Pourquoi il a dérapé

C’est le Premier ministre lui-même qui, lors d’un entretien, nous a expliqué sa violente sortie contre ceux qu’il qualifie de « racistes ». Sa vision des choses et celle de ses proches permettent de comprendre pourquoi il a « dérapé ».

Après plus d’une heure d’entretien vendredi soir, Navin Ramgoolam, se relâche. « J’ai peut-être créé une peur chez certaines personnes », admet-il. Avant de reconnaître qu’il serait utile pour lui « d’expliquer » pourquoi il a eu un ton et des propos, que certains ont qualifié d’agressifs – voire racistes – lors d’un discours prononcé dimanche dernier à l’occasion d’une manifestation religieuse. Pour comprendre ce « dérapage », nous avons interrogé le Premier ministre lui-même, mais aussi plusieurs de ses proches qui le côtoient régulièrement. Ils savent décoder et démêler l’opportunisme politique des vrais coups de gueule fondés sur un profond attachement à certaines valeurs et à une idéologie.

Le Premier ministre s’était fait inquisiteur dimanche. Dénonçant, menaçant, puis mettant en garde les « racistes » du pays. Avant de prendre à témoin son auditoire pour expliquer qu’il combattra assidûment cette « mentalité dominer, rasis… » que cultive, dit-il, une partie de la population. Une sortie suffisamment violente pour montrer du doigt une section de nos concitoyens : ces « bann la » qui détiennent une grande partie du pouvoir économique. Une sortie anti-Blanc ? Ramgoolam s’en défend vigoureusement. « Je n’ai pas nommé de groupe » Un dérapage ? Ramgoolam explique n’avoir fait que « dire ce qu’il a ressenti », et n’avoir pas planifié cette sortie à l’avance.

Dans l’entourage du Premier ministre, personne ne s’aventurera à dire qu’il est raciste. Même les personnes qui, sans être des proches, l’ont côtoyé régulièrement, refusent d’utiliser ce qualificatif à son égard. Ce que confirme Deva Virahsawmy, le secrétaire général du Parti travailliste. En pleine campagne électorale de 2000, ce dernier, en faisant référence à Paul Bérenger lors d’un meeting se laisse aller à le qualifier de « sa blanc-la. » Ramgoolam lui fera vite payer cet écart de langage. « J’ai été privé de ticket pour les élections en dépit du fait que j’étais député sortant de ma circonscription et ministre. »

Ramgoolam explique sa sortie. « Je n’ai pas centré ce discours sur les Blancs. » Il assure même ne l’avoir pas préparé à l’avance. « Quand le président de la République, sir Anerood Jugnauth, a fait un discours sur les difficultés de la vie il y a 100 ans, je me suis dit que certaines de ces difficultés demeurent, et qu’aujourd’hui encore, il existe des brimades. C’est alors que j’ai décidé d’axer mon discours comme je l’ai fait en dénonçant certaines injustices qui me révoltent », confie le Premier ministre. (cette partie a fait l’objet d’une vive polémique après la parution du journal.)

« Ramgoolam est très lié à des patrons… »

Mais le discours et le comportement de Ram-goolam se contredisent parfois. Violent à l’extrême dimanche dernier à l’égard de cette classe « d’accapareurs » qui « concentre le pouvoir économique », il entretient néanmoins des relations d’amitié et fait même montre de respect envers certains de ceux dont il passe pour être le pourfendeur. « Ramgoolam est très lié à des patrons et managers du secteur privé.

Il a personnellement veillé à ce que certains d’entre eux bénéficient de tous les soutiens possibles dans les moments difficiles », affirme un proche collaborateur du Premier ministre.

Ainsi, Arnaud Dalais, Jean-Michel de Spéville, Jean-Marc Harel ou encore Lloyd Coombes, tous patrons de grands groupes industriels, entretiennent des relations amicales avec le Premier ministre.

« Effectivement, j’ai des amis parmi les gens de cette communauté. Ce sont ceux qui comprennent ma position et qui ont l’esprit ouvert. » Mais esprit ouvert ou pas, le dernier discours de Ramgoolam est passé de travers. Ainsi, l’un de ses amis a fait savoir que le ton du PM l’a rendu « inquiet ».

« Mo pa enn
dimounn ki gard
dan leker.
Je dis ce que
je pense, c’est
ma nature,
je ne peux faire
autrement »

Mais si Navin Ramgoolam n’est pas raciste, pourquoi donc tant de virulence envers ce groupe de Mauriciens ? C’est, affirme-t-il, la propension d’une partie du secteur privé à vouloir monopoliser les opportunités d’affaires qui le dérange le plus.

