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Pran nu Agalega

Les semi-intellectuels ont encore frappé. Cette fois-ci, c’est la sous-espèce indienne qui est à l’origine d’une poussée d’urticaire au gouvernement. Times of India (TOI) a annoncé cette semaine que Maurice négocie la cession de l’archipel d’Agalega au gouvernement indien. Arvin Boolell puis le Premier ministre n’ont pas tardé à se fendre de deux démentis rageurs. Mais le mal est fait. Le doute s’installe. Insidieusement.

TOI a fait amende honorable en relayant le démenti du ministre des Affaires étrangères à l’effet que la cession d’Agalega n’a jamais été discutée dans le cadre des derniers pourparlers sur la renégociation du traité de non-double imposition entre les deux pays. Mais le plus grand quotidien indien n’a pas manqué de remarquer que les réponses de Boolell sur le sujet étaient équivoques tout en précisant que le journal « had knowledge about an earlier proposal about the Agalega Islands ». Il semble que ce « knowledge » soit partagé par plusieurs autres titres de presse indiens. Depuis 2006, TOI, The Hindu et Indian Express ont plus d’une fois évoqué un deal sur Agalega. Face à cela, la réaction locale a toujours été constante. Pendant que Boolell se disait « not aware », Navin Ramgoolam, moins calme, dénonçait « les viles attaques ainsi que la campagne insidieuse » sur « les raisons pour lesquelles [l’Inde] apporte son soutien à Maurice ».

L’agitation locale, dès que l’on évoque Agalega, contraste toutefois singulièrement avec la posture très stoïque de la diplomatie indienne sur la question. Ainsi, jamais jusqu’ici Manmohan Singh ou son ministre des Affaires étrangères, Somanahalli Mallaiah Krishna, n’ont jugé utile de confirmer ou d’infirmer clairement l’existence de telles négociations. C’est à croire que le gouvernement de la Grande péninsule prend un malin plaisir à laisser planer le doute. Avec l’aimable collaboration d’une presse indienne éminemment « patriotique » sur ce sujet.

On se prend donc à se demander si les Indiens ne jouent pas une partie de poker menteur. Dont le but serait de maintenir les Etats-Unis et la Chine sur leurs gardes face à une présence militaire indienne accrue dans l’océan Indien. Ou alors, si le grand frère n’est pas tout simplement en train d’attendre que les négociations aboutissent. En couvrant, entre-temps, celles-ci d’un voile de « plausible deniability » commode pour les deux Etats.

Même si c’est le cas, doit-on s’en offusquer ? Car après tout, de quoi parle-t-on quand on évoque Agalega ?  L’archipel est le lieu de vie d’un peu moins de 300 personnes qui y cohabitent dans des conditions spartiates. Là-bas, coupés de tout, vivent quelques fonctionnaires, pêcheurs et exploitants de copra. Ainsi, la contribution d’ Agalega à l’économie mauricienne est quasi nulle.

C’est bien pourquoi dès 2004, le gouvernement d’alors avait décidé d’en tirer un bénéfice économique plus important en ouvrant l’archipel aux investisseurs. Le groupe IBL a été le premier candidat. Se proposant d’y construire « un village touristique de 15 chalets, un port de pêche, un fish fileting plant et une station de dessalement », le tout desservi par un avion de 15 à 20 places du groupe. Ce projet n’a toutefois jamais vu le jour.

D’autres projets du même type ont été évoqués avant que la piraterie ne fasse d’ Agalega un point géostratégique crucial dans cette partie de l’océan Indien. La Chine (avec les Seychelles) les Etats-Unis (à Diego Garcia) et la France (avec La Réunion) ont déjà leur pied-à-terre dans la zone. L’Inde a donc tout intérêt à ne pas se faire devancer dans la course au maintien d’une présence tactique et dissuasive.

Celle-ci ne prendra vraisemblablement pas la forme d’une base militaire « à la Diego ». Car tout comme la présence chinoise aux Seychelles n’a pas transformé l’archipel en zone militarisée, la présence indienne à Agalega ne se manifestera pas par des dizaines de mirages indiens stationnés sur l’archipel, par l’éviction de ses habitants et la présence permanente de croiseurs indiens dans nos eaux territoriales.

Agalega ne sera jamais une base militaire indienne. Elle pourrait toutefois devenir un atout dans le dispositif de défense de notre voisin. Il n’y aucune raison qui nous empêche de l’aider dans cette stratégie. Tant que le pays y gagne. Reste à négocier la contrepartie.


Chota Bhai

Il ne serait pas permis d’en douter. Le Grand frère adore son Chota Bhai (petit frère). Cette semaine, l’Inde l’a prouvé une nouvelle fois en accueillant avec faste le Premier ministre de Maurice. Autoroutes dégagées, scènes de liesse populaire dans des villages, parades militaires, signatures d’accords, banquets d’Etat ainsi qu’une très généreuse couverture médiatique. Le sentiment de fraternité rebattu entre les deux pays suffi t-il toutefois à expliquer pourquoi l’Inde accorde une telle importance à son minuscule voisin ?

Si par la lorgnette locale, les échanges commerciaux Inde/Maurice paraissent énormes, ils méritent néanmoins d’être relativisés. La facture de nos importations de l’Inde s’est élevée à presque Rs 25,5 milliards durant les neuf premiers mois de 2011. Faisant du pays de Manmohan Singh le premier fournisseur de Maurice, loin devant la Chine. Sur chaque Rs 100 d’importations mauriciennes, l’Inde s’est ainsi taillé une part de Rs 24. Mais cela demeure quantité négligeable. Le marché mauricien ne consomme qu’environ 0,01 % des exportations indiennes.

L’analyse inverse révèle une réalité tout aussi cruelle. Maurice a exporté l’équivalent de Rs 40,7 milliards durant les trois premiers trimestres de 2011. Or, seul 0,4 % (soit Rs 166 millions) de la production Made In Mauritius a trouvé son chemin vers l’Inde durant cette période. On est loin du potentiel d’exportation de Rs 1 milliard. C’est ce qui avait été promis, il y a un peu plus de cinq ans, lors de la conclusion d’un Comprehensive Economic Cooperation and Partnership Agreement permettant à Maurice d’exporter, hors taxes, jusqu’à un million de pièces de textile – habillement, 50 000 litres de rhum et 15 000 tonnes de sucres spéciaux vers l’Inde.

Qu’importe. Il reste les flux financiers! Une analyse sommaire des chiffres de l’investissement direct étranger entre les deux pays démontre encore une fois, un déséquilibre criant. En dehors de milliards transitant par nos offshore management companies, seuls quelques petits millions font directement le va-et-vient entre les deux pays. Selon la Banque de Maurice, des entreprises locales ont injecté Rs 465 millions en Inde en 2011. Tandis que les Indiens, eux, n’ont directement investi que … Rs 99 millions sur le sol mauricien !

