Pour l’amour du fric

Drôle de rapport que celui des Mauriciens avec l’argent. Le sentiment pourrait presque se résumer en une phrase : « Sois riche et cache-toi ! » Il ne fait aucun doute que certains lecteurs pousseront des cris d’effroi à la lecture du dossier de cette semaine de l’express dimanche. Des « c’est indécent, comment peut-il toucher tant de millions par an ? » se feront probablement entendre.
C’est dommage…

Si la conscience collective locale est composée d’un fatras d’apports européens, africains et asiatiques, ce sont souvent les a priori européens et judéo-chrétiens qui se manifestent dans nos rapports avec l’argent. La fortune, quand elle n’est pas discrète, devient invariablement obscène… ou même sale. « Finn kokin sa, li finn fer tranzaksion, piti misie la sa, alerma li proteze… » Voilà quelques variantes de ce que l’on peut entendre au sujet des signes extérieurs de richesse qu’arborent quelques-uns de nos compatriotes.

Des psychosociologues ont encore à décrypter cette étonnante défiance qu’ont les Mauriciens envers ceux qui réussissent. Jean Suzanne – même s’il est loin d’être un patron modèle – a sans doute été desservi par son image de golden boy pouvant se permettre de flamber un demi-million de roupies sur une montre. De même, on se prend presque à comprendre Navin Ramgoolam quand il a balayé la polémique au sujet de son Aston Martin d’un hargneux : « Ki zot oule, mo roul dan saret bef ? »

Le Premier ministre a démontré, le 1er mai dernier, qu’il a une lecture très « complexée » de certains comportements et critiques. Toutefois, contrairement à ce qu’il affirme, les écrits de Frantz Fanon n’expliquent pas tout. Là où Ramgoolam voit des esprits « colonisés », nous voyons des esprits coincés dans une logique de classe. Hier encore, les grands-parents d’une majorité de Mauriciens étaient des ouvriers mal payés dans les champs et sur les chantiers et docks. En à peine une génération et demie, leur niveau de vie, et surtout celui de leurs enfants, a connu un bond phénoménal.

Sauf que l’émancipation économique n’a pas été accompagnée de l’affranchissement des esprits. Le petit-fils de laboureur qui devient cadre est une progression acceptée. La fille d’infirmière qui finit avocate force l’admiration des voisins. Mais au-delà de ces scenarii, le « Mauritian Dream » cahote. Si aux États-Unis, le « tout est possible » est érigé en dogme quasi religieux, ici, un succès trop éclatant passe vite pour être suspect… voire immérité.

Le Mauricien moyen semble trouver parfaitement acceptable que certains de ses compatriotes mènent une vie rêvée à New York ou à Singapore en tant qu’as de la finance ou chef d’entreprise. Mais il suffit de replacer ces mêmes enfants du pays dans le contexte local pour que leur train de vie soit soudain considéré comme presque illégitime.

Si Prakash Maunthrooa a pu gagner Rs 200 000 en un mois en tant que consultant international, certains esprits chagrins ne verront en lui qu’un nominé politique, qui ne mérite nullement le même package en tant que directeur général du Board of Investment. De même, si les Rs 20 millions que coûte annuellement le grand patron de la MCB peuvent paraître faramineuses, ce chiffre ne représente, en fait, qu’à peine la moitié du centième des bénéfices de cette banque !

L’émancipation économique des Mauriciens passera par notre capacité à voir grand, en nous décomplexant vis-à-vis des gros sous et des gros salaires. Si un Premier ministre ou un ministre compétent encaissent respectivement un chèque de Rs 200 000 et de Rs 145 000 à chaque fin de mois, nous ne devrions pas avoir à y redire. Seule la compétence compte. Celle-ci est d’ailleurs parfaitement mesurable car liée aux résultats que produisent élus, fonctionnaires, nominés politiques ou grands pontes des affaires. Le reste, tout le reste, n’est que complexe mal placé.