« Je suis un homme de convictions. Je n’aime pas l’injustice et la discrimination. D’où qu’elles viennent. Quand j’ai vu cette levée de bouclier incompréhensible sur le projet de Jayraj Woochit à l’îlot-Gabriel, alors que c’est un projet valable, j’ai conclu qu’il y avait du racisme derrière. On veut faire croire qu’un Woochit ne pourra pas faire le travail et qu’il faut encore laisser ce bail à ceux qui gèrent déjà d’autres îles. Voilà pourquoi j’ai réagi ainsi. »

Mais n’empêche, le ton aurait pu être plus explicatif, moins vindicatif et menaçant. Et les amalgames sur les déboires du fils de Rama Sithanen dans un club privé et la confusion autour de l’accès de la femme du ministre Rajesh Jeetah à un hôtel évités.

Le Premier ministre, quelques jours après son discours, commence à prendre un peu de distance. « Je ne veux pas trop parler de ça, je n’y étais pas. Selon les informations qu on m’a rapportées – on a refusé des verres à une personne quand à la table d’à côté une autre personne au même moment en a eu six. Peu m’importe que ce soit le fils d’un ministre. Personne ne peut subir un tel traitement sans broncher. » Mais le propriétaire du club mis en cause a formellement démenti cette version.

« Il est d’une extrême prudence, que certains prendraient pour de la méfiance, avant de confirmer son jugement des situations. Il n’agit donc jamais de manière impulsive », estime le ministre James Burty David en parlant de Ramgoolam. Mais d’autres proches relèvent toutefois que le PM démarre parfois au quart de tour, sans prendre le temps de vérifier ce qu’on lui rapporte, tant que ce qu’on lui dit le conforte dans une position ou un discours qu’il souhaite adopter. C’est ainsi qu’il s’en prendra à la direction du club où s’est rendu le fils de Rama Sithanen, sans prendre soin de savoir si le gérant des lieux appartenait bien au groupe qu’il était censé viser.

Son problème, c’est qu’il n’oublie pas

Qu’importe. Même aujourd’hui, il existe certaines personnes qui pensent que d’autres n’ont pas les mêmes droits qu’eux. Il y a encore des rétrogrades, telle est la conviction profonde du Premier ministre. Qu’est-ce qui lui permet de dire ça ? En insistant un peu, Ramgoolam avoue avoir été lui-même, dans sa jeunesse, confronté à la « mentalité raciste de certains » avant de poursuivre et d’expliquer comment durant la campagne électorale de 2000 « cette mentalité a émer-gé » pour privilégier son adversaire, Paul Bérenger, plutôt que lui. Mais plus profond encore, Ramgoolam, ce fils absent, dont on dit qu’il tenait néanmoins beaucoup à sa mère, n’oublie pas les propos qui ont pu lui être rapportés. Notamment ce que, candidement, un magnat des affaires a pu dire sur lui et sa famille, à bord d’un vol en première classe au lendemain de son arrivée au pouvoir en 1995.

Le problème du Premier ministre, c’est qu’il n’oublie pas. « Sa mémoire et son sens de l’observation sont exceptionnels », juge James Burty David, camarade de parti de Ramgoolam. « Si quelqu’un m’a rendu un service je ne l’oublie jamais. S’il m’a joué un mauvais tour, je ne l’oublie pas non plus. C’est pas de la rancune mais je garde tout en mémoire », explique-t-il.

Il n’oublie effectivement jamais. C’est ce que découvrira notamment ce patron d’une des plus importantes entreprises du pays qui, venant rencontrer Navin Ramgoolam à la veille d’une campagne électorale pour lui remettre un chèque pour financer sa campagne, se verra éconduire dans un langage qu’on ne peut reproduire ici. Le Premier ministre sourit à l’évocation de cet incident : « Cela m’est arrivé oui. Mo pa enn dimounn ki gard dan leker. Mais je dis ce que je pense, c’est ma nature, je ne peux faire autrement. »

C’est avec une certaine dose d’affectivité que Ramgoolam gère les affaires du pays. « Certains pensent que c’est trop prononcé. Mais je ne le crois pas. » Ramgoolam n’oublie pas les mauvais coups que certains grands pontes du privé ont pu lui faire. Et il maintient un dogme qui peut avoir des accents revanchards face à eux. « Je dis ceci : “ si tu as beaucoup d’argent et que tu veux faire des projets hôteliers dans le pays par exemple, doit-on te laisser développer tous les grands projets ? Ne doit-on pas partager les oppor-tunités ?” Je ne suis contre personne, je pense seulement qu’il faut partager. »