On s’interroge donc. Peut-on vraiment dire que le partenariat économique Inde/Maurice se déroule selon une formule « win-win » ? Peut-être pas. La chaleur de l’Inde à l’égard de Maurice n’est-elle fi nalement pas motivée par le fait que nous ne serions qu’un Chota Bhai ? Cela se pourrait. C’est ce qui expliquerait d’ailleurs pourquoi l’Inde rechigne à modifier drastiquement le traité de non double imposition liant les deux pays malgré de forts lobbies indiens et singapouriens. Mais pourquoi l’Inde, superpuissance économique en devenir, doit-elle ménager son petit frère ?

D’abord pour le pied-à-terre que nous lui offrons. L’Inde accuse un retard considérable dans sa stratégie d’implantation en Afrique. Pendant que la Chine multiplie les zones économiques sur le continent et prépare l’invasion du Made in China sur ce marché insuffisamment exploité, l’Inde piétine. Durant ce temps, Maurice continue à offrir à son voisin la possibilité d’exploiter conjointement les centaines de milliers d’hectares de concessions qu’elle a obtenues au Mozambique depuis plus d’une décennie. Tout comme nous continuons à permettre à notre partenaire d’utiliser les accords commerciaux et douaniers dont Maurice dispose à travers la Comesa et la SADC pour transformer l’île en base avancée de la production indienne à destination de l’Afrique.

Ensuite, Maurice offre à l’Inde une position stratégique inégalée. Les eaux territoriales nationales autour de Maurice, Rodrigues, Saint-Brandon et Agalega constituent un énorme terrain d’action à une marine indienne en mal de point d’ancrage dans l’océan Indien. En effet, la Chine a désormais son pied-à-terre seychellois, la France compte sur La Réunion, tandis que le couple américano-britannique dispose de Diego Garcia comme point de rayonnement. Ce qui ne laisse à l’Inde que très peu de possibilités pour assurer une présence dissuasive autour de sa marine marchande. Et conduire tous les relevés bathymétriques nécessaires aux manoeuvres de ses sous-marins nucléaires Arihant dans la zone.

Le Chota Bhai de l’Inde n’en est finalement pas un. Il convient désormais de s’en souvenir dans nos relations avec les Indiens. Un mot doit suffire à les qualifier à l’avenir : décomplexées.


On joue avec le feu!

Signaux contradictoires, incohérences et manque de solidarité au sein du gouvernement. L’État multiplie les mauvais signaux envers les bailleurs de fonds qui financent la réforme de l’économie.Au risque de se voir refuser certaines aides précieuses.

Les pinceaux sont vraiment emmêlés. Le beau tableau de la réforme économique, que peint le gouvernement arbore une tache : la réforme du secteur sucre tarde. Ce qui amène nos bailleurs de fonds à s’interroger sur la capacité de Maurice à tenir l’ensemble de ses engagements. Certes, de précieuses aides étrangères, presque acquises sur le papier, ne sont pas encore perdues. Mais encore faut-il s’assurer que le pays les encaisse. Pour cela, certaines décisions doivent être prises. Et il est impératif que certains comportements changent.

« Je ne comprends pas où on va chercher que cela risque de mal se passer avec nos bailleurs de fonds. Et que nous n’allons pas recevoir les aides escomptées. C’est vrai, les négociations sur le sucre tardent à être bouclées, mais nous sommes sur la bonne voie. Il n’y a que cela comme question à régler pour le moment », tempère un ministre. Ce dernier semble toutefois sous-estimer la perception des bailleurs de fonds sur la manière dont notre réforme est pilotée.

La refondation du secteur sucre a été présentée comme le petit engrenage qui entraînera la machinerie de la modernisation de l’économie mauricienne. C’est, en partie, pour pallier l’effet de la perte des préférences de Maurice sur la vente de son sucre sur le marché européen que nous avons réclamé auprès de l’Union européenne (UE), de la Banque mondiale, de la France et d’institutions de financements internationales, des aides et prêts pour mener à bien la réforme.

Et s’il y a bien un secteur économique qui doit montrer du dynamisme dans sa restructuration, c’est celui de la canne.

Or, depuis le début de l’année, tout est remis en cause. Oubliés, entre autres, les engagements sur la centralisation pris dans plusieurs documents soumis au principal bailleur de fonds de la réforme sucre : l’UE. En contrepartie d’aides publiques pour, notamment, le financement du coût social de la réforme, l’État demande que les sucriers acceptent de céder environ 20 % du capital des différents pôles de la future industrie de la canne. Sans parler des 5 000 arpents de terres.

On ne peut que constater l’échec

Les réunions se succèdent. Aux périodes de réchauffement des relations suivent celles d’une guerre froide entre gouvernement et sucriers. Entre-temps, les usines qui doivent cesser leurs activités cette année tournent toujours. Et payent presque leurs employés à ne rien faire.

Au gouvernement on veut à tout prix séparer les enjeux. En rappelant que l’UE ne se fonde pas exclusivement sur le processus de centralisation pour accorder les précieuses mesures d’accompagnement à Maurice. On se félicite des gages qui ont été demandés et obtenus par le pays : un plan macroéconomique fiable sur le long terme, une politique énergétique cohérente. Et une loi sur l’attribution des marchés publics.

Oui, mais il n’y a pas que cela. L’UE évalue aussi spécifiquement l’avancée de la réforme en s’appuyant sur quelques indicateurs-clés : les fermetures d’usines et la rapidité de la centralisation, l’irrigation et l’épierrage des terres sous culture de la canne, le nombre de départs volontaires à la retraite dans l’industrie et celui des femmes recyclées dans ce secteur. Là, on ne peut que constater l’échec dans ce domaine. Maurice est, pour le moment, uniquement en mesure de satisfaire la condition liée à l’épierrage et à l’irrigation.

Ce ralentissement dans le rythme de la réforme a une conséquence sous forme d’espèces sonnantes et trébuchantes. L’UE se base, en effet, sur ces indicateurs pour débourser une tranche variable, véritable bonus de performance, de 4,5 millions d’euros (environ Rs 190 millions). Mais valeur du jour, Maurice ne touchera pas un sou vaillant de cette somme qui lui paraissait acquise il y a encore un an.

Du côté de l’UE, c’est avec dépit qu’on admet que Maurice pourrait, pour la première fois depuis des années, perdre une aide qui lui était acquise. Le premier de la classe parmi les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) surprend en jouant… au can-cre ! Mais tout n’est pas qu’une question de chiffres. Il y a également la politique. Aussi, Maurice, malgré sa contre-performance, pourrait bénéficier d’une part réduite de la tranche variable. En souvenir de ses réalisations d’élè-ve modèle !

