Archives de Catégorie: Industrie

Le désirable et le faisable.

«À la London School of Economics (LSE), on apprend ce qui est désirable tandis qu’à Harvard on apprend ce qui est faisable ! » La phrase est de notre secrétaire financier « in waiting », Ali Mansoor. Or cette semaine, c’est l’un des éminents tenants du « désirable » qui a livré une série de conférences sur l’État et les politiques gouvernementales. Le professeur Nicolas Barr du LSE a été écouté par les plus importants décideurs économiques et politiques de Maurice. Et il a défendu une position « désirable » : le maintien de l’État providence, moyennant quelques légers aménagements dans son fonctionnement.

On est bien forcé d’admettre que ce que les Américains pensent être « faisable » en matière de prestations sociales et de protection des citoyens… est loin d’être « désirable. » Lorsque des millions de yankees, censés compter parmi les citoyens les plus riches du monde, trouvent que se payer des soins médicaux est un luxe dans leur pays… on se dit que ce système cloche quelque part également.

Mais trêve de jeu de mots sur la faisabilité et la désirabilité. Revenons aux précieux conseils du professeur Barr. Un brin crâneur, Rama Sithanen, le ministre des Finances, n’a pas manqué de rappeler en aparté que ce que dit ce dernier est l’évidence même.

À savoir que la théorie économique peut être utilisée pour justifier l’existence de l’État providence, dans (presque) toute sa générosité universelle. Barr insiste toutefois sur un tempérament de taille : dans un État providence, les décisions gouvernementales doivent être prises après une analyse clinique des faits et non sous le coup de l’émotion ou pour en tirer un capital politique.

Des paroles d’évangile que Sithanen a peut-être assimilé depuis longtemps. Mais qu’il a manqué de faire comprendre à ses autres collègues du gouvernement. Quand le rétablissement de la pension universelle et le transport gratuit pour les étudiants et les seniors sont apparus comme des décisions politiques à appliquer d’urgence, à peine quelques semaines après l’arrivée au pouvoir du gouvernement Ramgoolam II.

Depuis, des pointes d’alarmisme ont été distillées dans les discours du Premier ministre et par Sithanen. Tous deux n’ont pas manqué d’affirmer que la population sera appelée à faire des sacrifices dans les mois et années à venir. Voilà un discours responsable ! Même si l’on peut regretter qu’ils n’annoncent pas la couleur en disant clairement à la population où et comment elle va devoir faire des sacrifices. Mais ceci est un problème secondaire, une question de timing.

Il y a un autre problème plus pernicieux à régler. L’image « proche » du peuple que le gouvernement s’est fabriqué. Il s‘agit désormais de s’en défaire en exhortant ce même peuple à participer à la solidarité nationale. À ce chapitre, un événement récent nous a paru synonyme d’occasion ratée. La population était préparée à une hausse des carburants. Mais elle a eu droit à une hausse significative du prix du diesel et à une baisse de celui de l’essence.

Fin 2005, le gouvernement avait fait preuve de réalisme en faisant passer le plafond d’augmentation de l’« Automatic Pricing Mechanism » (l’APM) de 15 % à 20 % pour rattraper les hausses non répercutées depuis l’année dernière et ne pas laisser empirer la santé financière de la State Trading Corporation (STC). Mais il a manqué la deuxième occasion de faire preuve de réalisme.

Le gouvernement aurait pu réaménager l’APM de sorte que les augmentations soient répercutées de manière immédiate sur le prix à la pompe.

Tout en utilisant les fluctuations à la baisse pour continuer à assainir les finances de la STC. Étant entendu que si une baisse substantielle de 30 % venait à être enregistrée par exemple, le prix à la pompe devrait également baisser dans une certaine mesure, disons de 15 %.

Mais ce n’est qu’une suggestion. Car on l’a bien compris. Un gouffre peut parfois séparer le désirable du faisable !

publié le 9 avril 2006


L’heure des sacrifices

La situation est parfaitement résumée «… a country running out of steam, living beyond its means, unwilling or incapable of making the efforts needed to adapt to the requirements of the changing environment and hoping that things would change for the better ». Le discours de LLoyd Coombes, président sortant de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Maurice, jeudi dernier, a traduit de manière saisissante l’inquiétude qui a gagné le secteur privé.

