Les cigales qui n’ont pas chanté

Bérenger n’a pas tort quand il dit que le débat autour du ciblage a « sombré dans la confusion ». Le leader du MMM s’étonne du ramdam autour de la question, alors que le remboursement des frais d’examens du SC et du HSC s’effectue déjà selon cette méthode. D’autres, toutefois, questionnent plutôt les motivations profondes de Rama Sithanen. Et son empressement à faire du ciblage une priorité de l’agenda économique et politique du gouvernement.Le débat sur la question piétine.

Le lancement d’un rapport sur la pauvreté, prévu pour mardi a dû être renvoyé. Faute d’une atmosphère sereine pour discuter des moyens de combattre la précarité dans le pays. Dans l’empressement de chaque camp d’avoir raison, on a oublié le motif principal justifiant le recours à une politique de ciblage : la brûlante question de la perte du pouvoir d’achat.

Il y a des faits indéniables. Par temps de vie chère, ce sont les couches les plus pauvres de la population qui encaissent le plus douloureusement les effets de l’inflation. Les consommateurs relativement aisés changent peu leurs habitudes. Tandis que la classe moyenne recourt par contre, elle, à des stratégies de substitution pour contourner les hausses de prix. On achète le paquet de riz Basmati moins cher, et on adopte une marque de lait moins connue… ce qui permet de réaliser quelques économies.

Les pauvres, en revanche, consomment déjà par défaut les produits « premiers prix » de nos supermarchés, quand ils les fréquentent. Ils n’ont le choix qu’entre consommer ce qu’il y a de moins cher. Ou arrêter de le faire. Il faut donc être totalement insensé pour ne pas comprendre que dans ces circonstances, il faut d’abord soutenir financièrement ceux qui sont le plus lourdement affectés par la baisse du pouvoir d’achat. Ils sont un peu plus de 100 000 dans le pays.

Tous les gouvernements du monde doivent désormais gérer cette problématique. « Casey Research », un important cabinet de consultants américain, explique ainsi, dans un rapport à paraître, que la tendance inflationniste est globale.

Aucun gouvernement n’a de contrôle réel sur les prix et les cours mondiaux des denrées de grande consommation. Chacun est donc réduit à déterminer quelle politique adopter pour aider les plus pauvres, donc les plus vulnérables, à faire face à la cherté de la vie. Deux méthodes sont disponibles. Comme le vieil adage chinois le suggère, on peut apprendre à la population à pêcher au lieu de lui donner du poisson. En tablant sur une croissance génératrice d’emploi, une augmentation de la productivité, donc des revenus à partir du travail. Sur des programmes d’« empowerment » qui transforment des chômeurs en entrepreneurs. Et aussi sur l’éducation. Mais ceci est une stratégie de moyen à long terme.

Or, le chômeur ou le travailleur précaire nécessitent une aide immédiate pour faire face à des hausses de prix qui les affectent déjà. Et la seule solution susceptible de les soulager dans ce contexte est une aide monétaire directe, « direct cash transfer ». Les ressources financières de l’État étant limitées, sa générosité universelle qui va aussi bien aux classes aisées que moyennes demande donc à être rationalisée. Afin que les aides aillent en priorité à ceux qui en ont le plus urgemment besoin. Voici la motivation. Elle est claire et elle tient la route. C’est d’ailleurs pourquoi nous soutenons une politique de ciblage comme solution susceptible de soulager les plus pauvres de notre population dans le court terme.

On peut toujours arguer qu’une autre méthode existe. Et l’on attendait justement que l’opposition ou les réfractaires au sein du gouvernement propose cette alternative. En vain.

Rama Sithanen, en s’attaquant aux « hypocrites » vise en fait les démagogues. C’est-à-dire tous ceux qui s’entêtent à dire qu’ils veulent aider les pauvres à faire face à la situation. Sans toutefois donner leur solution. Le débat sur l’alternative n’a donc pas été lancé.

Faute de contre-propositions, le débat a même glissé sur le terrain ethnique. La députée Nita Deerpalsing a été la première à jouer aux incendiaires. En suggérant qu’une politique de ciblage pourrait mener à une « bagarre raciale. » Incapable de démontrer comment cela serait possible, elle a néanmoins été relayée par d’autres. Des analyses, basées sur une lecture outrancièrement ethnique de la situation, ont relayé la parole de Deerpalsing. En opposant les « cigales » qui ont chanté et dansé hier aux « fourmis » qui ont travaillé consciencieusement pour amasser les biens qui sont les leurs.

On le comprend. La « bagarre raciale » serait cette fois provoquée par les fourmis révoltées à l’idée qu’on aiderait les cigales qui n’ont rien fait pour mériter la générosité de l’État. En début de semaine, Sithanen s’est avancé à dire que le débat a été ethnicisé. L’argumentaire de ceux qui ont contesté durant la semaine le ciblage est venu lui donner raison a posteriori. On comprend mieux les craintes de Deerpalsing et de ceux qui pensent comme elle. Mais ils se trompent.

Il y a des cigales qui n’ont ni chanté ni dansé, mais qui sont tout aussi durement frappées par la pauvreté grandissante.

publié le 24 février 2008

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