Discours de la méthode

La Fédération des créoles mauriciens (FCM) ne tolère aucun avis discordant sur son action. Ainsi, pour elle, si l’on n’est pas un « apprivoisé » converti à la cause, on est forcément classé hostile. On est l’une de ces personnes œuvrant prétendument pour empêcher le progrès de la communauté créole. Ou pour sauvegarder l’hégémonie de la composante majoritaire de la population. Mais pour que la FCM atteigne sa vision globale d’égalité sociale – à laquelle nous souscrivons d’ailleurs – il lui faut regarder certaines réalités en face. Elle ne le fait pas. Ceci explique sa perte de vitesse. Il nous faut donc rappeler certaines choses.

Première réalité : la FCM commence à inspirer la crainte. Elle n’a pas encore la réputation de la « Voice of Hindu ». Mais il suffit d’écouter ce que beaucoup de nos concitoyens (toutes ethnies confondues) disent de la FCM pour comprendre que l’image de celle-ci est en train de basculer. La Fédération est maintenant assimilée à une organisation socioculturelle défendant les intérêts et cherchant des avantages pour « zot bann ».

C’est en grande partie la maladresse de la FCM dans la formulation de ses revendications qui suscite cette peur. Le tissu social est fragile à Maurice. Et dans un pays comme le nôtre, revendiquer des droits pour soi est un exercice délicat. Car toute demande d’un groupe est automatiquement perçue comme un empiétement sur les acquis des autres. Deux exemples illustrent ce que nous avançons. La revendication des 35 % de créoles dans la Fonction publique.Et l’apprentissage du créole à l’école au motif qu’il est « la langue ancestrale » des créoles.

Ces deux revendications ont été accueillies très tièdement. C’est compréhensible. La FCM s’est contentée de réclamer l’emploi des créoles dans la fonction publique sans suggérer concrètement les moyens d’y arriver. Ce vide a vite été comblé par les conjectures des fonctionnaires en place. « Pour pouvoir faire de la place pour eux, on me virera. Ou alors on empêchera ma fille ou mon neveu d’avoir le job au seul motif qu’il n’est pas d’une ethnie minoritaire. » Ou comment renverser l’insécurité ethnique ! La bourde a été répétée. Au lieu de justifier l’inclusion du créole à l’école par des impératifs pédagogiques, la FCM en a fait une question identitaire. En sous-entendant que le créole est d’abord le patrimoine d’une ethnie du pays. Erreur capitale qui n’a pas plu à ceux qui considèrent que le créole est la langue de tous les Mauriciens.

Deuxième réalité : la place des créoles dans le pays est avant tout une question sociologique. Ethniciser à outrance le débat – comme le fait la FCM – équivaut à fausser les réponses globales qui peuvent améliorer le sort de cette communauté. Voici les faits : les taux de délinquance, de précarité et de scolarisation sont alarmants dans la communauté créole.

Devant ce constat, on a le choix. Soit on décide de mener une politique ethnique ciblée vers cette population défavorisée. Ou alors on met en place des actions globales de lutte contre la pauvreté, d’accès à l’éducation et d’encadrement social. En sachant que ces politiques combinées iront prioritairement aux populations les plus handicapées dans ces domaines : les créoles !

Ce type d’approche permet aux pouvoirs publics de ne pas créer d’illusoires travailleurs sociaux ou spécialistes de la condition créole. Des « je-sais-tout » pouvant aussi bien coacher des parents afin qu’ils comprennent l’importance de scolariser leurs enfants. Encadrer des jeunes inactifs en leur faisant découvrir les possibilités du micro-entrepreneuriat. Ou réhabiliter des prostituées toxicomanes.Ces « jack of all trades » n’existent pas ! D’ailleurs, s’ils existaient, ils seraient « master of none ». Or, la FCM met dans un panier ethnique des problèmes sociologiques disparates en croyant les résoudre avec une approche unique. Ce raisonnement mène à l’échec.

D’ailleurs, pour trouver des solutions, il faut dresser des priorités : troisième réalité ! Toutefois, la FCM semble errer un peu trop sur le terrain de la politique identitaire. En abandonnant au passage celui de l’éducation. Nous en sommes convaincus, l’accès à l’éducation et la formation est la pierre angulaire à « l’émancipation » de la communauté à Maurice. C’est à travers l’éducation qu’une communauté qui se sent marginalisée conquerra sa place dans notre société et sa fierté.

Il n’est un secret pour personne que les écoles en Zone d’éducation prioritaires (ZEP) accueillent majoritairement des enfants issus de familles créoles. Ces ZEP affichent des taux de réussite planchers (parfois de 12 % à 20 %). Or, la FCM n’a pas développé de proposition concrète dans ce domaine. Elle n’a en rien (sauf maladroitement sur la question du créole à l’école) expliqué comment des collaborations transversales – éducation nationale, Eglise, ONG, forces vives, secteur privé – peuvent être mises en place afin de donner plus de moyens d’encadrement humains et financiers à ces écoles.

Il est illusoire de penser à instaurer de l’équilibre dans notre société quand la base même de notre éducation est devenue une machine à créer des inégalités. La FCM doit d’urgence réaliser que l’égalité, elle doit l’instaurer aux premiers échelons du système. Afin d’outiller les jeunes créoles à poursuivre ensuite un long parcours académique. Ou à leur donner suffisamment de compétences de base pour en faire des petits entrepreneurs, ouvriers et citoyens responsables
de demain.

Toutefois, on pourra mettre en place les meilleures politiques nationales pour rétablir l’équilibre, encore faudra-t-il que chacun prenne ses responsabilités. En se fixant suffisamment de discipline et de volonté pour sortir de sa condition actuelle. Cette volonté-là, on l’a ou on ne l’a pas…

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