Les leçons d’un dérapage

« Le journaliste transforme les mots en armes. » Si la formule de l’auteur des Chroniques abyssiniennes est juste, les détenteurs de cartes de presse possèdent, en fait, des permis de port d’armes. Si bien que cette semaine, un journaliste a choisi de dégainer la sienne dans un éditorial et de tirer dans le tas. Blessant au passage des milliers de Mauriciens. La vindicte populaire s’est rapidement chargée de condamner, avec raison, le journaliste ainsi que le quotidien qui a jugé acceptable de publier un article regorgeant de stéréotypes et de raccourcis dangereux.

S’il est inutile d’instruire un énième procès à charge sur la question, il est par contre intéressant de décoder les réactions suscitées par cet article. Si quelques- unes d’entre elles trahissent une véritable défiance envers la presse, d’autres révèlent une méconnaissance du fonctionnement des journaux. Mais aussi, dans certains cas, une montée en puissance de « l’effet sentinelle » des réseaux sociaux comme Facebook.

Fidèle à son habitude, le Premier ministre a été prompt à vouloir soigner des symptômes grippaux par une chimiothérapie. Il a ainsi réitéré sa volonté d’introduire une nouvelle loi encadrant la presse… afin, dit- il, de prévenir ce genre de dérapage à l’avenir. Pourtant, une nouvelle loi ne changerait strictement rien à la donne.

Un nouveau texte ne se contenterait, comme maintenant, que de punir a posteriori l’auteur d’un article entraînant des troubles à l’ordre public ou incitant à la haine raciale. Invariablement, on se rend donc compte que ce n’est pas la loi qui est en cause. Mais plutôt le sens de l’éthique et celui du discernement dont dispose le journaliste. Or aucune loi ne sera jamais en mesure de conférer l’un ou l’autre à tous les professionnels des médias.

Seule une formation, une pratique adéquate du métier et une adhésion stricte à ses règles déontologiques peuvent éviter ce genre de dérapages. A ce titre, il convient de prendre au mot le Premier ministre quand il se désole du fait que « n’importe qui peut devenir journaliste » . Il n’a pas tort ! Chaque année le Government Information Service délivre des cartes de presse – des permis de port d’armes – à de jeunes recrues sans formation. Quand ailleurs, des commissions composées de professionnels des médias – et non de fonctionnaires – sont seules habilitées à octroyer le précieux sésame après examen des dossiers et des qualités professionnelles des candidats. Audelà des lois répressives, voila une réalité à laquelle le Premier ministre gagnerait à s’intéresser.

Les lecteurs eux, se sont intéressés cette semaine aux rouages internes des titres de presse. Ainsi, ils ont appris que certains journaux ne disposent pas de garde- fous internes susceptibles de prévenir la publication d’articles d’opinion hautement controversables. Ainsi d’aucuns ont découvert avec stupeur que l’auteur de l’éditorial décrié ne répondait à personne et n’avait pas à recevoir de feedback ou de corrections sur son papier d’opinion. Horripilés par cette absence de règles, certains lecteurs du journal ont immédiatement appelé à le boycotter. Alors qu’ils auraient pu demander à ce quotidien d’exercer davantage de rigueur en faisant passer chaque texte – peu importe l’importance de son auteur – sous le regard critique de secrétaires de rédaction expérimentés.

Cet épisode de tension entre un quotidien et ses lecteurs s’accompagne toutefois d’un réel motif de satisfaction cette semaine. L’incident Krishnee Bunwaree l’a démontré, l’épisode Naeck le confirme : les médias sociaux, plus précisément Facebook, contribuent désormais à créer un « effet sentinelle » à Maurice. Celui- ci permet de répertorier avec une redoutable efficacité les comportements et discours susceptibles de mettre à mal la coexistence pacifique des différentes composantes de la population. Pour ensuite permettre de les dénoncer collectivement.

Il faut toutefois souhaiter que Facebook ne devienne pas une plateforme d’appels à la délation ni un lieu de règlements de comptes permanents. Mais plutôt un espace d’échange entre citoyens voire parfois un outil de rappel à l’ordre pour les titres de presse oublieux de leurs responsabilités envers leurs lecteurs. Ces derniers ont toujours été les meilleurs juges du travail des journalistes. Tant mieux s’ils disposent désormais d’une nouvelle plateforme pour exprimer leur appréciation… ou le cas échéant, leur défiance.

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