Le tribunal de l’inquisition

Au Moyen-Âge, le tribunal de l’Inquisition a commis les pires atrocités. Au nom de la lutte contre les hérésies. Mais malheureusement, certains tribunaux de l’inquisition existent toujours. L’un d’eux s’est réuni ce mercredi à 11 heures, au « Sir Harilall Vaghjee Hall ».

Étonnamment, les accusés n’y avaient pas été conduits les menottes au poignet et entraves aux pieds. Mais invités, fort amicalement, par le bureau du Premier ministre à assister à une conférence de Geoffrey Robertson, juriste britannique, sur Le droit des médias. Les hérétiques du jour étaient les journalistes. En face, un panel d’inquisiteurs s’est chargé de dresser le long acte d’accusation. Dont le crime le plus grave : leur propension à critiquer et à se montrer « hostile » au gouvernement. Une hérésie !

La « welcome address » du « Solicitor » Dhiren Dabee donnait déjà le ton. Les mots étaient choisis. Le 4e pouvoir peut être dangereux. Par conséquent, il faut le réguler davantage. Et justement, l’autorégulation, peut n’être qu’une escroquerie d’une corporation souhaitant protéger ses intérêts en se soustrayant à ses responsabilités. Pour terminer, en relevant que la liberté de la presse n’est qu’une « cultural assumption ». Quelle entrée en matière !

Heureusement, l’exposé de Robertson rattrape le coup. L’autorégulation, il y croit. Du moment que la charge d’instruire les plaintes contre les journalistes et de les sanctionner revient à un corps indépendant. Si le Premier ministre, Navin Ramgoolam, menace de traîner les journalistes devant les tribunaux, Robertson, tout au contraire, réclame la dépénalisation du droit de la presse. Ainsi qu’un toilettage de nos lois existantes en y instillant une meilleure protection de la vie privée de personnalités comme d’anonymes. Responsabiliser les journalistes tout en permettant aux lecteurs lésés d’obtenir réparation dans les plus brefs délais et à moindre coût. Voici ce que préconise Robertson. Sur cette philosophie générale, nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui. D’ailleurs le groupe La Sentinelle s’est inspiré de cette formule pour mettre en place son Code de Déontologie dont le respect est assuré par un « Complaints Committee » constitué d’un juriste, d’un universitaire et d’un ancien fonctionnaire très respectés.

Cette philosophie n’est toutefois pas partagée par de nombreux parlementaires et ministres. Tout comme leur leader, Ramgoolam, ils voient en la presse un agent perturbateur. Un ennemi déclaré, corrompu, vil, et qui cherche à saper l’action gouvernementale. À écouter nos élus parler, on s’est rendu compte à quel point Ramgoolam n’est pas le seul au gouvernement à entretenir un fort ressentiment, pour ne pas dire une haine, contre la presse.

Les inquisiteurs étaient donc là. Mercredi, ils s’appelaient Abu Kasenally et Nita Deerpalsing. La diatribe du ministre des Services publics a fait tiquer. Sa description de la presse et de sa prétendue approche partisane était accolée à la citation de Rudyard Kipling : « Power without responsibility – the prerogative of the harlot throughout the ages. » Nita Deerpalsing, dont on apprécie la vivacité d’esprit, a semblé vouloir s’en départir ce mercredi. Dans une démonstration approximative, elle a cherché à faire accroire que la corruption est monnaie courante parmi les journalistes. En citant un cas dont elle aurait été victime. Et que tout parlementaire, et « law abiding citizen » qu’elle est, elle n’a pas daigné rapporter à l’« Independent Commission against Corruption ».

À côté de la hargne de ceux-là, trônait toutefois l’ignorance. Ou – si l’on veut être indulgent – la naïveté ou la candeur des autres. Quand Parmessur Ramloll s’étonne qu’un journaliste ne lui révèle pas ses sources. Il illustre merveilleusement à quel point les députés ne connaissent en fait rien aux principes même du journalisme. Quand, Yatin Varma demande s’il est normal que les auditeurs interviennent en direct sur les radios, notre voisine, professeur d’université et nous-mêmes sommes restés une seconde ou deux les yeux écarquillés. « Mais dans quel monde vivons-nous donc ? », nous sommes nous justement demandé.

Il n’y a point à en douter. Si l’on laisse aux parlementaires et à ce gouvernement le soin de légiférer sur une loi sur la presse, celle-ci instituerait un organe de contrôle constitué de nombreuses commissions. Nous en suggérons ici quelques-unes. Pourquoi pas une commission placée sous la présidence d’Abu Kasenally qui vérifierait si chaque article paru dans la presse est bien élogieux pour le gouvernement? Nita Deerpalsing pourrait, elle, présider la commission chargée de lutter contre la corruption qui gangrène la presse. Tandis que Parmessur Ramloll se chargerait de recueillir le nom, l’état civil et la profession de toutes les sources citées dans les journaux et sur les ondes des radios. Enfin, on pourrait également suggérer la mise en place d’une « Independent Broadcasting Authority » bis dont Yatin Varma serait le grand auditeur et censeur !

Non, nous ne sommes pas en train de tourner toute cette situation en dérision. Tous les hommes politiques caressent le rêve de brider et apprivoiser la presse. Ceux qui nous gouvernent en ce moment n’échappent pas à la règle. Il faut toutefois qu’ils comprennent une fois pour toutes. La presse n’est pas irresponsable. Elle n’est pas en train de conspirer en permanence contre le pouvoir. Et surtout, elle est prête à s’autoréguler et à assumer les conséquences en cas de manquements. Mais cela doit se faire dans le dialogue. Les maîtres mots d’une réforme de nos lois sur la presse auraient dû être liberté et responsabilité. Mais malheureusement, au gouvernement, on pense plutôt qu’ils devraient être contrôle et punition. Nous ne pouvons pas accepter d’être en permanence l’objet d’une inquisition !

publié le 1er juin 2008

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