La procrastination du pays dans la réforme surprend et inquiète. « Avant même d’être affecté à Maurice, je savais déjà, l’année dernière, qui étaient Sithanen ou Boolell. Vous aviez bien défendu votre dossier. L’UE ne pouvait donc que vous aider, en augmentant la part totale des aides qui allaient revenir à votre pays. On ne comprend pas pourquoi vous ne mettez pas en œuvre les engagements que vous aviez pris dans les différents documents soumis l’année dernière », explique une source proche de la délégation de la Commission européenne (CE) à Maurice.

L’inquiétude semble gagner du terrain. Lors d’un point de presse mercredi, la chef de délégation, Claudia Wiedey, a expliqué qu’elle allait faire un rapport aux États membres de l’UE lors de sa mission à Bruxelles cette semaine, en évitant de dire si les États membres se sont alarmés de l’avancement de la réforme sucre à Maurice. Or, selon nos informations, plusieurs pays se sont déjà inquiétés de la lenteur de cette réforme, et ils commencent à questionner le bien-fondé d’un financement jugé trop généreux.

L’État offre un triste spectacle

« Vous ne vous rendez pas compte. Plu-sieurs pays ACP n’ont pas encore soumis leurs plans stratégiques. D’autres ne vont probablement pas pouvoir appliquer les leurs. Si Maurice poursuivait sa réforme avec détermination, des aides supplémentaires lui seraient assurées », précise-t-on à la CE. Mais on n’en est plus là. En milieu de semaine, la ligne de communication entre la délégation de la CE et le chef du gouvernement semblait même en panne. Plusieurs demandes de rendez-vous de la Commission étant restées lettres mortes. Et ce n’est qu’in extremis, au détour d’une conversation jeudi, qu’une réunion, qualifiée de « très cordiale et positive » par un ministre, a pu être organisée entre Claudia Wiedey et le Premier ministre, Navin Ramgoolam. Heureusement…

La situation aurait pu être mieux gé-rable, si l’État n’offrait pas, par ailleurs, un triste spectacle. C’est ce dont ont témoigné les membres d’une délégation composée, entre autres, de représentants de l’UE, de la Banque mondiale, et de la Banque africaine de développement. Les bailleurs de fonds adoptent les mêmes critères d’évaluation pour jauger la performance des pays qu’ils soutiennent, ainsi que leurs « mérites » à recevoir des aides ou prêts à taux concessionnaires. Qu’ils injectent sous forme d’une aide budgétaire globale (ABG), gérée par le ministère du Budget des pays respectifs.

C’était dans le cadre d’une tournée de prise de contact et d’information sur les projets qui demandent à être financés que cette délégation fait le tour des ministères et des institutions depuis une dizaine de jours. Malheureusement, ces visiteurs de marque ne sont pas ressortis de leurs séan-ces de travail qu’avec des informations uti-les sur les projets qui demandent à être financés. Mais aussi avec des exemples concrets du manque de cohérence à l’intérieur du gouvernement et de la médiocrité qui peut régner au sein de nos institutions.

Ainsi, un ministre, connu pour son caractère plus ou moins « spécial », s’est fait remarquer en expliquant, goguenard, à ses interlocuteurs étrangers qu’il ne comprenait pas trop comment l’ABG allait fonctionner à Maurice. Et que, de toute façon selon lui, le ministère des Finances ne juge pas utile de lui communiquer les informations dont il a besoin. Quel bel exemple de solidarité gouvernementale de la part de ce ministre qui, en passant, avait, semble-t-il, oublié de remarquer qu’un fonctionnaire du ministère des Finances accompagnait la délégation !

Un autre ministre Rouge a, lui aussi, fait comprendre à la délégation que c’était lui, le patron pour les projets qui concernent son ministère, et qu’il faudrait donc en parler à lui… et à personne d’autre.

Quand ce ne sont pas les ministres, ce sont les nominés politiques censés être des professionnels qui se sont chargés de donner une piètre image de nos institutions. Le responsable d’une agence gouvernementale a trouvé le moyen de faire comprendre à la délégation que son ministre ne souhaitait pas qu’il la reçoive. Avant de n’en recevoir qu’un seul membre.

Ailleurs, c’est l’un des deux responsables d’une importante institution qui, croyant impressionner, s’est répandu en lapalissades devant ses invités dubitatifs. Qui seront d’autant plus surpris quand l’autre responsable leur fera un exposé clair, cohérent et précis de ce que son institution veut faire. Et de confier, détaché, qu’il allait peut-être démissionner dans les jours à venir car la situation avec son collaborateur, très en vue de son ministre de tutelle, est loin d’être cordiale !

Les conséquences de son injonction

Tout cela ne serait-il pas la conséquence d’un seul phénomène ? Le manque de leadership à la tête de l’État ? C’est un fait, deux ans après avoir été portée au pouvoir, l’équipe en place ne saisit pas encore la nécessité de se montrer cohérente et solidaire par rapport à la politique gouvernementale. Elle est sans doute aidée en cela par un Premier ministre qui n’a pas encore fait de la réunion hebdomadaire du Conseil des ministres un forum de débat stratégique de l’action de l’État. Et qui, d’ailleurs, rechigne à organiser ce genre d’exercice avec ses ministres.

Au dehors, paré des atours de pourfendeur du « Grand capital », il a fini par en demander sans doute trop à une partie du secteur privé. Sans mesurer les conséquences de son injonction. Gestion politicienne des affaires de l’État ou question d’ego, on voit mal le Pre-mier ministre relâcher la pression sur les sucriers. Car, au mieux, il risque de passer pour un faible qui s’est rétracté après une phase de fermeté. Et au pire, de passer pour un vendu qui aurait cédé aux sirènes du « Grand capital » honni.

Il y a bien l’un des lieutenants de Navin Ramgoolam qui explique que le Premier ministre a raison de réclamer une grosse contrepartie à l’industrie sucrière au titre de solde de tout compte. Afin de ne plus revenir sur le sujet de la réforme sucre.

Il y a aussi ceux qui expliquent que l’apparent chaos ne serait qu’une stratégie finement orchestrée de brinckmanship, visant à faire de la menace de la guerre et du blocage généralisé une raison d’arriver au plus vite à un compromis acceptable par tous. Ce serait jouer un peu avec le feu quand même…

publié le 1er juillet 2007


Le myope, le borgne et les aveugles

Le temps nous est compté. C’est à quelques mots près, ce qu’a déclaré Pascal Lamy, il y a un an. En prenant ses fonctions à la direction générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Depuis, les rendez-vous manqués se sont succédé. La réunion ministérielle de Hong Kong, en décembre dernier, a été un cuisant échec. Les réunions suivantes également. Au point où le bouclage du cycle de négociation de Doha, lancé en 2001, semble durablement compromis. « Nous sommes en crise », dit désormais Lamy. Il a bien raison ! Pour compléter sa phrase, nous sommes tentés de dire que c’est l’utilité même de l’OMC pour ses 149 membres qui paraît être remise en cause.