Le Joint Economic Council avait annoncé la couleur au début de février en situant les enjeux économiques et en établissant clairement ce que devrait être, selon lui, l’agenda économique à suivre dans les années à venir. LLoyd Coombes a pris le relais cette semaine, non pas pour définir la stratégie de la CCI, mais pour bien faire comprendre à quel point l’immobilisme économique sera létal pour le pays.

Ce discours, nous l’avons reçu comme un appel désespéré lancé au Premier ministre, Navin Ramgoolam, et à son ministre des Finances, Rama Sithanen. À tout le gouvernement en somme. C’est un SOS qui, s’il n’est pas entendu, se traduira par un début d’exode de capitaux mauriciens vers d’autres cieux plus cléments…et ils en existent. Ou vers une lente agonie de notre tissu économique et industriel.

Ramgoolam et son équipe ont contribué à générer l’attente, à force d’affirmer, durant la dernière campagne électorale, que la nouvelle équipe sortirait le pays du marasme économique. Certes, c’était il y a près d’un an ! Et depuis Sithanen a avoué ne pas disposer de « solution miracle ou de baguette magique ». Mais l’attente demeure.

Le secteur privé aurait toutefois tort de croire que le gouvernement peut changer le tableau économique par sa seule volonté. La formule de LLoyd Coombes est bonne car elle tient en compte un élément sur lequel les gouvernements les plus puissants et les plus populaires peineront toujours à influer : la mentalité d’un peuple.

Vivre au-dessus de ses moyens ? Incapable de faire des efforts pour s’adapter ? Croire que les choses iront mieux ? Mais tout cela fait désormais partie du Mauritian Way of Life ! Le souci du lendemain et la nécessité de travailler plus, en gagnant peut-être moins, et dans la perspective d’assurer son avenir, sont des notions qui nous deviennent de plus en plus étrangères.

C’est à se demander si nos dirigeants, s’ils choisissent de prendre des décisions éclairées, ne devraient pas se transformer en dictateurs pour imposer des changements dans nos manières de travailler, de consommer et de vivre ! D’ailleurs, on constate chaque année les résultats que donne l’autoritarisme d’État en Chine et à Singapour.

Dans son budget, Sithanen pourra prôner l’austérité tout en facilitant les activités des entreprises. Mais il va bien falloir que le Parlement vote un de ces jours des lois du travail plus souples et adaptées aux nouvelles conditions économiques. Tout comme il va bien falloir faire comprendre aux fonctionnaires qu’ils doivent aussi pouvoir contribuer davantage pour assurer leur propre retraite. Et ce ne sont là que quel-ques exemples.

Il y a tant de décisions économiques éminemment politiques à prendre.

Et dans ces cas de figure, il appartient au gouvernement d’expliquer au grand public ses objectifs avant d’agir. Mais on n’a pas l’impression qu’il le fait. Il faut déconstruire le rêve qu’on a entretenu pendant trop longtemps… pour qu’enfin les Mauriciens comprennent la dure réalité : l’heure des sacrifices est arrivée.

publié le 26 mars 2006


Le match qui s’annonce

Nous passons à côté de l’information principale. Cette semaine le débat
sur la nécessité d’avoir un deuxième câble optique reliant le pays au
reste du monde a refait surface. Chacun a sa petite idée sur la
question. Mauritius Telecom, rapporte-t-on, s’y intéresse déjà. Le
ministère de la Technologie informatique a lancé une réflexion sur
l’opportunité d’investir massivement dans un deuxième câble. D’autres
encore glosent sur sa nécessité pour faire baisser le coût des
télécoms. Trop occupé à palabrer, on a oublié Madagascar !

L’information qu’il faut retenir est que le câble « Eastern Africa
Submarine System » (Eassy) reliera bientôt Madagascar aux autoroutes de
l’information. Cela changera radicalement la carte de la concurrence
dans les technologies de l’information et de la communication (Tic) de
l’océan Indien. Maurice va laisser des plumes face à l’aigle malgache.

Le pays assoit un début de notoriété pour les opérations de centre
d’appels visant le marché francophone. Madagascar lui, n’a pas pu se
permettre une telle stratégie. L’absence de connexion au réseau haut
débit mondial l’en a empêché. Mais les choses vont changer dès
2007-2008 avec l’arrivée d’Eassy.

