Les leçons d’une condamnation

Malgré les simagrées des politiques, la presse locale demeure, en tant qu’institution, largement respectée par ses lecteurs et auditeurs. Ils sont, en effet, environ huit sur dix à le dire, sondage après sondage. C’est là, une sorte d’exception mauricienne. En effet, les lecteurs des grandes démocraties nourrissent, eux, une défiance grandissante envers les journalistes. Ils ont leurs raisons.

Dans certains cas, on accuse la presse de recourir au sensationnalisme et à des méthodes de bas étage pour faire vendre. Dans d’autres, c’est son attitude connivente avec le monde politique et des affaires qui pousse les lecteurs à remettre en question l’indépendance des journalistes. Dans tous les cas, c’est l’attitude de la presse à l’égard de ses propres turpitudes qui creuse le fossé qui la sépare de son audience.

Les redresseurs de torts que sont les journalistes prennent en effet trop souvent la fâcheuse habitude de ne pas reconnaître leurs erreurs quand ils s’en rendent coupables. Et cela arrive… trop souvent. Pour ne rien arranger, la profession, pense le grand public, fait preuve d’un corporatisme forcené en se rangeant systématiquement derrière ses membres qui fautent.

Si l’on en croit les deux juges de la Cour suprême qui ont condamné Dharmanand Dhooharika à trois mois de prison, celui-ci a bien fauté. Le délit d’outrage à la cour pour lequel le rédacteur en chef de Samedi Plus a été jugé était même, toujours selon eux, suffisamment grave pour mériter une peine d’emprisonnement relativement lourde.

Certes, les juges sont souverains dans le choix des peines — souvent proportionnelles à la gravité de l’infraction commise. Or, c’est justement la proportionnalité de la peine qui nous interpelle dans le cas Dhooharika. Un voleur, non récidiviste, ayant dérobé quelques bottes de coriandre sur un marché ne mérite probablement pas la prison ferme. De même, on se demande pourquoi une peine aussi sévère a été prononcée contre Dhooharika, une personne qui ne représente a priori aucune menace réelle pour la société.

D’autant plus que les juges disposent d’une palette de peines. Qui vont de la forte amende de Rs 300 000 aux travaux d’intérêt général. La prison n’est qu’une mesure extrême. Et là encore, on ne peut que dire notre incompréhension de voir Dhooharika emprisonné comme un vulgaire criminel à Beau-Bassin. Alors que la possibilité d’une incarcération à la prison ouverte de Richelieu existe, en théorie.

Cette incarcération, malgré tout, n’en est pas moins une terrible leçon. Ou plutôt un rappel brutal : le journaliste est un citoyen comme les autres. Il est passible de prison quand il enfreint les lois. Les grandes démocraties, dans le but de protéger la liberté d’expression et de la presse, ont complètement dépénalisé les délits de presse. De sorte qu’aucun journaliste ne soit condamné à de la prison dans l’exercice de sa profession. C’est un objectif « droitdelhommiste » vers lequel nous devons tendre. Toutefois, en attendant que l’Etat mauricien, dans sa sagesse, fasse évoluer nos lois dans ce sens, il faut composer avec celles que l’on a.

En effet, notre Code pénal prévoit plus d’une demi-douzaine de délits susceptibles de valoir de lourdes amendes ou des peines d’emprisonnement aux journalistes. Notamment: « outrage against public and religious morality; inciting disobedience or resistance to law; seditious publication; criminal liability for defamation; insult; false and malicious denunciation in writing; publishing false news… » Le code civil permet également d’engager la responsabilité civile du journaliste pour diffamation ou non-respect de la vie privée. Les dédommagements dans ces cas peuvent atteindre des montants conséquents.

Les politiques ont pris pour habitude de représenter les journalistes comme étant sans foi ni loi. La condamnation de Dhooharika indique toutefois que ce n’est pas vrai. Le rédacteur en chef de Samedi Plus vient, malgré lui, de prouver au grand public et à la classe politique que les lois encadrant la presse sont déjà sévères et applicables, en l’état, par nos juges. Après cela, peut-on encore prétendre, comme le fait le Premier ministre, qu’il convient de « durcir » les lois sur la presse ?

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