Beaucoup de pays et de blocs économiques l’ont compris. C’est ce qui explique en grande partie la stratégie agressive de l’Inde, la Chine, le Brésil et d’autres encore. Ils multiplient en effet des accords économiques avec tout ce que le globe compte de pays émergents ou avec un certain potentiel économique. Est-ce une aubaine pour les pays en développement (PED) ? Pas tout à fait !

L’Inde, la Chine ou le Brésil sont loin d’être des PED comme les autres. Ils sont primus inter pares. Ce qui leur vaut une attention soutenue des États-Unis ou de l’Europe qui voient en eux des fournisseurs bon marché, mais aussi des destinations de délocalisation peu chères. Et c’est connu, quand on accorde beaucoup d’attention à quelques-uns, on néglige les autres. Ou du moins, on leur laisse des miettes d’attention… Ce qui provoque une valse-hésitation chez les États-Unis et l’Union européenne (UE) depuis les cinq dernières années. Dont l’effet notoire est la déclamation de grands discours d’intention suivis de peu d’actes.

Quand l’« Africa Growth and Opportunity Act » (Agoa) est voté par le Congrès américain en 2000, le monde applaudit la main tendue vers l’Afrique. Six ans après, il faut relativiser tout cela. Les myopes se féliciteront du bond des exportations de la région vers les États-Unis. Passées de $ 25,6 milliards en 2003 à $ 50 milliards en 2006.

Les lucides réaliseront que ce sont en fait les exportations pétrolières du Nigeria et de l’Angola qui constituent 80 % des exportations subsahariennes.

Les États-Unis participent peu à la chaîne de la valeur ajoutée en Afrique. L’Agoa ne sert qu’à prélever des ressources naturelles à l’Afrique. C’est ce qu’il faut constater ! Et en passant, il est aussi utile de relever que nos exportations vers les USA ont chuté de $ 297 millions en 2003 à $ 221 en 2005. De quoi nous amener à prendre la signature du récent « Trade and Investment Framework Agreement » avec carrément une poignée de sel.

Heureusement qu’il y a l’Europe, notre sauveur ! Dont on nous a souvent assuré du soutien indéfectible. Mais elle nous déserte aussi. Et on peut la comprendre. Frappée d’une sévère crise d’a-quoi-bonisme, elle tourne le dos à l’Afrique. Convaincue que les accords de Lomé, de Cotonou ou les Fonds européens de développement successifs n’ont finalement pas aidé les pays Afrique, Caraibes et Pacifique (ACP)à assurer leur décollage industriel et économique. Oui, Maurice est une exception, mais elle est bien la seule. Parmi les aveugles, le borgne est roi. Mais il reste borgne !

L’Europe ne juge plus utile d’injecter des milliards d’euros dans des économies qui n’en feront pas bon usage. C’est aussi pourquoi le processus de la conclusion d’accords de partenariats économiques (Ape) entre l’Europe et les ACP est au point mort. En 2008 l’accord de Cotonou sera caduc… mais on ne lui aura pas trouvé de remplaçant.

Que doivent donc faire les petites économies, comme la nôtre, pour s’assurer une croissance économique pérenne dans une conjoncture sans cesse chamboulée ? La solution est simpliste : produire en étant compétitif, exporter, être inventif en choisissant des créneaux nouveaux et porteurs. Une recette connue et usitée. Pour peu qu’on puisse pénétrer sur les grands marchés. Ce qui n’est pas impossible.

Car au fond, beaucoup de pays émergents ou développés font les yeux doux aux borgnes dans notre genre.

Reste donc à produire et à exporter. Mais pour cela il faut de la capacité de production. Des financements pour mettre en place des programmes de formation. De l’aide à l’entrepreneuriat et au financement de nouveaux tissus industriel. On en revient à la question de l’« Aid for trade ». Dont la discussion est plus ou moins bloquée à l’OMC et à l’UE. Autant dire qu’il vaut mieux compter sur personne dans la conjoncture actuelle. Rêver « d’aides » étrangères ne nous mènera nulle part. Plus que jamais nous devons nous réinventer. Et tant mieux si la Chine et l’Inde nous donnent un coup de main pour cela.

publié le 24 septembre 2006


Donnant, donnant à l’indienne

Où s’arrêtera donc l’Inde ? Notre grand voisin montre à notre égard une magnanimité économique étonnante. Elle l’a démontrée encore une fois cette semaine. Lors des négociations portant sur l’établissement d’un accord de libre-échange (Ale) liant les deux pays. Dans le cadre du « Comprehensive Economic Cooperation and Partnership agreement » (Cecpa), Maurice pourra exporter, hors taxes, jusqu’à un million de pièces de textile-habillement, 15 000 tonnes de sucres spéciaux et 50 000 litres de rhum vers l’Inde. De quoi générer des revenus dépassant allégrement le milliard de roupies.

Le commerce international est une question d’équilibre. En instituant des rapports commerciaux balancés, les nations en phase de croissance comme l’Inde et Maurice se développent les unes avec les autres. Et non les unes contre les autres. Or, le déséquilibre commercial entre l’Inde et Maurice est abyssal depuis des années. Et aucun signe d’un éventuel resserrement de celui-ci ne pointe à l’horizon.

En 2005, quand Maurice a exporté l’équivalent de Rs 100 de biens et services en Inde, elle en a importé, en contrepartie, Rs 2 485. Le fossé se creuse. Les statistiques des deux dernières années le confirment, nos exportations vers l’Inde sont passées de Rs 499 millions en 2004 à Rs 260 millions en 2005.

Alors l’Inde se rattrape. Puisque Maurice n’arrive pas à rétablir l’équilibre, la Grande Péninsule nous couvre d’aides, de lignes de crédits, de « grants » divers et variés afin d’aider l’économie. Ainsi, à l’issue de sa visite officielle d’octobre dernier en Inde, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, est rentré au pays avec une ligne de crédit de Rs 3 milliards sous le bras. Dont Rs 750 millions sous forme de dons pour financer des projets liés à la production d’énergie et au commerce maritime.

Les chiffres paraissent énormes mais il convient de les relativiser pour comprendre le peu d’importance, commercialement parlant, que Maurice représente pour son puissant voisin. En 2004, la part de Maurice dans les importations indiennes s’est chiffrée à 0,01 %.

« Mais il n’y a pas que le commerce dans la vie », répondront tous ceux qui expliquent la magnanimité de l’Inde envers Maurice par les très profonds liens d’amitié, de fraternité et de respect qui les lient. Certes, ils sont réels. Mais ils n’expliquent pas tout.

L’Inde est une puissance économique mondiale dont la force s’accroît vite. Mais pas assez. Notamment à cause de la lenteur, les soubresauts et des faux départs des négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Pour contourner ce problème, l’Inde recourt à une intelligente stratégie de développement par des traités de libre-échange ou d’échange préférentiel.

