Education. Reste la parole de l’enfant elle-même. Si Pascale Bodet affirme que la présumée victime lui a confi é avoir eu des relations sexuelles avec son enseignant, la jeune fille et ses parents nient cela. Si l’on suit la logique limitative « pas de plainte = pas de poursuites », il semble évident qu’on ne peut que conclure que l’affaire n’en a jamais été une. Néanmoins, les psychologues insistent sur le fait que la parole de l’enfant, si elle se libère à un moment, peut également se bloquer par la suite, pour des raisons diverses, notamment suite à des pressions sociales – perçues ou réelles.

La réalité pour l’heure, c’est que la vérité n’a été que partiellement révélée. Mais conformément à l’adage Satyamev Jayate, la vérité fi nit toujours par triompher. Qui sait, peut-être que lors du dénouement de l’affaire MITD, on apprendra en bonus pourquoi on a crié si vite au « complot ». On découvrira peut-être également ce que cherchent à cacher ceux qui dénoncent à longueur de journée les « palabres » dont ils sont « victimes ». Cela arrivera sans doute. Car après tout, une malédiction n’est jamais éternelle…


Hero of the day

« They’re off to find the hero of the day, but what if they should fall by someone’s wicked way,» dit la chanson. Ayant vécu deux drames nationaux en l’espace d’un mois, les mauriiens semblent à la recherche d’espoir sous une forme ou une autre. L’une des manières universelles d’y arriver est de se trouver un ou des héros nationaux.

Ceux-ci, en temps de détresse et de doute, permettent à chacun de conserver une part de confi ance dans le pays et ses habitants. Il y a un mois, à la suite des tragiques inondations du 30 mars, c’étaient les plongeurs du Groupe d’intervention de la police mauricienne qui étaient devenus des héros nationaux. Appréciés pour les interminables heures d’efforts qu’ils avaient fournies pour retrouver les personnes noyées lors du Samedi Noir.

Depuis vendredi, c’est Ganesh Deepchand, le chauffeur de l’autobus 4263 AG 07 de la Compagnie Nationale de Transport (CNT), qui a sans conteste accédé au statut de héros national. Ce matin là, en découvrant que les freins de son véhicule avaient lâché, il savait que ses passagers et lui courraient au devant d’un danger de mort. Il a néanmoins pris les bonnes décisions.

D’abord celle de demander à ceux qu’il transportait de se diriger à l’arrière du bus. Sans doute pour éviter des pertes humaines dans l’éventualité d’un choc frontal. Ensuite, le choix de délaisser l’autoroute – afin de ne pas percuter les dizaines de véhicules qui se trouvaient sur son passage – pour emprunter la ring road moins fréquentée de Sorèze. Ganesh Deepchand savait probablement que le virage abrupt, pris à vitesse élevée, allait faire se retourner son bus. Mais il est allé au bout de sa logique de mettre le moins de vies en danger et en a payé le prix fort : celui de sa vie. L’homme mérite d’être salué pour son sacrifice.

Le Mauricien lambda s’est également révélé être un héros ce jour là. Début avril, ce sont avec des bras chargés de vivres que les héros anonymes ont aidé ceux qui avaient tout perdu lors du Samedi Noir. Vendredi, ce sont ces mêmes anonymes – certains étaient infirmiers, d’autres sans la moindre notion des premiers soins – qui se sont improvisés auxiliaires médicaux pour aider les médecins urgentistes à Sorèze.

Au lieu du comportement chaotique habituel où chacun cherche à « aider », parfois n’importe comment les accidentés, les dizaines de mauriciens qui ont accouru sur les lieux de l’accident vendredi matin ont, semble-t-il, suivi à la lettre les instructions des urgentistes. Certains d’entre eux ont peut-être permis de sauver une vie en préparant une personne pour qu’elle reçoive un garrot au moment décisif. D’autres ont peut-être été la dernière présence humaine que des accidentés ont ressentie avant d’expirer. Ces héros anonymes là, méritent également notre respect.

