Un choix de société

Les Mauriciens sont des bornés, profondément immatures et incapables d’évoluer. Animés par les mêmes peurs, les 906 537 électeurs recensés par la Commission électorale en 2011, réfléchiront et voteront exactement de la même manière que ceux qui s’étaient exprimés dans les urnes en 1967, 1976 ou 1982. A entendre les commentaires autour du rapport Carcassonne sur la réforme électorale, on pourrait penser que la société mauricienne restera à jamais figée.

Ce n’est peut-être pas si faux. Jusqu’ici, dix ans n’ont pas suffi pour mettre fin aux tergiversations autour de l’application du (pourtant consensuel) rapport Sachs de 2001. A croire que notre système westminstérien et notre loi électorale composent une sorte de dogme religieux qu’il est interdit de remettre en question. C’est ce qui explique probablement la nouvelle phase de tâtonnements qui s’annonce autour des recommandations du trio Carcassonne, Bogdanor et Vilanova.

Rama Sithanen, expert en systèmes électoraux, craint les effets « cataclysmiques » de l’application de leurs recommandations. Yusuf Mohamed, dépositaire de la franchise Comité d’Action Musulman, dit vouloir se battre « politiquement et légalement » contre la disparition du Best Loser System (BLS). Paul Bérenger, après avoir trouvé le rapport « intéressant », laisse désormais entendre que le pays n’est pas prêt à se passer du BLS dans un avenir proche.Navin Ramgoolam, lui, évite de prendre position. Il attend et observe.

Le Premier ministre a néanmoins partagé sa pensée avec Bérenger sur la question. Au patron des mauves, il a avoué avoir « tiqué » en prenant connaissance du rapport, tout en admettant y être plutôt favorable. Les deux hommes ont également identifié les obstacles barrant la route à sa mise en œuvre. Le premier a besoin d’apaiser sa base conservatrice. En lui faisant comprendre que la représentation proportionnelle ne signifie pas, à terme, l’extinction de son hégémonie actuelle. Le second, prisonnier de son jeu clientéliste, doit rassurer les minorités quant à leur présence pérenne au Parlement et au sein du pouvoir dans le cadre du système électoral préconisé.

Ces petits désagréments de départ méritent d’être endurés par Ramgoolam et Bérenger. En effet, ils sont les grands gagnants de la formule Carcassonne. Car celle-ci leur permet de se mesurer lors d’un match électoral enfin équilibré. Sans que l’un ou l’autre soit l’otage d’un allié encombrant. La possibilité de choisir des ministres non élus permet également – dépendant de la manière dont on envisage celle-ci – d’apporter un vent de fraîcheur ou de rigueur technocratique bienvenus au sein de conseils des ministres habituellement peuplés de bêtes politiques. Dont l’obsession, une fois élues, est de rester au pouvoir.

Plus fondamentalement, Ramgoolam et Bérenger sont en mesure de décider ensemble d’une révolution dans la relation qu’entretiennent les citoyens avec la politique. Avec le nouveau mode de scrutin, fini le panachage, fini également l’essor des partis ethniques et adieu le BLS. Les électeurs n’auront à décider qu’entre des listes en se basant sur la diversité de genre et d’ethnies de chacune et sur la qualité des hommes et des femmes qui les composent. Tout en continuant à se prononcer essentiellement, comme cela a été le cas jusqu’ici, sur le choix d’un leader.

Décider d’appliquer le rapport Carcassonne revient donc à faire un choix de société. Cela implique, bien évidemment, une profonde réflexion sur les limites et incongruités du document des experts internationaux. Il y en a. Le problème toutefois, avec l’approche actuelle, est qu’on prend prétexte des faiblesses du rapport pour affirmer qu’il est inapplicable dans son ensemble.

Il convient donc de rappeler que les conclusions de Carcassonne ne sont en rien un corpus de règles à prendre ou à laisser. Si le constitutionnaliste français préconise de confier à une commission locale la création et la délimitation de 11 à 12 nouvelles circonscriptions, on peut lui opposer le fait que cet exercice – long, technique et très sensible – doit impérativement être entrepris par des personnes organiquement indépendantes du monde politique local et non par le panel qu’il propose.

De même il n’est pas interdit de faire fi du conseil de Carcassonne sur le nombre de députés (68 ou 69) dans le nouveau système. Nous pouvons encore décider que les 11, 12 ou 13 nouvelles circonscriptions éliront plutôt 3, 5, 7 ou même 9 députés. Cela ferait passer le nombre d’élus à près de 80 mais permettrait d’éviter « l’effet Rodrigues », où le parti ayant rallié une majorité de suffrages devra malgré tout se contenter du même nombre d’élus que son adversaire battu. Un cas de figure qui pourrait d’ailleurs se produire à Maurice si certaines circonscriptions n’élisent que 4 députés.

Contrairement au rapport Sachs, les recommandations de Carcassonne amènent enfin l’électeur à prendre ses responsabilités en choisissant clairement l’équipe qu’il souhaite placer à la tête du pays. Ce projet, s’il est bien acclimaté au contexte local, résout également la question du déséquilibre du nombre d’élus entre gouvernement et opposition tout en offrant une solution adéquate à une meilleure représentativité des femmes et des minorités ethniques au Parlement. Ce que le projet ne permet pas toutefois, c’est de faire disparaître nos peurs. C’est de cela dont il est désormais question. Avons-nous peur de faire progresser notre démocratie ?

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