On (se) fiche (de) qui ?

Ils y voient l’empreinte d’une conspiration. Visant à tous nous ficher afin de mieux nous contrôler. C’est au nom des libertés fondamentales que les opposants à l’introduction de la nouvelle carte d’identité nationale biométrique mènent leur croisade. Certains devant les tribunaux, quelques-uns dans la rue et d’autres sur les réseaux sociaux. Portée par les milliers de signatures recueillies sur le Web, enhardie par sa défaite devant la Cour suprême – ou la demi-victoire, selon là où l’on se place –, la contestation redouble d’effort. Dans leur saine excitation toutefois, les têtes pensantes du mouvement omettent de voir le tableau d’ensemble.

Certes, ils n’ont pas tort de dire que la cause est entendue. La Grande-Bretagne, la patrie de la vidéo surveillance, mais aussi de la Magna Carta, a abandonné le principe d’une carte d’identité biométrique depuis 2010. Un revirement spectaculaire, car des milliers d’ID cards étaient déjà en circulation. L’an dernier, c’est le Conseil constitutionnel français qui s’est prononcé contre la création d’un fichier unique répertoriant toutes les données biométriques des détenteurs de la carte d’identité française. La carte d’identité biométrique pose donc problème ici comme ailleurs. Mais le combat se limite-t-il simplement à dire non à celle-ci ?

Dans leur empressement à dénoncer un aspect du problème, les opposants en oublient les autres. Car la biométrie et l’utilisation de données personnelles des Mauriciens est une pratique déjà bien installée dans le pays. Le recueil des empreintes digitales, l’aspect jugé le plus choquant de la nouvelle carte d’identité, est une pratique courante chez des centaines d’entreprises et d’institutions publiques. Elles y ont recours pour répertorier les allers et venues de leurs collaborateurs.

Mais où sont stockées ces données d’empreintes ? Qui y a accès ? Les empreintes recueillies par les administrations publiques sont-elles transférées vers un serveur central ? Et si oui, dans quels cas peut-on y accéder ? Ces questions ne semblent pas avoir été posées précisément. Les réponses, en tout cas, ne sont pas du domaine public.

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Ce qui demeure flou également, c’est le fonctionnement des deux grands opérateurs de téléphonie mobile du pays : Orange et Emtel. Puisque le combat actuellement mené est celui des libertés individuelles et du respect de la vie privée, il est peut-être aussi temps de comprendre la nature des obligations légales de ces deux opérateurs envers l’Etat. La lecture d’une Public Land Mobile Network Licence qu’octroie l’Information and Communication Technologies Authority (ICTA) s’avère édifiante.

Ainsi, chaque opérateur mobile, pour des « national security reasons », a l’obligation « at all material times » de mettre à la disposition de l’ICTA ou de toute autre institution désignée « all monitoring facilities at its own cost ». Sauf qu’on ne sait pas qui gère au quotidien ces « monitoring facilities », encore moins qui y accède et selon quel protocole d’intervention, sur ordre de qui et surtout dans quel but. Dans un pays disposant de plus d’abonnements de téléphonie mobile que d’habitants, la possibilité d’intrusion dans la vie privée de chaque citoyen est quotidienne. Or jusqu’ici, cela n’a pas semblé être un motif suffisant pour déclencher le même type de réaction qu’avec la carte d’identité nationale.

Aucune réaction, non plus, face à la machine à intrusion planétaire : Facebook. Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans l’action des opposants à la nouvelle carte d’identité. Un peu plus du quart de la population locale détient un compte sur la plateforme de Zuckerberg. Or, à chaque fois qu’un utilisateur du réseau social accepte d’utiliser un jeu ou de télécharger une application, toute une série d’informations privées sont captées par Facebook. Elles vont du nom des amis du facebookeur aux derniers lieux visités, en passant par son statut marital ou sa préférence politique. Au final, dénoncer la nouvelle carte d’identité nationale en utilisant lourdement le réseau social, c’est comme participer à une manifestation pour la paix dans le monde avec une kalachnikov et un bazooka en bandoulière !

Si l’aspect parcellaire de l’action des opposants à la carte d’identité nationale peut déranger, le questionnement général au sujet de cette initiative du gouvernement doit être peaufiné. Il y a, en fait, deux problèmes à résoudre.

D’une part, le manque de confiance totale d’une partie de la population dans le gouvernement. Elle s’inquiète, à juste titre, de l’utilisation à des fins inavouées de données personnelles censées d’abord sécuriser la nouvelle carte d’identité. C’est au gouvernement de démontrer que cette crainte est injustifiée. Tout comme c’est à lui de s’assurer qu’une institution indépendante et compétente atteste de la bonne utilisation de la base de données biométriques des Mauriciens. Confier cette tâche au Data Protection Office, placé sous la tutelle du bureau du Premier ministre, serait grossièrement contreproductif.

D’autre part, il s’agit d’ouvrir un débat plus large sur l’état de la protection des données et des informations privées à Maurice. A l’ère du tout technologique, le pays ne peut plus faire l’économie d’un tel débat national. Il y va de la protection de la vie privée de chacun des 1,3 million de Mauriciens. Au final, il s’agit de prévenir l’instauration d’un Etat policier et sécuritaire rendu enfin possible par la technologie.

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4 responses to “On (se) fiche (de) qui ?

  • Fabrice

    Man.
    Tout le monde a le choix d’utiliser un cellulaire, ou d’ouvrir un compte Facebook. On choisit ce qu’on met dessus (tout en étant conscient que certaines infos sont enregistrées par défaut: IP, MAC address…). Mais on a le CHOIX.
    Personne ne vous impose de blogguer sur wordpress ou d’ouvrir un compte Facebook. Vous le faites en étant conscient de ce qui se passe derrière.

    Cette nouvelle carte, ou plutôt cette nouvelle DATABASE, la carte elle-même n’étant pas le problème, nous est imposée sans qu’on ait le choix.
    Si, le choix de passer 5 ans en prison.

    Choix = liberté.
    Voila pourquoi cela est une atteinte à la liberté.

  • Fabien

    Until we receive funds to campaign against the new Id card on TV, billboards or newspapers the campaign against biometrics on the new id card is going to take place on Facebook simply because it is free and we have the CHOICE of how much privacy WE WANT and we share ONLY what we want, it does not infringe on my rights as a human being, it does impose a 5 year in jail to those who do not comply While the Gov is already manipulating the public though the MBC and other big medias and that we are just simple citizens who are doing with what we have

  • Dik

    Nice analysis Rabin and very well written..

  • Suraj

    It’s just a question of ethical analysis, where there is no right or wrong answer,but a sense of judgement must prevail.
    However,u have rightly pin pointed the fact that data is collected in an almost illegal way by many other entities, e.g, just bought a pair of sandals and shop owner is collecting mobile num and email without explaining to me why and how they would use the data,which is clearly an infringement to Data Protection Act 2010.

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