Le respect et l’espoir pourraient toutefois être acquis autrement par le gouvernement. Accablées par les inondations du 30 mars, les familles sinistrées ont chaudement et publiquement remercié le Premier ministre pour les aides qu’elles ont reçues de l’Etat. Mais on ne peut occulter la dimension politicienne de chaque octroi de chèque. A grand renfort de couverture télévisée, les remises semblaient davantage relever du stratagème pour refaire l’image de Ramgoolam que pour aider les victimes de manière désintéressée.

Le Premier ministre a désormais une occasion de se racheter une conduite. Aucun « Act of God » ou alibi climatique ne peut être invoqué pour expliquer ou justifier le drame de Sorèze. C’est donc toute la chaîne de responsabilité à la CNT qui devra être analysée. Des responsables de l’institution – y compris les nominés politiques – ont une obligation de moyens, voire de résultats à faire en sorte que les bus de la compagnie soient en parfait état de marche au moment de prendre des passagers à leur bord. De toute évidence, cela n’a pas été le cas avec le bus 4263 AG 07.

Le Premier ministre et le ministre responsable des transports ne doivent donc pas seulement attendre qu’une éventuelle enquête judiciaire fasse la lumière sur les responsabilités engagées, notamment à la CNT. A travers les leviers administratifs dont ils disposent, ils doivent également démontrer dans les jours qui viennent comment ils comptent faire pour que les mauriciens grimpant dans un bus de la CNT ou de tout autre opérateur se sentent en sécurité lors de leurs trajets.

Ailleurs, dans les pays où les mots honneur, dignité et éthique ont toujours un sens, une ou des démissions auraient déjà été acceptées et perçues comme étant les prémices d’un ressaisissement des responsables politiques. Ça c’est ailleurs. Nos héros politiques locaux préfèrent encore le « wicked way ».


Du sens des responsabilités

Passé le choc des premiers jours, la population s’est vite mise à chercher des coupables à la suite des tragiques événements de samedi dernier. Si aucun procès n’a encore démarré, la liste des suspects susceptibles d’avoir une part de responsabilité directe ou indirecte dans la mort de onze personnes lors du Samedi Noir est déjà longue.

Elle commence par le citoyen lambda. En effet, il ne faudrait pas qu’il s’en tire à si bon compte. Car depuis dimanche, le pays s’émerveille devant l’élan de solidarité exemplaire qui conduit des milliers de Mauriciens à affluer sur les lieux sinistrés pour aider les victimes des inondations. Or, si l’esprit de solidarité était au rendez-vous, il faudrait également se demander si, quelque part, des milliers de citoyens n’ont pas choisi d’aider les victimes par acquit de conscience.

A bien y voir, de nombreux coupables en puissance arpentent nos rues en ce moment. Ce sont aussi bien ceux qui jettent nonchalamment la feuille enveloppant leur dal puri sur un trottoir de Port-Louis que les personnes qui trouvent normal de balancer un vieux frigo dans un cours d’eau ou encore d’étendre leur habitation jusqu’à empiéter sur la berge d’une rivière.

De même, on peut choisir de ne se concentrer que sur les plongeurs du Groupe d’intervention de la police mauricienne qui sont devenus, depuis samedi dernier, les « National Heroes », comme les pompiers de New York lors des attentats du 11 septembre 2001. Mais ce serait décerner une médaille de compétence à la police tout entière. Alors que les milliers de personnes bloquées sur les routes samedi dernier, et se sentant en danger de mort dans beaucoup de cas, retiennent surtout un sentiment d’abandon total de la part des hommes en bleu.

Ce sentiment est vif à l’égard du commissaire de police. Dhun Iswar Rampersad, au lieu de projeter une image rassurante des forces de l’ordre en étant présent sur le terrain et dans les médias, a préféré déléguer cette tâche à son adjoint. C’est ce qui explique dans une certaine mesure pourquoi, une semaine après les événements et malgré les explications du Premier ministre sur l’action de la police lors du samedi noir, les Mauriciens se souviennent toujours de l’angoissante absence des policiers aux lieux les plus décisifs ce jour-là.

