On joue avec le feu!

Signaux contradictoires, incohérences et manque de solidarité au sein du gouvernement. L’État multiplie les mauvais signaux envers les bailleurs de fonds qui financent la réforme de l’économie.Au risque de se voir refuser certaines aides précieuses.

Les pinceaux sont vraiment emmêlés. Le beau tableau de la réforme économique, que peint le gouvernement arbore une tache : la réforme du secteur sucre tarde. Ce qui amène nos bailleurs de fonds à s’interroger sur la capacité de Maurice à tenir l’ensemble de ses engagements. Certes, de précieuses aides étrangères, presque acquises sur le papier, ne sont pas encore perdues. Mais encore faut-il s’assurer que le pays les encaisse. Pour cela, certaines décisions doivent être prises. Et il est impératif que certains comportements changent.

« Je ne comprends pas où on va chercher que cela risque de mal se passer avec nos bailleurs de fonds. Et que nous n’allons pas recevoir les aides escomptées. C’est vrai, les négociations sur le sucre tardent à être bouclées, mais nous sommes sur la bonne voie. Il n’y a que cela comme question à régler pour le moment », tempère un ministre. Ce dernier semble toutefois sous-estimer la perception des bailleurs de fonds sur la manière dont notre réforme est pilotée.

La refondation du secteur sucre a été présentée comme le petit engrenage qui entraînera la machinerie de la modernisation de l’économie mauricienne. C’est, en partie, pour pallier l’effet de la perte des préférences de Maurice sur la vente de son sucre sur le marché européen que nous avons réclamé auprès de l’Union européenne (UE), de la Banque mondiale, de la France et d’institutions de financements internationales, des aides et prêts pour mener à bien la réforme.

Et s’il y a bien un secteur économique qui doit montrer du dynamisme dans sa restructuration, c’est celui de la canne.

Or, depuis le début de l’année, tout est remis en cause. Oubliés, entre autres, les engagements sur la centralisation pris dans plusieurs documents soumis au principal bailleur de fonds de la réforme sucre : l’UE. En contrepartie d’aides publiques pour, notamment, le financement du coût social de la réforme, l’État demande que les sucriers acceptent de céder environ 20 % du capital des différents pôles de la future industrie de la canne. Sans parler des 5 000 arpents de terres.

On ne peut que constater l’échec

Les réunions se succèdent. Aux périodes de réchauffement des relations suivent celles d’une guerre froide entre gouvernement et sucriers. Entre-temps, les usines qui doivent cesser leurs activités cette année tournent toujours. Et payent presque leurs employés à ne rien faire.

Au gouvernement on veut à tout prix séparer les enjeux. En rappelant que l’UE ne se fonde pas exclusivement sur le processus de centralisation pour accorder les précieuses mesures d’accompagnement à Maurice. On se félicite des gages qui ont été demandés et obtenus par le pays : un plan macroéconomique fiable sur le long terme, une politique énergétique cohérente. Et une loi sur l’attribution des marchés publics.

Oui, mais il n’y a pas que cela. L’UE évalue aussi spécifiquement l’avancée de la réforme en s’appuyant sur quelques indicateurs-clés : les fermetures d’usines et la rapidité de la centralisation, l’irrigation et l’épierrage des terres sous culture de la canne, le nombre de départs volontaires à la retraite dans l’industrie et celui des femmes recyclées dans ce secteur. Là, on ne peut que constater l’échec dans ce domaine. Maurice est, pour le moment, uniquement en mesure de satisfaire la condition liée à l’épierrage et à l’irrigation.

Ce ralentissement dans le rythme de la réforme a une conséquence sous forme d’espèces sonnantes et trébuchantes. L’UE se base, en effet, sur ces indicateurs pour débourser une tranche variable, véritable bonus de performance, de 4,5 millions d’euros (environ Rs 190 millions). Mais valeur du jour, Maurice ne touchera pas un sou vaillant de cette somme qui lui paraissait acquise il y a encore un an.

Du côté de l’UE, c’est avec dépit qu’on admet que Maurice pourrait, pour la première fois depuis des années, perdre une aide qui lui était acquise. Le premier de la classe parmi les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) surprend en jouant… au can-cre ! Mais tout n’est pas qu’une question de chiffres. Il y a également la politique. Aussi, Maurice, malgré sa contre-performance, pourrait bénéficier d’une part réduite de la tranche variable. En souvenir de ses réalisations d’élè-ve modèle !

La procrastination du pays dans la réforme surprend et inquiète. « Avant même d’être affecté à Maurice, je savais déjà, l’année dernière, qui étaient Sithanen ou Boolell. Vous aviez bien défendu votre dossier. L’UE ne pouvait donc que vous aider, en augmentant la part totale des aides qui allaient revenir à votre pays. On ne comprend pas pourquoi vous ne mettez pas en œuvre les engagements que vous aviez pris dans les différents documents soumis l’année dernière », explique une source proche de la délégation de la Commission européenne (CE) à Maurice.

L’inquiétude semble gagner du terrain. Lors d’un point de presse mercredi, la chef de délégation, Claudia Wiedey, a expliqué qu’elle allait faire un rapport aux États membres de l’UE lors de sa mission à Bruxelles cette semaine, en évitant de dire si les États membres se sont alarmés de l’avancement de la réforme sucre à Maurice. Or, selon nos informations, plusieurs pays se sont déjà inquiétés de la lenteur de cette réforme, et ils commencent à questionner le bien-fondé d’un financement jugé trop généreux.