De tels accords sont en négociation avec la Russie, l’« Association of South East Asian Nations » (Asean) et une bonne dizaine d’autres pays. L’Inde se construit patiemment des portes d’entrée sur tous les continents. De sorte que lorsque l’OMC libéralisera enfin le commerce mondial, l’Inde aura eu le temps de pénétrer dans les principaux marchés qu’elle lorgne depuis des années.

La réalité et le mot choisi pour la décrire ne doivent pas choquer. Maurice n’est qu’un pion de l’Inde sur l’échiquier économique et commercial en Afrique. Tout en négociant le Cecpa avec Maurice, l’Inde finalise également un traité de libre-échange avec la « Southern Africa Customs Union ». Et prépare avec fébrilité un accord cadre la reliant avec deux autres puissantes nations en développement : le Brésil et l’Afrique du Sud. Ce triangle pourrait à terme devenir le centre de gravité mondial dans le domaine de la production automobile, pharmaceutique et même agroalimentaire.

Le Cecpa, à le voir de la perspective mauricienne, apparaît comme un formidable outil qui pourra être mis au service du développement économique du pays. Soit en permettant des exportations accrues en Inde. Ou à travers des possibilités de joint ventures avec des entreprises indiennes pour exploiter de nouveaux marchés africains. Il y a de çà. Mais que cela !

L’Inde a verrouillé sa porte d’entrée en établissant sa liste de produits sensibles qu’elle ne souhaite pas voir couverts par l’Ale. Pas de risque donc que Port-Louis ne serve de port de transit pour des volumes massifs de produits alimentaires africains qui entreraient hors taxes en Inde à prix sacrifiés.

Le Cecpa offre une formidable contrepartie à l’Inde ; il lui permet d’investir et d’exporter massivement en Afrique. Prenant avantage des accords des Ale de Maurice dans le cadre de ses relations avec le « Common Market for Eastern and Southern Africa et la Southen African Development Community ». La magnanimité de la Grande Péninsule n’est pas si désintéressée que cela.

La relation Inde-Maurice se résume à cela. C’est du donnant, donnant avec une petite dimension affective en plus. Il n’y a pas de raison de ne pas s’en contenter.

publié le 21 mai 2006


solidarité de coeur

Nous ne pensons qu’à ça. Le commerce nous obsède. La mondialisation et ses effets nous ont convaincus que le développement d’un pays comme le nôtre passe par sa capacité à commercer et à promouvoir le libre-échange. Mais depuis environ 5 ans, nos décideurs économiques et politiques se rendent compte qu’il ne suffit pas d’être obsédé par la chose.

En effet, il faut avoir en face des marchés perméables, susceptibles d’être pris d’assaut, et surtout des prix compétitifs et les volumes d’exportation adéquats pour pouvoir le faire. Mais quand Maurice réussit à réunir la première série de conditions, la deuxième lui fait défaut – et vice-versa. Quand ce ne sont pas les deux qui manquent… Dès lors, armés de la plus grande patience et d’un inaltérable espoir, nous nous tournons vers nos deux plus grands marchés : l’Europe et les États-Unis… pour qu’ils nous aident à commercer avec eux !

À ce sujet, nos deux partenaires ont une approche qu’on pourrait qualifier de divergente. Au dogme Trade, Not Aid, des États-Unis s’oppose l’approche plus souple et tiers-mondiste d’Aid for Trade européen, dont les pays en développement et les moins avancés bénéficient. En juillet 2005, l’Union européenne a ainsi pris l’engagement d’allouer la somme d’un milliard d’euros pour l’aide au commerce entre 2007 et 2013. Cela tranche singulièrement avec l’approche américaine, qui consiste à laisser entrer des produits en régi-me hors taxes moyennant le respect de quelques règles d’origine. Il ne faut rien attendre de plus !

Le bon sens voudrait donc que le pays se tourne vers l’interlocuteur qui est le plus à même de nous aider. Il n ‘y a pas trop de possibilités, c’est l’Europe ou personne. Et au sein de ce bloc, c’est la France qui apparaît comme l’avocat de la cause mauricienne. Voila un pays avec lequel nous partageons des « liens d’amitiés » et de « cœur » indéniables, et qui, soulignent nos dirigeants, ne manque jamais de « soutenir » Maurice dans les moments durs.

C’est exactement le discours qu’a tenu le Premier ministre, Navin Ramgoolam, à l’issue de son entretien avec le président français, Jacques Chirac, cette semaine. Face à la caméra de la MBC, Ramgoolam réitère l’amitié de la France pour Maurice et se félicite de la compréhension du président Chirac tout en le remerciant « de son soutien ». Chirac l’interrompt, en lui tenant le bras. Il précise : « C’est un soutien de cœur, M. le Premier ministre. » C’est un geste à décrypter. Une intervention qui en dit long sur l’attitude de la France vis-à-vis de Maurice.

Quand on lit attentivement le communiqué de l’Élysée sur la rencontre Ramgoolam/Chirac, on se rend compte que la France n’a pris aucun engagement envers nous. Chirac s’est en fait contenté d’assurer son soutien « moral » à Ramgoolam quand il s’agira de défendre la cause mauricienne devant les instances européennes et internationales. Si nous voulons être optimistes dans la formulation, nous dirons que la France a souscrit à une obligation de moyens envers Maurice, certainement pas de résultat !

Il ne pouvait en être autrement. Le plan de financement de 500 millions d’euros que le ministre des Finances, Rama Sithanen, a mis sur la table à Paris est ambitieux. Trop peut-être, pour que le président Chirac donne l’impression de le soutenir.

De même, l’appui que nous accorde la France au niveau européen ne peut être que moral. Car plus que jamais, les partenaires majeurs de la France que sont l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Espagne penchent pour un budget européen 2007-2013 plus austère en matière d’aides diverses aux pays en développement. Cela, afin de dégager des économies visant à financer des projets de restructuration et des soutiens intra-européens. Ainsi va la diplomatie économique. Durant les temps durs, à défaut d’avoir un véritable soutien, on se contente d’un soutien de cœur. C’est toujours bon à prendre…

publié le 2 avril 2006


Good morning India!

Il devient impératif de se débarasser des préjugés envers la qualité des produits indiens. Le deuxième partenaire commercial de Maurice offre en effet un immense potentiel pour les importations.