Sous cette pluie battante, que la station de Vacoas avait apparemment prévue… mais tardivement, de nombreux Mauriciens se sont également interrogés sur l’efficacité et la fiabilité de nos services météorologiques. Vendredi, l’occasion nous a été donnée de constater que cette discipline est loin d’être une science exacte. Car malgré les prévisions de la météo britannique, corroborées ensuite par les services locaux, le pays n’a connu aucun épisode de pluie torrentielle.

Pov

Mais ce n’est en aucun cas un argument valable pour dédouaner les responsables locaux de la météo. Qui ont péché sur plusieurs fronts. D’abord, en ne se reposant pas suffisamment sur la collaboration avec leurs voisins réunionnais – mieux équipés – pour affiner leurs prévisions. Ensuite, en sombrant dans une torpeur coupable au lieu de tirer régulièrement la sonnette d’alarme auprès de leur ministre de tutelle, Navin Ramgoolam, pour que le remplacement du radar en panne de Trou-aux-Cerfs figure parmi les dépenses prioritaires pour la sécurité nationale.

Les administrations, toutefois, ne travaillent pas en autarcie. Elles sont placées sous la responsabilité politique de ministres et du Premier ministre. Si Anil Bachoo, le ministre des Infrastructures publiques, a adopté depuis une semaine une posture de déni de responsabilité, Navin Ramgoolam commence à nuancer ses propos en reconnaissant que « chacun devra assumer ses responsabilités ». Le Premier ministre gagnerait à prendre la mesure de ce que cela implique toutefois. Car au vu de sa posture lors de la Private Notice Question de mardi au Parlement, Navin Ramgoolam semble prêt à utiliser des arguments politiques fumeux pour se dédouaner.

Il peut le faire, mais cela n’effacera pas le fait principal : Ramgoolam est au pouvoir depuis juillet 2005. Ses deux gouvernements successifs ont eu presque huit ans pour faire en sorte que le radar de Trou-aux-Cerfs (en panne depuis 2002) soit remplacé. Anil Bachoo, sous la direction du Premier ministre, a disposé du même temps pour étudier les plans d’aménagement du territoire et les rapports liés aux risques d’inondation afin de décider des meilleures options en matière de développement des infrastructures routières, par exemple.

Il est donc impensable que le Premier ministre puisse prétendre, à l’avenir, que la responsabilité du gouvernement n’est nullement engagée dans la mort de onze Mauriciens. S’il le fait, il donnerait alors raison à l’ancien président américain Ronald Reagan qui disait : « Government is like a baby. An alimentary canal with a big appetite at one end and no sense of responsibility at the other. » Il faudrait juste compléter la citation en la terminant par « specially during flash floods caused by climate change ! »


Les comptes de mardi

C’est la saison des anniversaires. Pendant que les parlementaires reprenaient le chemin de l’hémicycle, mardi, Paul Bérenger soufflait ses 68 bougies. Vendredi, c’était au tour de sir Anerood Jugnauth (SAJ) d’en souffler 83 autres. Dans deux semaines, c’est le remake de 2000 qui fêtera sa première année d’existence… marquée par des ères glacières suivies d’intenses phases de réchauffement climatique. On se demande toutefois si l’humeur est vraiment à la fête dans l’opposition.

Car si l’alliance MSM-MMM regroupe des dizaines de députés et de politiques, elle reste avant tout l’affaire de deux hommes. Mais avec l’annonce du cancer de Bérenger le 23 janvier et son retrait temporaire de la scène politique, SAJ doit se sentir bien seul politiquement. Au-delà du constat évident – Ganoo n’est pas Bérenger –, c’est la situation interne au MMM qui doit sans doute préoccuper, à juste titre, SAJ.

Car des lames de fond agitent en ce moment la mer mauve malgré l’image de calme projetée par la direction du parti. Il y a, d’abord, la hargne des groupies de Bérenger à l’encontre de Ganoo. L’idée que « Paul » puisse être remplacé leur est insupportable. Aussi, est-ce tout naturellement qu’ils jugent avec une extrême sévérité le moindre geste ou manquement de son suppléant.