Avec une main-d’œuvre facile à former, débrouillarde et appliquée,
utilisant des moyens télécoms fiables, Madagascar va se positionner sur
le marché des centres d’appels. Ajoutez à cela le prix, bon marché, de
sa main-d’œuvre et des frais de connectivité volontairement sacrifiés…
Nous aurons en face de nous un redoutable concurrent. Le Sénégal et le
Maroc ont également du souci à se faire !

L’ascension de Madagascar dans ce segment semble inévitable.
Maurice doit donc trouver la parade. Première solution : « If you can’t
beat them, join them. » Il s’agit pour des entreprises mauriciennes,
d’occuper, au plus vite, le terrain dans la Grande Ile.

Des missions de prospection doivent y être menées par les locaux
afin de mettre en place des centres d’appels avec des personnels formés
dès que ce pays sera « connecté ». Si Maurice n’est plus compétitive
sur l’activité centre d’appels, on peut faire en sorte d’exploiter ce
filon à Madagascar, où les coûts sont moindres.

Il s’agit d’adopter la stratégie utilisée pour le textile.
Délocaliser les activités dans lesquelles nous ne sommes plus
compétitifs. Pour ensuite monter en gamme. La solution pour Maurice
c’est de continuer à se spécialiser dans les activités à fortes valeurs
ajoutées dans le « Business Process Outsourcing », par exemple. Jean
Suzanne, conseiller du Premier ministre, semble privilégier cette
approche. Mais depuis sa présentation il y a quelques semaines, le
soufflet semble être retombé. On n’entend plus trop parler de mise en
œuvre, à moins que celle-ci se fasse à l’abri des regards. Ce serait
pas plus mal, mais il serait bien qu’on le sache. En ce moment, les
cartes sont brouillées, on entend même parler d’un autre plan
stratégique sur les Tic que le ministère de tutelle compte élaborer.
Que de tergiversations !

Les problèmes locaux sont connus : coûts élevés, main-d’œuvre non
qualifiée et défaut de stratégie de formation dans le domaine. Il
serait bien qu’on se retrousse les manches pour travailler plutôt que
de perdre du temps à réfléchir sur un énième plan stratégique qui
proposera des solutions connues à l’avance.

Messieurs les décideurs, les Malgaches chaussent leurs crampons
pour passer à l’attaque. Si nous ne faisons rien, nous allons perdre le
match !

publié le 5 mars 2006


Le hub de l’emploi

Le mot « hub » est tellement galvaudé. Tout est décliné à cette sauce ces derniers temps. Cela donne de la légitimité aux projets qui germent des cerveaux des visionnaires mais aussi des fumistes. Néanmoins, il y a un « hub » dont on peut se permettre de ne parler qu’en bien. C’est celui du « Seafood ». Ce secteur d’activité n’est plus au stade de projet ou de concept. Il marche, il rapporte et il se développe.

À vrai dire, notre « Seafood Hub » est né sous une bonne étoile. L’isolement géographique de Maurice a été pour une fois une bénédiction.

Car il place l’île et ses 1,9 million de kilomètres carrés de Zone économique exclusive (ZEE) au beau milieu d’une des zones de pêche les plus riches de la planète. La communauté de vue entre gouvernement-secteur privé a fait le reste.

Côté gouvernement, les entrepôts de la Mauritius Freeport Authority et les nouvelles infrastructures du port ont constitué le squelette de base. Des procédures administratives plus ou moins accélérées ont ensuite achevé de convaincre le privé d’investir. Depuis les débuts du « Seafood Hub » en 2003 près de Rs 2 milliards y ont été injectées !

Pour cause, les entrepreneurs locaux, petits et grands, ne se sont pas montrés réticents. Car ils se trouvaient dans une zone de confort. Investir dans l’élevage, la pêche, l’entreposage, le transbordement ou la transformation du poisson n’a pas ressemblé à une prise de risque inconsidérée pour eux. Certains ont puisé dans leurs fonds propres. D’autres se sont associés avec de prestigieux partenaires étrangers comme le géant américain de la conserverie Bumble Bee. Attiré par cette effervescence, le leader mondial de la fabrication de filet, Casamar, a même choisi de s’implanter à Maurice.

Mais inutile de trop se congratuler. Il y a du travail à faire, il faut désormais que le « Seafood Hub » mauricien bénéficie d’un vrai rayonnement mondial. Ce qui lui permettra d’aborder une nouvelle phase de développement. La conférence internationale sur le « Seafood Hub » mauricien qui sera organisée à Maurice début mars devra, nous dit-on, contribuer à rendre le pays plus visible parmi les opérateurs mondiaux du secteur. Ce qui serait synonyme d’opportunités d’affaires nouvelles et sérieu-ses ainsi que de projets d’implantations concrètes à l’avenir.