L’État offre un triste spectacle

« Vous ne vous rendez pas compte. Plu-sieurs pays ACP n’ont pas encore soumis leurs plans stratégiques. D’autres ne vont probablement pas pouvoir appliquer les leurs. Si Maurice poursuivait sa réforme avec détermination, des aides supplémentaires lui seraient assurées », précise-t-on à la CE. Mais on n’en est plus là. En milieu de semaine, la ligne de communication entre la délégation de la CE et le chef du gouvernement semblait même en panne. Plusieurs demandes de rendez-vous de la Commission étant restées lettres mortes. Et ce n’est qu’in extremis, au détour d’une conversation jeudi, qu’une réunion, qualifiée de « très cordiale et positive » par un ministre, a pu être organisée entre Claudia Wiedey et le Premier ministre, Navin Ramgoolam. Heureusement…

La situation aurait pu être mieux gé-rable, si l’État n’offrait pas, par ailleurs, un triste spectacle. C’est ce dont ont témoigné les membres d’une délégation composée, entre autres, de représentants de l’UE, de la Banque mondiale, et de la Banque africaine de développement. Les bailleurs de fonds adoptent les mêmes critères d’évaluation pour jauger la performance des pays qu’ils soutiennent, ainsi que leurs « mérites » à recevoir des aides ou prêts à taux concessionnaires. Qu’ils injectent sous forme d’une aide budgétaire globale (ABG), gérée par le ministère du Budget des pays respectifs.

C’était dans le cadre d’une tournée de prise de contact et d’information sur les projets qui demandent à être financés que cette délégation fait le tour des ministères et des institutions depuis une dizaine de jours. Malheureusement, ces visiteurs de marque ne sont pas ressortis de leurs séan-ces de travail qu’avec des informations uti-les sur les projets qui demandent à être financés. Mais aussi avec des exemples concrets du manque de cohérence à l’intérieur du gouvernement et de la médiocrité qui peut régner au sein de nos institutions.

Ainsi, un ministre, connu pour son caractère plus ou moins « spécial », s’est fait remarquer en expliquant, goguenard, à ses interlocuteurs étrangers qu’il ne comprenait pas trop comment l’ABG allait fonctionner à Maurice. Et que, de toute façon selon lui, le ministère des Finances ne juge pas utile de lui communiquer les informations dont il a besoin. Quel bel exemple de solidarité gouvernementale de la part de ce ministre qui, en passant, avait, semble-t-il, oublié de remarquer qu’un fonctionnaire du ministère des Finances accompagnait la délégation !

Un autre ministre Rouge a, lui aussi, fait comprendre à la délégation que c’était lui, le patron pour les projets qui concernent son ministère, et qu’il faudrait donc en parler à lui… et à personne d’autre.

Quand ce ne sont pas les ministres, ce sont les nominés politiques censés être des professionnels qui se sont chargés de donner une piètre image de nos institutions. Le responsable d’une agence gouvernementale a trouvé le moyen de faire comprendre à la délégation que son ministre ne souhaitait pas qu’il la reçoive. Avant de n’en recevoir qu’un seul membre.

Ailleurs, c’est l’un des deux responsables d’une importante institution qui, croyant impressionner, s’est répandu en lapalissades devant ses invités dubitatifs. Qui seront d’autant plus surpris quand l’autre responsable leur fera un exposé clair, cohérent et précis de ce que son institution veut faire. Et de confier, détaché, qu’il allait peut-être démissionner dans les jours à venir car la situation avec son collaborateur, très en vue de son ministre de tutelle, est loin d’être cordiale !

Les conséquences de son injonction

Tout cela ne serait-il pas la conséquence d’un seul phénomène ? Le manque de leadership à la tête de l’État ? C’est un fait, deux ans après avoir été portée au pouvoir, l’équipe en place ne saisit pas encore la nécessité de se montrer cohérente et solidaire par rapport à la politique gouvernementale. Elle est sans doute aidée en cela par un Premier ministre qui n’a pas encore fait de la réunion hebdomadaire du Conseil des ministres un forum de débat stratégique de l’action de l’État. Et qui, d’ailleurs, rechigne à organiser ce genre d’exercice avec ses ministres.

Au dehors, paré des atours de pourfendeur du « Grand capital », il a fini par en demander sans doute trop à une partie du secteur privé. Sans mesurer les conséquences de son injonction. Gestion politicienne des affaires de l’État ou question d’ego, on voit mal le Pre-mier ministre relâcher la pression sur les sucriers. Car, au mieux, il risque de passer pour un faible qui s’est rétracté après une phase de fermeté. Et au pire, de passer pour un vendu qui aurait cédé aux sirènes du « Grand capital » honni.

Il y a bien l’un des lieutenants de Navin Ramgoolam qui explique que le Premier ministre a raison de réclamer une grosse contrepartie à l’industrie sucrière au titre de solde de tout compte. Afin de ne plus revenir sur le sujet de la réforme sucre.

Il y a aussi ceux qui expliquent que l’apparent chaos ne serait qu’une stratégie finement orchestrée de brinckmanship, visant à faire de la menace de la guerre et du blocage généralisé une raison d’arriver au plus vite à un compromis acceptable par tous. Ce serait jouer un peu avec le feu quand même…

publié le 1er juillet 2007

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