MBC : la télé paillasson

La MBC est devenue un instrument politique aux mains des gouvernements successifs. Interventions incessantes de ministres et journalisme partisan ont contribué à y installer une culture de connivence.

C’est avec mélancolie que les vieux briscards de la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC) se souviennent du bon vieux temps. « Quand on nous appelait pour nous dire qu’un sujet avait été mal réalisé ou mal filmé. Quand on ne nous reprochait que des fautes techniques ou journalistiques », se remémore l’un d’eux. C’était le temps de l’intervention politique minimale dans les affaires de la station. Depuis plusieurs années, « la culture de la maison MBC » a bien changé. Elle consiste à se courber et à montrer le gouvernement sous le meilleur jour, comme l’affirme les anciens de la corporation mais aussi beaucoup de ceux qui y travaillent encore. « La MBC fait tout sauf de la télé », postule un ancien directeur général de la station. Depuis quelques années déjà, elle est devenue une télé paillasson.

S’il y a une chose qui a pourri la MBC, c’est bien la politique. En fait, la station aurait dû depuis longtemps être rebaptisée Government Broadcasting Corporation. Tant le pouvoir qu’exercent les ministres, et surtout le Premier d’entre eux, semble grand. Un caméraman de la station explique à quel point les interférences sont courantes. Il donne la palme de l’interventionnisme à Navin Ramgoolam, le Premier ministre. « Il exige plusieurs caméras et ses aides vous ordonnent où vous placer et quels plans prendre. Pravind Jugnauth, l’ancien vice-Premier ministre, pouvait piquer une colère si jamais il lui semblait que son fond de teint était trop visible. »

Instructions non suivies : gare aux représailles

Un employé, ayant plus de 20 ans de maison, explique également comment le ministre des Terres et du Logement, Asraf Dullul, a récemment dépêché son « conseiller en image » pour viser un sujet sur les activités de son ministère et suivre le montage alors qu’un ancien ministre MMM a trouvé le moyen de demander à une journaliste de service de dire durant le journal televisé que sa mère venait de décéder…

Quand la politique prend ainsi le dessus, la situation devient vite intenable. Les pressions s’exercent de toutes parts. Car ce ne sont pas seulement les ministres qui appellent. «Une organisation socio-religieuse peut nous appeler et bien faire savoir qu’elle bénéficie du soutien de tel ministre ou du Premier ministre. Elle nous fait ainsi comprendre qu’il faudra qu’on lui accorde une bonne couverture », explique une ancienne journaliste de la MBC.

Quand ce ne sont pas ces organisations qui donnent de la voix, ce sont les supérieurs hiérarchiques qui ordonnent de « donn enn bon coverage » sur telle cérémonie d’inauguration et de bien montrer le ministre en train de sourire ou de faire l’accolade à quelques seniors. Ces ordres viennent parfois du Directeur général lui-même, d’autres fois c’est le Head of News qui transmet les « commandes » qu’il aura reçues ou qu’il jugera utile de passer.

C’est une occasion de bien se faire voir ! Quitte à faire passer la hiérarchie de l’information au second plan.

Ainsi à la rédaction de la MBC, on se souvient encore de la fois où on avait reçu l’ordre d’ouvrir le journal télévisé avec « enn cérémonie coup riban par Premie minis » . Alors qu’aux Comorres, un avion venait de s’écraser, faisant plus de 100 morts !

Si les instructions ne sont pas suivies, gare aux représailles. Parfois un ministre, mécontent d’un sujet, peut carrément convoquer le journaliste chez lui pour procéder à une séance de bros latet ou carrément le menacer de représailles. C’est ce que nous confie un ancien membre de la direction.

La pression est quand même plus supportable pour certains. Ainsi, les journalistes de la radio étaient davantage épargnés que ceux de la télé, vu que la nouvelle direction veut aujourd’hui combiner journalistes télé et radio. Car c’est avant tout au JT de 19 h 30 que ministres et puissants de tous poils du pays veulent se voir. Ce sont donc les journalistes qui travaillent pour l’édition du soir qui font l’objet de toutes les pressions.

On se demande d’ailleurs comment ne pas y céder. Car le pouvoir qu’exerce le Premier ministre sur la MBC est immense. C’est le MBC Act qui le prévoit. C’est le PM qui nomme le directeur général et le président du conseil d’administration de la corporation. Dans la pratique, ce sont toujours des proches du pouvoir qui le sont. Nando Bodha et Torriden Chellapermal, par exemple, ont tous deux été conseillers au bureau du Premier ministre avant d’être nommés à la direction générale. Fareed Jangeerkhan, l’actuel président du conseil d’administration, a été conseiller de Ramgoolam dans un passé récent.

Mais la culture paillasson se cultive dès le recrutement, qu’on soit cadre ou qu’on fasse partie du personnel non qualifié.