Un second souffle est nécessaire ne serait-ce que pour ses bienfaits sur la situation de l’emploi dans le pays. Beaucoup de Mauriciens ne veulent plus travailler dans le textile, tout en n’ayant pas les compétences requises pour aller frapper à la porte des « Call Centres » ou des boîtes BPO. Avec le taux de chômage qui campe autour des 10 %, nous avons besoin de pôles de création d’emploi. Le « Seafood Hub » en est un. Et dans un segment fort intéressant !

Les entrepôts et usines du « Seafood » ont besoin d’une main-d’œuvre qui sait faire preuve de dextérité, qui apprend vite et qui saura être productive à condition qu’on lui propose un salaire attrayant ainsi que des conditions et un cadre de travail accueillants. Ce secteur n’est-il donc pas idéal pour reconvertir les anciens travailleurs du secteur textile ou ceux qui ne veulent plus y travailler ?

Entre septembre 2004 et septembre 2005, plus de 3 200 personnes ont été licenciées du textile-habillement. Durant la même période un millier d’emplois a été créé dans le « Seafood ». Ainsi, en moins de deux ans d’activité, Thon des Mascareignes aura déjà recruté 1 000 Mauriciens. Le secteur « Seafood » depuis fin 2003 alimente 4 000 emplois directs.

Le potentiel est là. Il s’agit désormais de l’exploiter.Pour cela, il faut faire découvrir le « Seafood Hub » aux Mauriciens eux-mêmes. Et lui permettre de se défaire d’une certaine image et de s’en créer une nouvelle, plus représentative de la réalité. Pour que les locaux ne réduisent pas les unités de transformation, par exemple, à la désagréable odeur de saumure qui s’en dégage.

S’il existe un « roadmap » pour le « Seafood » à Maurice, il faudra qu’il contienne un volet pour le valoriser aux yeux de ses futurs employés.

On fera d’une pierre trois coups. Le « Seafood Hub » deviendra en même temps, pôle de croissance, d’investissement et de création d’emplois.

publié le 12 février 2006


L’hémophile et ses donneurs

C’est une vérité d’évangile (économique). Pas de croissance sans investissement. Car c’est ce sang-là qui fait prospérer l’économie. Et comme le nôtre, il est constitué de quatre éléments. Il y a les globules blancs des investissements publics, fournis par le gouvernement, qui protègent et revigorent l’économie quand les autres indicateurs faiblissent.

Les globules rouges de l’investissement privé, transportent, quant à eux, l’oxygène de l’économie, ce précieux capital que le secteur privé consent à investir dans des projets plus ou moins novateurs. Les globules cohabitent et collaborent avec les plaquettes.

Enfin, les investissements directs étrangers (IDE) permettent à l’économie de cicatriser des blessures laissées par des secteurs en déclin. Toutes ces composantes baignent dans le plasma du climat d’investissement. Plus celui-ci est sain, plus le flux des globules et des plaquettes s’accélère.

Mais notre économie est devenue hémophile et souffre d’une grave hémorragie. Le lent déclin du textile et les lendemains incertains du sucre sont autant de blessures qui saignent. Inutile de compter sur les globules blancs, à savoir le gouvernement, car ce dernier est au bord de la syncope, il ne peut plus aider. Les donneurs de globules rouges se montrent de plus en plus radins avec les années qui passent. Restent les donneurs de plaquettes qui nous boudent un peu, il faut bien l’admettre.

Pourtant, ailleurs, ils se déchaînent. Un rapport de la conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), paru cette semaine, nous apprend que l’investissement étranger a connu un bond de 29 % dans le monde en 2005. L’IDE pour les pays en développement a même crû de 13 % et certains de ces États réalisent des performances hallucinantes, à l’exemple de l’Indonésie et de l’Afrique du Sud qui ont respectivement connu des hausses de 242 % et 803 %. Alors pourquoi, selon les indications de décembre de la Banque de Maurice, l’IDE n’aura-t-il connu, ici, qu’une hausse d’environ 10 % en 2005 ?

On dira que le plasma à Maurice n’est pas suffisamment sain. C’est effectivement une partie de l’explication car notre climat d’investissement nécessite encore de sérieuses améliorations et nos procédures administratives minent toujours la vie des investisseurs.

