Tous créoles

C’est avec un sentiment inhabituel qu’on lit le carton d’invitation. Les armoiries de la République de Maurice sont bien visibles au milieu du bout de papier bristol. Mais contrairement à son habitude, l’État, qui parle anglais à tout le monde, sans nécessairement se faire comprendre, s’adresse cette fois-ci à nous dans notre seule langue commune. « Dan kad premie festival internasional kreol dans Moris » nous sommes priés d’assister à une conférence « lor tem : ki kreolite ? » Cela fait quelque chose de recevoir une invitation de l’État qui vous est adressée dans la langue que vous utilisez tous les jours.

Mais le créole au-delà d’être la langue commune à chaque Mauricien est surtout, une identité propre à d’autres. Mais est-elle seulement ethnique ? Nous ne prétendons pas participer aux débats savants sur la « créolité » ou de tenter une définition du mot. Mais c’est avec la naïveté de celui qui ne comprend pas ce mot, que nous nous posons des questions. Car malgré les mille définitions que donnent dictionnaires, encyclopédies et recherches universitaires du mot créole, aucune ne sonne juste. Aucune ne semble correspondre à cette réalité si complexe que nous vivons à Maurice.

Posons donc les questions. Doit-on obligatoirement avoir un peu de sang d’esclave d’Afrique qui coule dans ses veines pour être créole ? Est-ce un certain type de comportement, une habitude alimentaire précise qui détermine si on est apte à être appelé créole ? Naît-on créole ? Mais au-delà de ces interrogations, la question essentielle n’est-elle pas celle-ci : ne sommes-nous pas tous créoles à Maurice ?

Quel sacrilège que de dire ça, devez-vous vous dire en lisant l’énormité de la question. C’est impensable ! Vous qui vous considérez d’abord comme un bon hindou, de souche indienne pure. Vous traiter de « créole » équivaut presque à vous insulter ! Ou alors vous, dont l’ascendance européenne ne fait aucun doute. Vous acceptez volontiers de partager votre église avec le « créole ». Mais le partage s’arrête là… il ne faut pas trop pousser quand même. Car, après tout, vous êtes différents « d’eux » !

Et pourtant, pris d’un coup de sang, tout humain que vous êtes, vous céderez aux mêmes bas instincts « qu’eux » en utilisant les mêmes insultes pour fustiger la personne qui vous aura énervé. C’est peut-être un indice qui révèle une réalité profonde, indéniable. Chaque Mauricien porte en lui sa part de « créolité ».

Elle se manifeste d’ailleurs sans qu’il ne s’en rende compte. Quand il rit en regardant Komiko interpréter, à sa manière, le quotidien d’une famille créole dont les préoccupations, bien que caricaturées, ne sont pas si éloignées de n’importe quelle autre famille du pays. Mais aussi quand, au détour d’une chanson des Bhojpuri Boys, vous ne savez plus vraiment si c’est une musique « indienne » que vous écoutez ou tout simplement un « séga » chanté dans une langue autre que le créole. Enfin, vous êtes aussi créole quand vous préférez un morceau de pain tartiné d’un « chatini de chevrettes » à un bout de saumon fumé insipide. On s’en rend compte, le mot créole peut finalement se substituer à celui de Mauricien. Car c’est bien d’une même identité dont nous parlons.

Nous sommes tous créoles, comme nous sommes tous Européens ou Indiens. Et il serait dommage, donc, que le Festival international kréol ne soit réduit qu’à la célébration d’une identité ethnique. L’événement doit devenir la commémoration de ce que nous avons en commun entre nous dans le pays. Mais aussi de ce que nous partageons avec d’autres peuples éparpillés dans le monde. Tout comme le jour anniversaire de l’arrivée des travailleurs engagés à Maurice doit devenir une date à laquelle les Mauriciens réfléchissent sur leurs origines et le parcours de leurs aïeux. Plutôt que d’en faire une fête quasi-religieuse durant laquelle diverses organisations hindoues s’accaparent l’Aapravasi Ghat, un lieu appartenant à tous les Mauriciens et même depuis juin à l’humanité entière.

On ne peut toutefois s’empêcher d’être cynique. Et de se demander si nos politiques se résigneront un jour à permettre aux Mauriciens de laisser se développer leur identité commune. Car cela leur compliqueraitla tâche. Au lieu de trouver facilement un hindou, un musulman ou un blanc à caser dans la circonscription qu’il faut. Il leur faudra trouver 60 Mauriciens à aligner dans les 20 circonscriptions du pays. On s’en rend compte… le monde politique n’a pas intérêt à ce que nous soyons un jour tous créoles !

publié le 3 décembre 2006

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2 responses to “Tous créoles

  • Sachin D. Brojmohun

    Même si cet article date de 2006, il reste toujours d’actualité. Le concept de race Mauricienne n’a pas encore atteint sa maturité et ce ne sont pas les Mauriciens même qui sont en cause mais l’appareil politique grippé et élitiste en termes représentation culturelle et religieuse. Beaucoup ont célébré la victoire d’Obama qui est un exemple de virage politique à 180° (pas 360° car on finirait par se retrouver dans la même direction) mais aucun de nos politiciens ne pourraient se targuer de tenter un tel changement, du moins pour le moment.

  • Viv to mauricianisme ! « Sans concessions

    […] de la première édition du FIK en 2006 se désagrège. A l’époque, on avait envie de se dire «tous créoles». Mais Xavier Duval vient nous rappeler en 2009 que c’est peine perdue, car chacun aura «son […]

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