Les orphelins de la République

Notre droit est bâtard. Notre culture l’est tout autant. De temps en temps, toutefois, arrive le moment de trancher. Il va falloir le faire au sujet de la protection de la vie privée des personnalités publiques, notamment les politiques, ainsi que des personnes dont ils sont proches. C’est désormais une question de brûlante actualité.

Il y a deux types d’approche sur la question. Le modèle anglo- saxon pouvant aller jusqu’au full disclosure . Et amener Cherie Blair, l’épouse de l’ancien Premier ministre britannique, à raconter dans les colonnes du tabloïd Sun la douleur du couple lors de sa fausse couche en 200210, Downing Street ainsi que les médias anglais avaient établi qu’il était d’intérêt public que la tragédie intime d’un couple – fut- il celui du Premier ministre – soit partagé avec le grand public. C’est une manière de procéder.

L’autre extrême est celui adopté parfois par les médias français. Bien avant que Dominique Strauss- Khan ne « rencontre » Naffissatou Dialo, le goût immodéré de ce dernier pour la « bonne chair » était connu des journalistes français. Ils étaient également au courant de l’existence de la fille naturelle de l’ancien président Mitterrand depuis le début des années 1980. Pourtant les journalistes ont gardé le silence jusqu’en 1994, année du 20 e anniversaire de Mazarine.

Le juge Domah, dans son ruling de jeudi, estime qu’on est en face d’un « dilemme en droit » dès qu’on essaie de confronter le droit fondamental à la liberté d’expression à celui de la protection de la vie privée. Un dilemme qui se complique, selon lui, dans le cas d’une personne, au demeurant anonyme, qui entretient une relation privilégiée avec une personnalité de premier plan.

En fait, le juge Domah ne s’apprête pas à inventer un droit de la vie privée local. Il se reposera probablement sur la jurisprudence en cours en France ou en Angleterre pour estimer si la vie privée de Nandanee Soornack, du fait de sa proximité avec une haute personnalité politique, est d’intérêt public ou non. Or, la jurisprudence de ces deux pays a été modelée par les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme. Celle- ci, tout en reconnaissant l’aspect primordial du droit au respect de la vie privée, a également, en de nombreuses occasions, explicité dans quels cas une atteinte à ce droit devient acceptable au nom de l’intérêt public.

Au- delà du débat technique de juristes, l’intérêt public est, avant tout, une question de bon sens. Reprenons ainsi les quelques exemples cités plus haut. Les journalistes français auraient- ils dû faire état du trop grand appétit, voire de l’addiction de DSK pour la « bonne chair » ? Dans la mesure où aucun des comportements passés de DSK n’avait été délictueux, on peut estimer que ses moeurs particulières relevaient strictement de sa vie privée.

De même si, a priori, il n’y a aucune raison de faire état de la fausse couche de la femme du Premier ministre britannique, cette information peut revêtir une toute autre importance dans un contexte différent. Admettons ainsi que cette fausse couche laisse la mère dans un état de détresse totale qui, à son tour, plonge le mari dans une longue et profonde dépression. Est- ce qu’au titre de l’intérêt public, les citoyens britanniques n’auraient pas le droit de savoir que leur Premier ministre, du fait de sa maladie, n’est plus en mesure d’assurer au mieux ses responsabilités ? L’information, pour être complète, ne doit- elle pas, dans ce cas, également faire état de l’élément déclencheur de la dépression du Premier ministre ? On peut penser que oui.

Dans le cas de Mazarine Pingeot, la ligne est plus ténue. En tant que président de la République française, Mitterrand a fait financer la protection de sa fille illégitime par les contribuables français durant près de deux décennies. Gardée, qu’elle était, en permanence par les services de sécurité de l’Elysée durant toute son enfance. Il ne fait aucun doute que « l’association » de Mazarine au chef de l’Etat français était d’intérêt public. Admettons que le président ait poussé sa « protection » jusqu’à lui faire obtenir – de manière irrégulière – des contrats à Aéroports de Paris. Au nom de quel principe pourrait- on penser que les Français n’auraient pas le droit de savoir ce qui lie Mazarine et son père ainsi que les passe- droits auxquels cette relation a mené ?

Dire que la question de la protection de la vie privée des hommes politiques et de ceux qui leur sont proches est d’une complexité extrême revient à ne pas prendre ses responsabilités par rapport à la bonne gestion des affaires de l’Etat. Il ne faudrait pas que dans l’entêtement à vouloir maintenir la discrétion autour des turpitudes de quelques- uns, on fasse des citoyens mauriciens, de ces contribuables, les orphelins d’un système qui leur interdit le droit de savoir ce que l’on fait de ce qui nous appartient à tous. De la res publica .

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