L’Inde est le deuxième partenaire commercial du pays après l’Afrique du Sud. Nous passons d’ailleurs notre temps à nous en féliciter. Mais alors que notre grand voisin est conquérant sur le marché international, il semble presque céder du terrain à Maurice. Certes, l’Inde exporte davantage vers Maurice chaque année. En 2004, ce pays a exporté à Maurice l’équivalent de Rs 6,9 milliards de biens et services. Mais la Chine, en ascension constante, a dépassé la barre des Rs 7 milliards ! Pourquoi les importations Made in India n’envahissent-elles pas encore le pays ? C’est que le Mauricien moyen, mais aussi une bonne partie de notre communauté des affaires, ne semblent pas connaître le vrai potentiel de l’Inde. Demain il faudra dire « Good morning India » ! Et adieu à nos préjugés sur la qualité et la fiabilité du label indien.

Le constat est assez accablant dans nos supermarchés. Le Made In India n’est pas très présent dans les rayons. Thierry Sik Yuen, le directeur du supermarché Sik Yuen à Curepipe hésite à citer les produits indiens qu’il commercialise. « Il y a effectivement peu de produits indiens dans nos rayons », admet-il. Chez SOMAGS, la centrale d’achat des supermarchés Jumbo et Spar, on tient à peu près le même langage. Au point où Gessen Veeraragoo, le responsable des achats non-alimentaires de la centrale, préfère parler de la forte présence des produits « asiatiques » dans les supermarchés. Ce qui revient plutôt à parler de la popularité du Made in China !

« Les fournisseurs locaux qui importent des produits de l’Inde nous vendent plus souvent des pooja sets et des ustensiles de cuisines », explique-t-il.

Ce n’est que depuis quelque temps qu’on entend parler de la venue d’un géant indien de l’alimentaire : Amul, leader des produits laitiers dans la Grande péninsule. Les produits de cette entreprise seraient d’un excellent rapport qualité-prix. Son absence du marché mauricien demeure donc jusqu’ici une énigme. Dire qu’Amul a conquis des parts de marché non-négligeables aux Etats-Unis, dans la péninsule arabique et en Europe.

Il doit donc bien y avoir des raisons qui expliquent pourquoi les produits indiens ne sont pas plus présents dans l’île. Au premier rang des explications, figurent les doutes sur la qualité du Made in India.

« Nous constatons effectivement un préjugé par rapport à certains produits indiens. Mais je suis incapable de dire pourquoi il en est ainsi », se désole Prashant Agarwal, second secrétaire à la haute-commission indienne. Le Mauricien moyen ne se serait pas encore débarrassé d’une certaine image de l’Inde. Mais laquelle ?

Retard sur les emballages

« Quand un mauricien pense à l’Inde, il pense à sa profondeur spirituelle et à ses traditions millénaires. Pas aux industries de pointe ! C’est comme pour Maurice, un étranger parlera de nos plages, pas de notre secteur financier !» explique Nanda Pavaday, directeur de l’agence de communication Amadeus. Cette perception empêche, dans une certaine mesure, la pénétration des produits alimentaires, de l’ingénierie, de l’automobile et des technologies de pointe indiennes sur le marché local.

Quelques réticences semblent effectivement justifiées. Mamade Bhoyroo, expert automobile auprès des assurances, se montre quelque peu sévère contre les voitures Made in India. « Leur carrosserie rouille trop vite. En conséquence, une voiture neuve achetée Rs 300 000 ne vaut plus que Rs 100 000 deux ans après. »

Quand ce n’est pas l’être, c’est le paraître qui déplaît. « Les produits indiens souffrent d’une certaine faiblesse au niveau du packaging » pense Mahmood Cheeroo, secrétaire général de la Mauritius Chamber of Commerce and Industry. Et pour les consommateurs sophistiqués que sont devenus les Mauriciens, ce défaut peut être impardonnable.

Pendant que les entreprises chinoises font de gros efforts sur les emballages, les indiens semblent avoir un train de retard. « Ils se sont habitués à produire pour un marché intérieur d’un milliard pas nécessairement trop exigeant. Mais quand il s’agit d’exporter, le branding et du packaging prennent une toute autre importance. Les Indiens ne le réalisent pas assez », commente Nanda Pavaday.

Mais il ne faut pas non plus croire qu’il n’y a que des insatisfaits. Si L’Inde exporte près de Rs 7 milliards de biens et services vers Maurice, c’est que les produits indiens doivent quand même être appréciés. Ganesh Ramalingum, directeur de l’opérateur télécom et Internet DCL est de ceux-là. « Nous avons acheté des serveurs et routeurs Internet à une compagnie indienne en 2001. Leur prix était très compétitif. Le service après vente est irréprochable. Quand il s’agira de racheter du matériel je penserai à l’Inde. »

Chez Axess, concessionnaire de la marque indienne Suzuki-Maruti, on affiche également la satisfaction. « Les ventes des petites cylindrées se portent très bien. Nous avons vendu 82 Suzuki-Maruti depuis le début de l’année. C’est la meilleure vente, et de loin, dans cette catégorie de voiture à Maurice », se félicite Koraysha Dhunputh, marketing coordinator d’Axess. Et les clients ne sont pas ceux que l’on croit ! Les Maruti sont plutôt achetées pour servir de deuxième petite voiture dans des familles aisées. Les bonnes ventes de la marque à Maurice ne seraient pas liées à un marché ethnique comme on pourrait le croire. Les cyclomoteurs indiens Panther, commercialisés depuis une quinzaine d’années font également des heureux. « Ils sont économiques et robustes », confirme un propriétaire.

Mais on aura beau avoir des exemples de clients satisfaits, les préjugés demeurent parfois coriaces. Notre passé d’île colonisée, notre culture eurocentriste sont autant de raisons invoquées pour expliquer une certaine méfiance envers le Made in India et les Indiens eux-mêmes. Jusqu’à l’absurde.

« Si une opportunité de joint-venture similaire m’est offerte par des indiens et des européens, je crois sincèrement que je choisirais l’offre européenne. Les Indiens nous ressemblent. Zot parfoi inpe triangere kouma morisien. On se méfie », avoue sans ambages un dirigeant d’entreprise.

La méfiance peut même prendre des tournures dramatiques. « Ma fille souffrait de complication cardiaque l’année dernière. Elle a été opérée à l’hôpital public de Manipur. L’opération a été un succès. Et j’ai été impressionné par la qualité des soins et l’environnement hospitalier », confie Raymond. Son incompréhension est donc grande quand il a su qu’une mère dont l’enfant souffre des mêmes complications préfère que son fils soit opéré en Afrique du Sud, sur les conseils de ses médecins. Alors que le traitement aurait été équivalent en Inde et aussi moins coûteux.

Nouvelles normes strictes et fiables

L’Inde abrite pourtant des industries qui sont parfois des leaders mondiaux dans leur domaine. C’est le cas pour certains laboratoires pharmaceutiques comme Ranbaxy, premier fabricant de médicaments générique en Inde et 6e au monde. Les Etats-Unis achètent 48 % de sa production. Son succès est tel en Angleterre qu’un procès pour abus de position dominante, et non pour la mauvaise qualité de ses médicaments, lui a été intenté cette année par le National Health Service britannique.