« Après chaque élection, des protégés sont casés en grand nombre : ils arrivent comme planton ou chauffeur et font leur chemin dans la boîte, dépendant du gouvernement en place », explique un technicien de le MBC. Ces derniers temps, on parle beaucoup du cas de ce chauffeur devenu cameraman. Depuis les dernières élections, il serait devenu « conseiller ». Il a un avis sur tout, sans qu’on lui demande d’aller sur le terrain.

Toutefois, il faut avant tout s’assurer de la loyauté des journalistes. Et quoi de mieux que de procéder à des recrutements choisis pour cela ? Si la description des postes et les qualifications nécessaires sont incompatibles avec les compétences de ceux que l’on veut caser, c’est tout simple : on change les règles.

Ainsi, à la fin des années 90, une nouvelle catégorie de journalistes est créée à la station. Les News Editors sont désormais épaulés par des News Reporters. Il suffit alors d’un School Certificate pour postuler à cette nouvelle fonction. Une bonne partie des News Reporters, recrutés à cette époque sont des « amis des amis » ou alors de « proches qu’on cherche à caser », confie une ancienne journaliste. Beaucoup d’entre eux ont fini par quitter la station, tandis que d’autres ont fait leurs preuves. Ils passent désormais pour des journalistes certes influençables, mais qui se débrouillent dans le métier.

La culture paillasson va finir par générer des situations absurdes. Ainsi à la MBC, un journaliste qui n’affiche pas ses couleurs politiques est mal vu. Car il est impératif d’être étiquetté : si on est du bon bord, le travail sera facilité et les relations interpersonnelles sereines. Si on est du mauvais bord, au pire on s’expose à être mis au placard. Avoir des responsabilités plutôt floues au marketing ou aux archives, par exemple.

Des bandes qui disparaissent après un enregistrement

« Pour se protéger, on est bien obligé parfois de dire qu’on connaît bien tel ministre ou alors qu’on est le neveu de telle haute personnalité », relate, dépité, un jeune journaliste de la station. Une ancienne présentatrice du JT explique comment elle a été narguée pendant un moment. Des bandes qui disparaissaient après un enregistrement, une veste brûlée par des mégots de cigarette : c’est ce à quoi on s’expose si son (non-)affiliation politique ne correspond pas à la tendance du moment.

On a vite fait de critiquer le travail des journalistes. Mais certains montrent de la bonne volonté. Lors des briefings, quand il y en a, certains s’évertuent à proposer des sujets magazines sur des faits de société, par exemple. Mais ces idées finissent inexorablement à la poubelle. La MBC n’a que quelques équipes de cameramen (voir hors texte). Et quand il s’agit de choisir entre un sujet sur des enfants de rue et une cérémonie de pose de première pierre d’un énième centre communautaire par un ministre, le choix est vite fait.

La BBC à la mauricienne n’est pas pour demain. Si la MBC veut pouvoir bien faire son travail, il faudrait déjà qu’elle soit plus indépendante par rapport au gouvernement. Mais les pouvoirs que le MBC Act confère au Premier ministre ne permettent pas son émancipation.

La boîte de communication du gouvernement

Sur ce sujet, deux camps s’opposent. Certaines croient que la loi doit être revue pour assurer une plus grande indépendance. D’autres estiment que les obligations d’impartialité et de rigueur sont déjà inscrites dans la législation. « Il s’agit plutôt de rendre la MBC redevable envers les téléspectateurs que nous sommes tous », commente un ancien administrateur.

La loi existante prévoit la création d’un General Advisory Council chargé de conseiller le ministre de tutelle, le Premier ministre, et le conseil d’administration de la MBC sur le contenu et la qualité des émissions diffusées. Ce conseil de 23 membres, représentant la société civile, n’a toutefois jamais vu le jour et encore moins exercé ses compétences !

Mais quand on sait que c’est le Premier ministre qui doit nommer ses membres, on se demande bien vite quelle serait leur indépendance vis-à-vis du pouvoir.

La situation paraît donc inextricable. Pour que les choses changent à la MBC il faudrait que, dans un même temps, le gouvernement cesse de l’utiliser comme sa boîte de communication et que les employés, à tous les échelons, cessent de se sentir redevables ou menacés par le pouvoir. Fait symptomatique : aucun des interlocuteurs que nous avons intérrogés n’a souhaité témoigner ouvertement.

C’est dire à quel point toute critique contre la MBC ou sa gestion par le gouvernement demeure tabou. « La MBC souffre des mêmes maux de notre société », affirme un ancien directeur. Autant dire qu’elle ne risque pas d’en guérir de sitôt…

note: cet article avait été coécrit avec mon ami Erick Brelu-Brelu. Paix à son âme.

publié le 13 novembre 2005

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