Il y a, ensuite, les loups de la bergerie mauve. Leurs griefs, exprimés à voix basse, sont connus : Ganoo n’a pas « le bon profil » pour les uns tandis que d’autres estiment que certains cadres du parti sont plus aptes à assumer la fonction. Enfin, il y a cette frange du parti dont le malaise grandit à mesure que SAJ maintient sa stratégie « tous les coups sont permis »  à l’encontre de Navin Ramgoolam. Quelques-uns des « vertueux » du MMM ne sont d’ailleurs pas autant préoccupés par la virulence des attaques de SAJ que par l’éventualité que les squelettes qu’ils ont soigneusement cachés dans leur placard voient la lumière du jour.

Ce constat, la hiérarchie du Parti travailliste (PTr) l’a sans doute fait dès l’annonce de la promotion temporaire d’Alan Ganoo. Ramgoolam lui-même, mais aussi d’autres cadres du gouvernement, se sont d’ailleurs engouffrés dans la brèche pour tenter de souligner à quel point ils considèrent le MMM et Alan Ganoo comme étant responsables tout en dénonçant avec virulence l’attitude va-t-en-guerre de SAJ.

Le PTr ne gâche ainsi aucune occasion pour essayer de braquer les projecteurs sur ce qui oppose SAJ et le MMM actuel. Habilement, Patrick Assirvaden avait demandé à Alan Ganoo « de donner son opinion » sur la dernière « bombe » de SAJ. Une semaine après, le leader du MMM n’a toujours pas donné de réponse. Ce mardi, en abandonnant les sujets polémiques pour s’attarder sur le prix des carburants, Alan Ganoo s’est presque attiré les félicitations du gouvernement. A hier matin, sa prochaine PNQ était même identifiée : les amendements à nos lois du travail.

Mais c’était hier matin. Depuis, les inondations dans Port-Louis et ses alentours ont été la cause directe ou indirecte de huit décès. Sans attendre qu’il fasse de la politique sur des cadavres ou qu’il succombe à un populisme puant, tous les citoyens pensants de ce pays attendent légitimement du leader de l’opposition qu’il consacre sa prochaine PNQ aux tragiques événements de ce samedi.

Les citoyens du pays veulent, en effet, savoir pourquoi la police et les autres services de secours ont été dépassés par des inondations survenant dans une zone géographique délimitée. Ceux qui suivront la prestation de Ganoo, ce mardi, s’attendront également à ce qu’il obtienne une explication claire sur les causes exactes des crues soudaines qui ont causé des pertes humaines et matérielles considérables. Sans se contenter d’une éventuelle explication fumeuse reliant les inondations au seul phénomène de « flash flood » ou au réchauffement climatique.

C’est ce mardi qu’Alan Ganoo et le MMM seront à l’épreuve. C’est en fonction de la capacité du leader de l’opposition à obtenir une explication claire sur ce qui s’est passé ce samedi que les Mauriciens le jugeront. S’il n’y arrive pas, ou pire, s’il choisit de ne pas y consacrer sa PNQ, Alan Ganoo ne nous tiendra pas rigueur d’adjoindre une qualification à sa fonction. Chef de l’opposition docile… qu’il sera alors devenu.


Retour en cuisine

C’était censé être un quick win politique. L’objectif était clair : redorer le blason du gouvernement auprès d’une frange de Mauriciens défavorisés et de plus en plus hostiles au pouvoir. C’est bien pourquoi le projet a été lancé, à la rentrée 2013, à grand renfort de présence ministérielle devant les caméras et objectifs de la presse. Sur le papier, tout indiquait que la distribution de 9200 repas chauds quotidiens aux élèves des écoles situées en zone d’éducation prioritaire (ZEP) allait être un coup politique majeur pour le ministre des Finances, Xavier Duval, et par extension pour le gouvernement. Mais à peine quelques semaines après son lancement, le programme s’avère déjà être un lamentable échec.