Le savoir-faire industriel de l’Inde attire. Ainsi, plusieurs multinationales ont cédé à des entreprises indiennes le droit de fabriquer leurs produits sous licence en Inde. C’est le cas du géant de l’électronique Samsung. L’Inde donne en effet de plus en plus de gages de la qualité de ses services et de sa production industrielle. Les nouvelles normes adoptées et en vigueur en Inde sont strictes et fiables.

« En 2004, ce
pays a exporté
à Maurice
l’équivalent de
Rs 6,9 milliards
de biens et
services. »

« Nous ne faisons pas des tests individuels sur les produits indiens importés. Mais il n’y a pas de raison de ne pas faire confiance aux normes ISI du Bureau of Indian Standards. Si un produit porte le label ISI, c’est qu’il est sûr », commente Mosadeq Sahebdin, de l’Institut pour la protection des consommateurs.

Parallèlement, des entreprises de certifications comme SGS conduisent un grand nombre d’audits de qualité auprès des entreprises indiennes afin de leur attribuer les labels ISO. Dont le dernier ISO 22000, considéré comme l’unique norme de sécurité alimentaire internationalement reconnue.

Mais les préjugés ont la vie dure. « Nous vendons du bœuf en provenance d’Inde. J’y ai goûté, il est de qualité comparable à celui d’Australie ou du Brésil », affirme Thierry Sik Yuen. Mais les consommateurs préféreront se rabattre sur leurs « valeurs sûres » en provenance d’Australie confirme Gessen Veeraragoo.

Alors, le déferlement Made in India, ça ne semble pas être pour demain. Ou peut-être que si ! « Le consommateur est roi. C’est lui qui décide. Les préjugés changent. Dans les années 60, les voitures japonaises n’avaient pas la cote à Maurice. La situation va certainement évoluer sur les produits indiens également », prédit Mamood Chereoo.

Finalement, ce sont les importateurs et autres opérateurs économiques qui décideront. Car la logique commerciale prime. Si ces derniers sont convaincus que certains produits indiens, à des prix compétitifs de surcroît, auront du succès à Maurice, ils ne lésineront pas sur les moyens pour les écouler avec un marketing agressif s’il le faut. C’est ce que pense Mahmood Cheeroo.

L’exemple de nos importations de chocolats et de confiseries est cité. Elles ont obéit à un cycle. Pré-indépendance, la majorité était importée d’Angleterre. Puis on a trouvé moins cher et aussi bon en Afrique du Sud. Ce qui a sonné le glas de nos importations de confiseries d’Angleterre. Ensuite ce sont les produits en provenance de la Malaisie qui ont conquis le marché mauricien. Le prochain cycle sera-t-il celui des produits indiens… et pas seulement dans la confiserie ? On ne le sait pas encore.

Car les goûts et les couleurs ne se discutent pas ! Mais encore faut-il savoir si les mauriciens ne préfèrent pas certains goûts pour les mauvaises raisons…

EXPORTATIONS INDIENNES
Une force de frappe mondiale


Impossible de sous-estimer le potentiel commercial de l’Inde.

Le dernier rapport sur les échanges commerciaux de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) paru cette semaine démontre l’importance de ce pays dans l’économie planétaire. Au hit-parade des exportateurs en 2004, l’Inde a figuré à la 30e place pour les marchandises et en 16e position au tableau des services. Le pays a exporté l’équivalent de 115 milliards de dollars de biens et services. Avec une croissance économique de 7,3 %, qualifiée « d’exceptionnelle » par l’OMC, les exportations indiennes devraient continuer à croître significativement en 2005. Ses exportations sont variées. Dans le commerce des biens, le pays écoule sur le marché mondial du textile, des produits agricoles, de l’ingénierie lourde et légère, des pierres précieuses, des bijoux, du cuir, des éléments chimiques et autres produits pharmaceutiques ainsi que de l’électronique. Dans le secteur des services, c’est le pilier traditionnel du tourisme et des transports qui lui rapporte gros. Mais dans le tertiaire, c’est la nouvelle économie qui permet à notre grand voisin de jouer un rôle majeur en Asie. Les activités de développement de logiciels et d’externalisation (31 milliards de dollars en 2004) placent le pays derrière le Japon tout en lui permettant de surclasser toutes les autres nations asiatiques dans ce domaine. Les principaux clients des biens et services produits en Inde sont l’Union européenne et les États-Unis. Ils achètent respectivement 22,7 % et 18 % des exportations indiennes. Les Émirats arabes unis, Hong Kong, la Chine et Singapour comptent également parmi les gros importateurs du Made in India. Maurice, avec ses Rs 6,9 milliards de produits et services importés en 2004, n’est qu’un minuscule client pour l’Inde.

publié le 30 octobre 2005


Pa pe vann rev

Il y a le message et la manière de le transmettre. Mercredi dernier en annonçant son Roadmap for the Mauritius Sugarcane Industry for the 21st Century, Arvin Boolell, le ministre de l’Agro-industrie, a parlé avec mesure. Son « pas pé vanne rev » prononcé à plusieurs reprises, sonnait très juste. Mais le ministre est un politique, et les politiques ne livrent pas toujours la cruelle réalité à ceux qui les écoutent. Boolell a prévenu que 2006 pourrait être l’an I de l’ère difficile de l’industrie de la canne.

Maurice se montre très combative vis-à-vis de la proposition de réduire de 39 % le prix garanti de son sucre sur le marché européen. Le gouvernement semble vouloir croire qu’une réduction de 20 % pourrait être négociée avec la Commission européenne. Soit. Mais dans ce cas, qu’est-ce qui nous permet de dire que l’Australie et le Brésil se satisferont de cette baisse alternative ? Ils sont déjà en litige avec l’Union européenne (UE) sur le dossier sucre. Demain, mécontents, ils pourront demander à l’OMC de « forcer » l’UE à respecter son engagement de baisser ses prix d’achats de 39 %. Retour à la case départ…

Autre espoir qu’il convient de mitiger : la filière éthanol. Loin de nous l’idée de dire qu’elle n’a pas d’avenir. Chandni Oil Company a annoncé hier son projet de Rs 600 millions pour produire ce carburant vert. La production à grande échelle de l’éthanol suscite de vifs intérêts. Mais elle a ses limites.

Pour fabriquer une grande quantité d’éthanol il va falloir utiliser toute la canne, et non pas seulement la mélasse que l’on pourra récupérer. Mais quel mélange canne à sucre/canne à éthanol choisirons-nous ? Faudra-t-il alors accélérer davantage le processus de fermetures des usines sucrières ?