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5 responses to “Pour l’amour du fric

  • Torpedo

    Quelqu’un sur Canal+ avait déjà relevé ce complexe envers l’argent: les Français aussi trouvaient à redire sur leurs compatriotes qui pouvaient se payer ce que la plupart ne pouvait s’offrir, et trouvaient suspect toute réussite affichée: « comment/combien a-t-il pu voler sans se faire prendre? ». Par contre en Angleterre, c’était perçu très différemment: « Il travaille dur celui-là! »

  • ID

    Hey Rabin and Torpedo!

    I’ve a theory concerning this. Theory because there’s no way I can prove it but I see a logic in it.

    It was fair for those who were underpaid to want to progress. 40 years later, there has been progress.

    If that progress had been motivated from a sense of rendering justice to self or to tap into the sense of potential each human being has, that would have been so ideal. Now that the progress was here, folks would have a sense of pride from the progress. And would see others, the highly paid, as having tapped into more of human potential.

    However… the fact that rather than be inspired of the collective Mauritian progress, rather than that, they are still comparing their status to that of others hints that their parents might have tacitly motivated them not to tap into their potential but to outshine others locally.

    That’s what they are still doing. They’re still frustrated,, even with fair remuneration.

    Unfair for the country… Sniff!

    EAger to hear what You think of this.

  • Tomato

    Torpedo makes a good point, but even in the UK, the issue of class is still niggling away at society. The PM is an Etonian and the government he leads is implementing an austerity package that has been shown to be hitting some of the most vulnerable. Unsurprisingly, this doesn’t sit well with a lot of people.

    On my last visit I asked a number of people, « How can so many Mauritians own a car given their earning capacity? ». One response surprised me, « Drugs », he also thought it was fine to steal from others as « The politicians do it ». This person genuinely thought that most Mauritians were either selling drugs or stealing from others (particularly family, inheritance, etc). It doesn’t really surprise me because for all the economic progress, a trip to Roche Bois reveals that a lot of people missed out on it. I believe stereotypes to be partly true, and that many who can achieve simply choose an alternative lifestyle, but even then I can not blame them for being envious of those who have. ID’s comment is wishful thinking that the individual will think of collective, but would be wonderful if we could at least consider it in part. The reality is that we all want a better life and for the Mauritian, a better life and more success than our peers. After all, Mauritian competitiveness starts young, at 11 your rivals for the best schools are your friends.

    I have been a regular visitor to Mauritius since I was 11. During that time, I have seen much economic progress, but Rawls’ Theory of Justice does not apply, the perception of social mobility is absent for many (and that’s all you need, perception) and the rate of social development has not kept up. This is not a criticism of leaders, past and present, but a reality for all countries that experience sudden surges of economic development. How many years of history has it taken the West to reach the position it is in today?

  • Torpedo

    Well, from the numerous encounters I’ve had in interviewing school-leavers and young graduates in general for the past 7-8 years, it appears that the unabashed parental policy of « outshining others » is actually what is killing our sense of solidarity and respect for others. Add this to « what will other people say » and « if I went to star-schools, then you must too » and « ALL is fair in the rat race to star-schools » slogans that are hammered into the heads of kids since the inception of CPE, and you get the generation of selfish bastards that don’t even have respect for any form of authority on their way to material signs of success.
    Ethics is seen as an unnecessary hassle. Morality (above the belt) is seen as a good profile image only, but has only the depth of the paper it’s printed on, and personal ethics (integrity, unselfishness, professionalism) is only good for getting a better-paid job, full stop. There is a minority which is still concerned with doing things right, but they tend to be swayed over time.

  • ID

    Very Interesting View Torpedo!

    I tend to think that the outshinning and over concern about others comes from how We know We have succeeded.

    Basically a lot of folks take success as being accepted as successful by (ding dong) other people! SHeshhhhhhhhhhh!

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