Pour la raison la plus évidente d’abord. Il y a dix jours, une centaine d’enfants a été victime d’intoxication alimentaire après qu’un des nombreux petits entrepreneurs chargés de la préparation des repas a pris quelques libertés avec l’hygiène dans sa cuisine. Mais la responsabilité de ce petit entrepreneur, qui a eu le malheur de contaminer une centaine d’enfants d’un seul coup – et donc d’attirer l’attention sur sa seule personne ‑ ne saurait occulter celle des personnes qui sont coupables d’un fait grave : avoir mis en œuvre le Primary School Supplementary Feeding Project (PSSFP) à la va-vite. Et ainsi permis qu’un tel incident se produise.

Le ministère de l’Education semble avoir compris cela. Une sage décision a ainsi été prise car d’autres intoxications alimentaires allaient sans doute être répertoriées dans d’autres écoles du pays. Car les mêmes causes auraient invariablement produit les mêmes effets. Dans un communiqué hier, l’administration de Vasant Bunwaree annonce donc l’arrêt immédiat de la PSSFP et sa reprise « éventuelle » en attendant que chaque petit fournisseur de repas obtienne des certifications sanitaires et procède à la mise aux normes de ses équipements. Ce processus prendra néanmoins du temps.

C’est justement le temps alloué à l’élaboration et la mise en œuvre du projet qui semble avoir fait défaut. En effet, nous le remarquions au lendemain de la présentation du discours du budget en novembre dernier : un programme aussi ambitieux, au coût annuel de Rs 130 millions, donnait étrangement l’impression d’avoir été élaboré à la va-vite. Histoire d’offrir une mesure-phare à une clientèle politique précise à la faveur de l’implantation prochaine d’un important acteur économique qui, à l’époque, semblait être en mesure de mettre en œuvre cet ambitieux projet.

Or, pour une raison ou une autre, l’implantation de cet acteur économique a été retardée ou complètement compromise. Plaçant le gouvernement devant un dilemme : attendre qu’une occasion de ce type se représente, ou foncer tête baissée en improvisant la mise en œuvre du PSSFP. C’est la deuxième option qui a été privilégiée. Sur papier, elle comportait des avantages. De petits entrepreneurs allaient pouvoir profiter d’un nouveau marché en fournissant quelques centaines de repas chauds par semaine à des écoles avoisinantes. Non seulement la mesure allait être mise en œuvre…mais allait même pouvoir être enrobée d’un glaçage de démocratisation de l’économie.

Sauf que dans ce cas, le raisonnement économique pur l’emporte sur toutes les autres considérations politiques. Le premier élément crucial qui a semblé échapper au gouvernement est la valeur totale de l’investissement que la myriade de petits entrepreneurs aurait dû consentir pour produire et acheminer les repas chauds aux écoles dans les conditions d’hygiène et de sécurité optimales.

En théorie, produire 9200 repas chauds par jour aurait nécessité un investissement (en équipement et en normes d’hygiène) total largement supérieur à la valeur annuelle des repas produits. Or, il est impensable que chaque petit entrepreneur consente, à son échelle, à de très importants sacrifices financiers. Tout comme il semble improbable que des petits restaurateurs se regroupent en coopératives afin de fournir collectivement plusieurs écoles ZEP à la fois en repas chauds. Peu de banques se risqueraient probablement à soutenir ce type de projets.

La question est donc celle-ci : combien parmi les actuels fournisseurs consentiront-ils à tous les sacrifices financiers afin que les repas qu’ils serviront « éventuellement » ne souffrent d’aucun soupçon de manque d’hygiène. Sans doute quelques-uns. En tout cas insuffisamment pour remettre sur les rails le PSSFP de sitôt. Cela laissera alors suffisamment de temps pour permettre à certains de nos décideurs de réaliser que certaines décisions prises à la hâte, pour des raisons politiciennes, peuvent conduire nos enfants à l’hôpital.


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