Sa fabrication pose également quelques sérieux problèmes environnementaux. Les unités de production d’éthanol propres sont encore rares aujourd’hui. Sommes-nous prêts et préparés à prendre ces risques ? Le tableau semble sombre, sans issue…

Alors la canne aura-t-elle disparu en 2020 ? Certainement pas ! Nous sommes bien d’accord avec Arvin Boolell à ce sujet. Multifonctionnalité de la canne oblige, elle servira toujours, mais à d’autres intérêts : comme toile de fond de la destination de rêve pour touristes, barrière contre l’érosion et usine de règlement micro-climatique pour l’environnement. On ne peut se permettre de raser des hectares de cannes pour y mettre à la place des logements sociaux ou des zones industrielles.

Ce qu’il faut faire comprendre aux planteurs et à la population, Arvin Boolell commence à le faire timidement. C’est que le choc sera plus brutal qu’on ne le pense. Une partie des planteurs ne sera ni plus ni moins que des jardiniers paysagistes chargés de conserver le cachet touristique et l’intégrité environnementale de l’île.

Et c’est à ce titre, et non plus en tant que producteurs de cannes, qu’ils seront rémunérés. Compensés, semble plus juste.

En attendant que la technologie et les moyens alternatifs d’utiliser la canne atteignent un degré de rentabilité, les 60 000 familles qui en vivent ne peuvent prétendre à des lendemains meilleurs.

Il faut le dire. Pa pe vann reve…

publié le 18 septembre 2005


Le grand frère

Cette semaine, Maurice déroule le tapis rouge au Premier ministre indien, Manmohan Singh. Peu de pays, à l’exception de la France, peut-être, auront autant contribué à l’avancement économique et social de Maurice. Coopération économique et culturelle, aides, commerce, investissements. Maurice doit beaucoup à l’Inde. Le lui rendons-nous ?

Oui, sans doute ! Il y a d’abord le commerce. En 2004, Maurice a exporté l’équivalent de Rs 500 millions de biens et services vers l’Inde. La même année, nos importations ont presque atteint Rs 7 milliards. Seule l’Afrique du Sud peut prétendre bénéficier d’une meilleure balance commerciale avec Maurice. L’Inde dépense chez nous. Et nous dépensons en Inde !

Puis, il y a ce Traité de non-double imposition (TNDI). À lui seul, il permet à des milliards de dollars de transiter par Maurice pour finir dans d’énormes projets d’investissement en Inde. Faisant (artificiellement) de Maurice sa source la plus importante d’Investissement étranger direct (IED). Le Financial Express indien confirme cette première place en début de semaine. Environ 8 691 milliards de dollars ont transité à Maurice vers l’Inde de 1991 à 2004, rapporte le journal. À elle seule, Maurice a canalisé 30 % de l’IED en Inde durant cette période. Colossal ! Le grand frère veille sur le petit frère. Et le petit le lui rend bien !

Ce qui amène l’Inde à vouloir en faire davantage. Les diplomates français et indiens à Maurice ne l’avoueront jamais ouvertement. Mais la France voudrait bien conserver sa position de premier partenaire économique du pays. Et l’Inde voudrait bien la lui piquer. Et cette visite diplomatique sera une autre étape vers cet objectif.

La presse indienne annonce, en effet, la signature du Comprehensive Economic Cooperation Partnership Agreement (CECPA) entre les deux pays. C’est en quelque sorte un super-accord de libre échange qui concernera bien évidemment le commerce de biens et services. Mais le CECPA mettra aussi un peu d’ordre dans le TNDI. Permettant au gouvernement indien de percevoir quelques revenus fiscaux à partir des mouvements de capitaux. Tout en contrôlant davantage les velléités de blanchiment d’argent que ceux qui fréquentent notre offshore pourraient avoir.

Nos politiques, en particulier le Premier ministre, voudront enrober la visite de Manmohan Singh de toute une symbolique. Mais au-delà des aspects affectifs, c’est avant tout une visite d’État à caractère économique. Et on s’en réjouit. Si nous pouvions avoir le même type de relations avec la Chine…

publié le 27 mars 2005


Pas que des chinoiseries!

Que sait-on de la Chine ? Que c’est l’une des économies les plus dynamiques au monde. Que sa croissance économique flirte avec les 10 % depuis environ trois ans. Que sa capacité de production textile menace, à elle seule, une dizaine de pays. Mais sait-on ce qu’on peut en espérer ?

On peut se réjouir des lignes de crédit, des accords de dessertes aériennes, du possible axe commercial Chine-Southern Africa Development Community que rapporte aujourd’hui le Premier ministre. Mais à vouloir s’associer à la Chine, il vaut mieux s’y prendre de la meilleure façon qui soit. En choisissant les créneaux les plus porteurs. Celui de la technologie.

La Chine a fait comme l’Inde en somme. Les Indiens ont réussi, grâce à de nombreuses années de travail sur les semi-conducteurs, à permettre aux processeurs des ordinateurs de décupler leur vitesse de travail. Ils l’ont fait seuls, ou en collaboration avec des entreprises ou institutions étrangères. Le nombre d’Indiens « squattant » les couloirs et laboratoires du Massachusetts Institute of Technology de Boston, berceau d’un grand nombre d’innovations technologiques, est proprement hallucinant. Mais la Chine, elle, ne s’est pas donné les moyens de créer de la technologie. Elle s’est octroyé les moyens de l’acquérir. Grâce à des alliances stratégiques.

Un chef d’entreprise qui a suivi Jacques Chirac en Chine, l’an dernier, avait bien résumé la situation. Il fallait qu’il trouve un partenaire chinois pour fabriquer, au plus bas coût, des câbles optiques en Chine. Cela allait, en même temps, lui ouvrir les portes de ce marché dans l’Empire du milieu. Mais à quel prix ! En contrepartie, il a dû consentir à transférer toute sa technologie de pointe en Chine. Son partenaire là-bas pourra l’utiliser, de manière autonome, d’ici trois ans.

D’autres avant ont suivi le même parcours. Le fabricant d’ordinateurs Lenovo a d’abord absorbé quelques technologies étrangères avant de vouloir engloutir le pôle PC d’IBM. Le fabricant d’électroménager Haier est entré en partenariat stratégique avec des entreprises européennes et américaines, avant de connaître un énorme succès commercial sur ces deux continents.

Voici donc le nerf de la guerre : le transfert de technologie. Ce n’est pas le commerce traditionnel entre nos deux pays qui est important, mais les technologies que nous pourrons acquérir de la Chine, en concluant des partenariats stratégiques avec les entreprises de ce pays. Une fois sur le sol mauricien elles pourraient être mises à contribution dans le secteur des technologies de l’information et de la communication. Elles seraient alors utilisées pour l’assemblage ou la fabrication de composants high-tech destinés à l’export ou à la vente dans notre duty-free island de demain.

Mais ce positionnement dépend de la volonté de plusieurs acteurs. Le gouvernement mais aussi les entreprises et du Board of Investment. La Chine n’a pas que des chinoiseries à nous offrir !

publié le 30 janvier 2005


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