Mais il faut aussi chercher les causes plus profondes. L’une des explications réside dans notre syndrome Greenfield. L’approche majoritairement privilégiée jusqu’ici consiste, en effet, à privilégier les investissements dits Greenfield pour aider de nouveaux secteurs d’activités à démarrer. L’État offre aux investisseurs étrangers des infrastructures adaptées sur un plateau pour les inciter à venir s’implanter sur notre sol. Le dernier exemple en date est l’industrie des technologies de l’information et de la communication. C’est le gouvernement qui a fait construire et financé, en partie, la cybercité et ses cybertours. Le hic, c’est que la démarche Greenfield est à double tranchant. Bien menée, elle permet de faire naître des industries, mal calculée, les infrastructures mises en place peuvent s’avérer coûteuses à entretenir. Les Rs 1,3 milliard de dettes à éponger pour BPML nous le rappellent assez.

À l’avenir, l’Etat va-t-il devoir trouver Rs 1 milliard ou plus pour financer les infrastructures de base de la Land Based Oceanic Industry (LBOI) qu’on souhaite voir naître afin d’attirer des opérateurs japonais ou américains du secteur ? On ne peut pas le souhaiter. Car une chose est sûre, il n’en a pas les moyens.

Il va donc valoir mieux vendre ce projet à l’étranger. Réussir là où on n’a pas été assez performant dans le passé. Le Board of Investment doit fournir des résultats : identifier des investisseurs fermement intéressés par nos projets de LBOI ou de production de médicaments.

Le sursaut doit avoir lieu maintenant. Car c’est maintenant que le pays a besoin de sang.

publié le 29 janvier 2006


L’innovation ou la mort

Notre paresse d’esprit nous coûtera cher. En lançant sa deuxième édition de l’Innovators Mauritius Award, le National Productivity and Competitiveness Council nous repose la question qui fâche : Savons nous innover ? La réponse est non ! Pourtant, nous avons tout intérêt qu’une certaine culture de l’innovation déferle sur nos institutions publiques et nos entreprises. Et que le règne de la recherche et du développement (R & D) s’installe.

Le constat, quand on parle de R & D à Maurice, paraît accablant. En procédant à un inventaire, on s’aperçoit que notre R & D est surtout concentré sur l’agricole.

Les travaux au rayonnement mondial du MSIRI sur la canne sont financés par l’industrie sucrière. Les gouvernements ont fait leur part du travail en encourageant les activités de recherche de l’Areu ou du Centre de recherche d’Albion, par exemple. Mais la recherche doit se développer ailleurs et autrement.

Le textile-habillement, par exemple, doit innover pour survivre. Mais le Textile and Apparel Develop-ment Centre fait dans la demi-mesure. Car souffrant d’un double handicap : un manque de budget et de chercheurs, aggravé par le déficit d’intérêt de la part des industriels du secteur.

C’est l’état d’esprit de nos chefs d’entreprise, tous secteurs confondus, qui doit changer. Une bonne partie d’entre eux, parle de R & D pour paraître in. En ayant d’ailleurs une vision assez floue de la chose. Cela se résume pour eux à un peu de marketing mêlé à de la stratégie et au bidouillage pour gagner quelques sous ici ou un peu de productivité là.

Dans les pays développés ou qui aspirent sérieusement à l’être, une partie des richesses générées passe dans la R & D. Le dernier Human Development Index des Nations unies nous apprend ainsi qu’en Norvège 1,7 % du PIB va à la recherche. Notre voisin sud-africain y consacre 0,7 %. À Maurice, on peine à atteindre les 0,3 %. À lire ces statistiques, on établit vite une relation simple. Plus un pays investit dans la R & D, plus son potentiel de développement s’accroît.

Il s’agit donc d’assurer un décollage de la R & D dans le pays. Pour cela, l’établissement d’une nouvelle collaboration entre le monde universitaire et celui de l’entreprise paraît impératif. Les entreprises doivent devenir les parrains et partenaires des chercheurs de l’université. Leur fournissant les moyens tout en leur montrant les directions dans lesquelles chercher.

L’État doit également repenser son implication. Le Mauritius Research Council (MRC) ne peut plus être un institut phare de la recherche… sur papier. Son manque de ressources humaines et financières constitue son handicap. Il faut que l’État puisse se donner les moyens d’y attirer des chercheurs locaux ou étrangers qui conduiront des travaux d’intérêt national.