Quand on lui oppose les faits : que c’est ce secteur privé qu’il montre du doigt qui prend les risques, qui développe de grands projets qui aident à l’avancement économique du pays. Quand on lui fait lire un extrait d’un éditorial de l’express-dimanche de janvier 2005 qui explique qu’« il existe toutes les raisons de penser que Navin Ramgoolam s’est “gauchisé”, qu’il a restructuré sa pensée, que son discours est le reflet d’une conviction qui s’est construite tant par l’analyse socio-économique que par un opportunisme ethno-électoral, décuplée par un irrésistible besoin de revanche », Ramgoolam reste inflexible et explique qu’il n’a jamais dit qu’il fermerait la porte aux investisseurs. Et qu’il est sain d’avoir un programme d’ouverture qui puisse permettre à d’autres de devenir riches. « Je ne vois aucun mal dedans », affirme-t-il.

Mais tout cela n’explique toujours pas le dérapage. Ramgoolam, disent de lui alliés et adversaires, est devenu un redoutable stratège. À ce titre, ne s’inventerait-il pas des coups de sang ponctuels ? En désignant des meilleurs ennemis convenus : le secteur privé, la presse – afin de galvaniser et rallier à lui sa base électorale, échaudée par des impôts impopulaires ou une hausse du coût de la vie jugée assommante. Et tentée d’aller se jeter dans les bras d’une opposition plutôt démagogique.

« Ce n’est pas du tout ça. Je ne fais pas de politique sur cette base-là », dément avec force le Premier ministre. Qui nie aussi choisir les manifestations socioculturelles comme terrain de prédilection pour se laisser aller à de violents coup de gueule contre l’ennemi désigné du jour. Un ami du PM n’abonde toutefois pas dans ce sens. « Il est évident que quand Ramgoolam se retrouve sur ce terrain, qu’il y a les caméras et qu’il se sent proche de son auditoire, il se laisse aller. Dimanche dernier, il avait sans doute de bonnes raisons d’être critique. Mais sa sortie est bien évidemment exagérée, et faite à des fins politiques »

Ramgoolam dément mordicus. Et offre une autre piste pour expliquer ses sorties intempestives. Notamment quand il s’en prend à la presse. « Ce que je n’aime pas, ce sont les fausses nouvelles et les insinuations sur la vie privée. Les rumeurs. Comme celle qui dit que j’ai embouti mon Aston Martin et que je l’ai fait disparaître du pays dans un conteneur. C’est pour faire taire ces rumeurs que, l’autre jour, je suis allé faire un tour à la rue Desforges dans mon Aston Martin. Sinon, je la laisse chez moi, dans mon garage sous une bâche. Et rien qu’en la regardant comme ça, j’en retire une grande satisfaction », s’égare Ramgoolam.

Il ne prend aucune décision sous la pression

Paradoxal, cet homme politique. Qui distribue des avertissements sévères : au secteur privé et à la presse, mais qui donne l’impression de ne jamais vouloir ramener à l’ordre – ou même remplacer des ministres dont les piètres qualités de gestion et de décision sont relevées régulièrement dans la presse et parfois, par leurs propres collègues. « Je suis très dur envers mes ministres. On me dit même que je le suis trop. Mais si on me parle d’un remaniement, je réponds que cet exercice ne se fait pas à la légère. Il faut une profonde réflexion stratégique. En même temps, j’admets que puisque la presse s’est mise à en parler tous les jours en le présentant comme imminent, je me suis dit que je ne vais pas y procéder tout de suite ! »

La pression de la presse n’explique pas tous les atermoiements de Ramgoolam. Ce que le Premier ministre ne dit pas, et que ses collaborateurs rapportent, c’est qu’il se laisse trop aller à retarder des décisions sur des dossiers politiques et économiques importants. Tantôt il prétexte des pressions qu’il dit subir pour surseoir une décision. En d’autres occasions, c’est la complexité d’un dossier qu’il invoque pour prendre le temps qu’il lui faut. Invariablement, il gouverne en fonction de ses états d’âme. En fonction de son rythme, de son humeur personnelle et des propos rapportés qu’il ne vérifie pas toujours. Une manière de faire qui lui con-vient peut-être. Mais peut-être pas à la gestion des affaires de l’État…

publié le 16 septembre 2007

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