Une marée montante et un verre d’eau

Le ministre des Finances, Rama Sithanen, s’est longuement félicité hier de la bonne tenue des « fondamentaux » économiques nationaux. Mais aussi de la politique gouvernementale qui permet de partager les fruits de la croissance avec les groupes vulnérables.

En maniant des exemples concrets avec conviction, Sithanen démontre comment la stratégie « d’inclusive growth » du gouvernement porte ses fruits. Ici, quand l’« Empowerment Programme » s’est assuré que 3 000 personnes obtiennent soit un job, un stage en entreprise ou une formation. Là, quand l’« Income Support » est étendu à 120 000 personnes. Ou encore, quand le nombre de bénéficiaires d’une exemption totale sur les frais des examens du « School Certificate » et du « Higher School Certificate » passe de 1 600 à 9 000 d’une année à l’autre.

Mais on ferait montre de candeur si on se laissait aller à croire que tout va bien dans le meilleur des mondes. Il faut se demander pourquoi, le dernier sondage Sofres, publié début octobre dans « Business Magazine », indique que 67 % des personnes sondées jugent que la situation d’ensemble se détériore à Maurice ?

Et pourquoi aussi la même proportion de sondés se dit insatisfaite de l’économie ? Pourtant, on parlait déjà d’« early harvest », d’investissements directs étrangers records, de reprise dans le textile et ailleurs à cette période-là. On parle toujours de ces choses. Mais le moral de la nation ne semble pas au beau fixe.

Sithanen et le gouvernement tout entier sont devant le paradoxe. Oui, la croissance revient. Oui, avec une stratégie d’aide ciblée on est en mesure d’aider efficacement les pauvres. Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont d’ailleurs déterminé que si Maurice alloue 1 % de son Produit intérieur brut à des aides sociales ciblées pour les plus démunis, elle sera en mesure d’éliminer la pauvreté en six ans !

La croissance bénéficie aux pauvres. Elle peut même les extirper durablement de leurs conditions précaires. Mais l’économie du ruissellement atteint malheureusement ses limites à Maurice. Sithanen, en paraphrasant le président John Kennedy, trouve que le « rising tide » de la bonne performance économique du pays « floats all pirogues ». Mais le « trickle economics » ne fonctionne pas selon une mécanique parfaite.

Tentons une démonstration à la lumière des conclusions du dernier « Household Budget Survey » du « Central Statistics Office ». Et soyons arbitraires dans nos choix. Disons qu’un ménage gagnant moins de Rs 7 000 par mois et ayant un ou deux enfants à sa charge n’arrive que difficilement à boucler le mois et qu’il lui faut un système d’aide sociale ciblée. Selon ce calcul, 13,2 % des ménages du pays pourraient être aidés au titre d’une nouvelle politique ciblée de lutte contre la pauvreté.

À l’autre extrême, gageons qu’un ménage percevant plus de Rs 25 000 par mois devrait pouvoir subvenir à ses besoins, et ceux de ses enfants sans que l’Etat doive lui venir en aide. Voici donc 21 % de la population pour lesquels le gouvernement n’a pas à se soucier. Mais il reste selon ce calcul 65,8 % des ménages du pays qui ne peuvent compter que sur deux effets pour percevoir une amélioration de leur situation – surtout en matière de pouvoir d’achat. Soit ces ménages bénéficient d’une augmentation de revenu d’au moins 9 %, qui serait susceptible d’éponger l’effet de l’inflation et de leur donner l’impression de bénéficier de ce début de boom économique que nos économistes et hommes d’affaires se plaisent à augurer. Ou alors, ils peuvent encore espérer bénéficier d’une baisse du niveau des prix dans le pays.

Mais la classe moyenne et ouvrière du pays ne pourra réellement bénéficier de ces deux effets. D’abord parce que les augmentations salariales, malgré les bonnes performances sectorielles, seront loin d’atteindre une moyenne nationale minimum de 9 % cette année. Sauf peut-être pour les fonctionnaires qui toucheront le pactole avec le nouveau rapport du PRB. Ensuite parce que, malgré une appréciation de la roupie face au dollar, à la livre et à l’euro, une problématique double empêchera les consommateurs de voir la couleur de cette embellie.

Fidèles à leurs habitudes, les importateurs rechigneront à répercuter l’effet de l’appréciation de la roupie sur leurs prix au détail. Ensuite parce que la tendance inflationniste est globale. « L’Agflation » sévit. Et du coup, fait augmenter le coût des produits importés fabriqués à partir de matières premières agraires. Dans la même foulée, l’augmentation constatée du fret, causée en partie par la flambée du pétrole, fait grimper le coût de l’importation. Laissant le consommateur, au mieux, dans une situation de perte décélérée de pouvoir d’achat.

Le verre est à moitié vide ou rempli selon la personne qui le regarde. Pour deux tiers des Mauriciens, il se peut qu’il paraisse à moitié vide pendant encore quelque temps. Jusqu’à ce que nous rentrions de plain-pied dans la vraie période de boom économique. Mais pour arriver au point où notamment le niveau des salaires grimpe substantiellement dans le pays, il faudra sans doute encore attendre au moins deux ans. Entre-temps, la patience devrait devenir une vertu cardinale pour tous ceux qui espèrent des lendemains meilleurs. Ils n’ont qu’à penser au verre à moitié rempli…
publié le 27 janvier 2008

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