Encore une fois, les entreprises doivent comprendre l’intérêt qu’elles peuvent avoir à financer la recher-che fondamentale ou appliquée susceptible de profiter à des industries entières à moyen terme. Le MRC doit en permanence être en train d’étudier de nouveaux débouchés et créneaux sous l’impulsion régulière de ses partenaires du privé et du gouvernement.

La R & D est toujours de l’investissement utile. Jamais une dépen-se inutile. On le sait déjà, c’est l’innovation ou la mort !

publié le 22 janvier 2006


Pas que des chinoiseries!

Que sait-on de la Chine ? Que c’est l’une des économies les plus dynamiques au monde. Que sa croissance économique flirte avec les 10 % depuis environ trois ans. Que sa capacité de production textile menace, à elle seule, une dizaine de pays. Mais sait-on ce qu’on peut en espérer ?

On peut se réjouir des lignes de crédit, des accords de dessertes aériennes, du possible axe commercial Chine-Southern Africa Development Community que rapporte aujourd’hui le Premier ministre. Mais à vouloir s’associer à la Chine, il vaut mieux s’y prendre de la meilleure façon qui soit. En choisissant les créneaux les plus porteurs. Celui de la technologie.

La Chine a fait comme l’Inde en somme. Les Indiens ont réussi, grâce à de nombreuses années de travail sur les semi-conducteurs, à permettre aux processeurs des ordinateurs de décupler leur vitesse de travail. Ils l’ont fait seuls, ou en collaboration avec des entreprises ou institutions étrangères. Le nombre d’Indiens « squattant » les couloirs et laboratoires du Massachusetts Institute of Technology de Boston, berceau d’un grand nombre d’innovations technologiques, est proprement hallucinant. Mais la Chine, elle, ne s’est pas donné les moyens de créer de la technologie. Elle s’est octroyé les moyens de l’acquérir. Grâce à des alliances stratégiques.

Un chef d’entreprise qui a suivi Jacques Chirac en Chine, l’an dernier, avait bien résumé la situation. Il fallait qu’il trouve un partenaire chinois pour fabriquer, au plus bas coût, des câbles optiques en Chine. Cela allait, en même temps, lui ouvrir les portes de ce marché dans l’Empire du milieu. Mais à quel prix ! En contrepartie, il a dû consentir à transférer toute sa technologie de pointe en Chine. Son partenaire là-bas pourra l’utiliser, de manière autonome, d’ici trois ans.

D’autres avant ont suivi le même parcours. Le fabricant d’ordinateurs Lenovo a d’abord absorbé quelques technologies étrangères avant de vouloir engloutir le pôle PC d’IBM. Le fabricant d’électroménager Haier est entré en partenariat stratégique avec des entreprises européennes et américaines, avant de connaître un énorme succès commercial sur ces deux continents.

Voici donc le nerf de la guerre : le transfert de technologie. Ce n’est pas le commerce traditionnel entre nos deux pays qui est important, mais les technologies que nous pourrons acquérir de la Chine, en concluant des partenariats stratégiques avec les entreprises de ce pays. Une fois sur le sol mauricien elles pourraient être mises à contribution dans le secteur des technologies de l’information et de la communication. Elles seraient alors utilisées pour l’assemblage ou la fabrication de composants high-tech destinés à l’export ou à la vente dans notre duty-free island de demain.

Mais ce positionnement dépend de la volonté de plusieurs acteurs. Le gouvernement mais aussi les entreprises et du Board of Investment. La Chine n’a pas que des chinoiseries à nous offrir !

publié le 30 janvier 2005


Juteuses contrefaçons

Les chiffres sont ahurissants. Le commerce de produits contrefaits représente 3 % à 9 % du commerce mondial. Cer-taines études estiment que cela équivaut à environ Rs 4 440 milliards à Rs 13 700 milliards par an ! Entre 1998 et 2002, le volume d’articles contrefaits saisis aux frontières de l’Union européenne (EU) a connu un bond spectaculaire… de 800 % ! Et ces saisies ne représenteraient que la partie visible de l’iceberg. Rien ne semble donc pouvoir contenir la progression de la contrefaçon.

Alors que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) amène péniblement ses 148 membres à trouver un terrain d’accord autour des aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Adpic), l’Europe surchauffe. À tel point qu’en fin de semaine, la Commission européenne a adopté une nouvelle stratégie pour amener les pays tiers à appliquer les droits de propriété intellectuelle.

L’UE affiche ainsi sa détermination. Elle aidera volontiers les pays dans leurs efforts de lutte contre la contrefaçon. Mais la Commission européenne affirme également vouloir employer tous les mécanismes bilatéraux et multilatéraux de sanctions si cela s’avère nécessaire. L’avertisse-ment est plus que clair.

Les plus récalcitrants à l’application des conventions internationales sur la protection de la propriété industrielle et intellectuelle sont clairement identifiés. La Chine, la Thaïlande, l’Ukraine, la Russie, le Brésil, la Turquie, la Corée du Sud et l’Indonésie figurent au banc des accusés constitué grâce aux en-quêtes de l’UE. Ouf, Maurice n’y est pas, vous dites-vous ?

Vous avez tort. Nous figurons bien sûr sur la liste des accusés. Il s’avère seulement que, pour le moment, le vo-lume relativement faible des produits contrefaits fabriqués ou transitant par Maurice, n’intéresse pas l’Europe au plus haut point. Elle se borne à concentrer ses efforts sur les grands accusés, la Chine en tête. Et même là les résultats sont décevants. Une en-treprise spécialisée dans la protection de la propriété industrielle a déposé plus de 350 actions en justice en Chine en deux ans. Cela ne constitue, malgré tout, qu’une goutte d’eau dans l’océan de la contrefaçon chinoise.

Mais les mêmes actions en justice risquent de faire bien plus de dégâts à Maurice. Pour l’instant, seul l’Amé-ricain Ralph Lauren est allé frapper aux portes de nos tribunaux. En obtenant le succès que l’on sait. Demain ce sera au tour des Adidas, Louis Vuitton, et autres Chanel.

Car l’affaire Ralph Lauren ne nous a pas appris grand-chose. Les autorités semblent toujours considérer la lutte contre la contrefaçon comme un problème qui n’est pas nécessairement urgent. Elles changeront certainement d’avis quand quel-ques entreprises européennes se décideront à régler leurs comptes avec les contrefacteurs mauriciens, avec l’appui total de Bruxelles. Les juteuses contrefaçons laisseront alors la place à de coûteuses amendes.

publié le 14 novembre 2004


Le lièvre et les tortues

À trop vouloir se prendre pour un lièvre, Maurice s’est fait rattraper par les tortues… africaines. La dérogation Third Country Fabric de l’Agoa est présentée aujourd’hui comme une planche de salut pour les exportations textiles mauriciennes vers les USA. Pourtant en 2003, après le deuxième forum de l’Agoa, une autre unanimité régnait. Dirigeants politiques et entrepreneurs ne pensaient pas que cette dérogation était nécessaire à la survie du textile mauricien.

François Woo, directeur de la Compagnie mauricienne de textile, et Jayen Cuttaree, le ministre des Affaires étrangères et du commerce international étaient de ceux-là. Un an après, la position de François Woo est restée sensiblement la même, alors que Cuttaree a dû revoir la sienne. Il est en ce moment à Washington, non seulement pour demander une extension de l’Agoa, mais aussi pour que Maurice bénéficie de la dérogation Third Country Fabric. Mais pourquoi ?

Tout simplement parce que Maurice a présumé de sa capacité à attirer et à lancer un grand nombre de filatures. Ceux qu’ont réussi leur coup se comptent sur les doigts d’une main. François Woo fait figure d’exception. La position de Maurice l’année dernière était motivée par la vision de transformer le pays en fournisseur de fil d’une partie du continent. Dans ce cas, pas besoin de dérogation, Maurice vendrait son fil, la situation rêvée. Un an après, il n’en est rien. Les filatures existantes ne sont pas encore capables de satisfaire la demande locale. Maurice n’est pas devenu le « powerhouse dans la production de fil en Afrique » dont Cuttaree rêvait.

Entre-temps, les pays les moins avancés éligibles à la dérogation Third Country Fabric ne s’encombrent pas de savoir s’il leur faut ou non des filatures. Ils profitent des avantages de l’Agoa. Ainsi, les exportations du Lesotho vers les États-Unis ne cessent de croître. Les pays que Maurice regardait de haut sont en passe de la rattraper.

Partis après nous, certains d’entre eux risquent de nous faire le coup de la tortue.

publié le 25 avril 2004


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