Le sucre devient amer…vive la canne!

La proposition Fischler, tout en étant un coup dur pour Maurice, pourrait bien être un « blessing in disguise ». On peut exploiter le potentiel de la canne à sucre autrement. Mais cela ne pourra se faire que si les bonnes orientations sont prises immédiatement. Et… si le financement de la diversification suit.

«La canne est une culture d’avenir, je le dis depuis de nombreuses années, » explique Jean Claude Autrey, le directeur de la Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI). L’affirmation paraît déplacée au moment où l’Union européenne (UE) boucle sa réforme du secteur sucre. Avec à la clé, une baisse de son prix d’achat de 37 % d’ici 2 007. Ce secteur à Maurice a-t-il donc un avenir malgré cette menace ? Certainement. Et son salut réside justement dans l’exploitation de la canne.

Bien qu’entouré de champs de canne à sucre, le Mauricien connaît mal le potentiel de la plante. Car, au-delà de la seule production de sucre, elle peut servir à fabriquer éthanol, énergie, alcool, plastique biodégradable, protéines unicellulaires et produits pharmaceutiques et chimiques. Il faut aussi exploiter cette énorme biomasse d’environs 5 millions de cannes générées annuellement.

L’éthanol : carburant de demain

Cela se fait déjà depuis des années. La bagasse, sous-produit de la canne, est utilisée par la totalité des usines sucrières pour générer de l’énergie pendant la coupe. La centrale thermique de Belle-Vue, opérationnelle depuis 2000, en a fait l’un de ses deux combustibles principaux, avec le charbon.

Mais cette utilisation reste peu développée. Jean Claude Autrey, le directeur du MSIRI, foisonne d’idées sur l’évolution dans ce domaine. « À côté des cannes à haute teneur en jus et en saccharose, dites high quality canes, on va également devoir élaborer des variétés qui auront des taux de fibre de 19 % ou plus. Des energy canes. Celles-ci permettront non seulement de produire du jus mais également plus de bagasse pour produire de l’énergie ». Une variété de canne, disposant de jusqu’à 30 % de fibre, pourrait même être introduite d’ici 5 ans pour augmenter la production d’énergie à partir de la bagasse. Cette variété ne servira pas à faire du sucre mais de l’éthanol et du rhum.

La fibre est utile mais le jus de la canne est un produit bien plus précieux qu’on ne l’imagine. Car elle sert également à fabriquer un carburant écologique : l’éthanol. « Il faut remettre en question la thèse qui consiste à dire qu’il n’est pas économique de produire de l’éthanol à Maurice. Si le Brésil peut le faire, nous pouvons le faire », pense Kailash Ruhee, partner chez De Chazal Du Mée.

Le coût de production est pour le moment prohibitif à Maurice. Un litre d’éthanol coûte environ Rs 11 alors que les producteurs les plus compétitifs au monde le font pour Rs 4. Mais les perspectives d’avenir dans le domaine sont alléchantes.

En 2010, l’Europe devra se conformer au protocole de Kyoto, contraignant les voitures européennes à utiliser 20 % d’éthanol comme carburant non polluant. Si, entre-temps, les États-Unis signent le protocole, la production d’éthanol pourrait connaître un autre boom assuré et trouver instantanément un nouveau marché très porteur. C’est la matérialisation de l’énergie verte.

Mais déjà, bien avant 2010, le jus de la canne peut trouver d’autres utilités. Comme matière première pour la fabrication de rhum agricole. Ceci n’a rien à voir avec le rhum local que nous connaissons. « Notre rhum n’est même pas classé comme tel en Europe. Le vrai rhum agricole se vend plus cher qu’une bonne bouteille de whisky. C’est un marché potentiel de 450 millions de personnes », explique Kailash Ruhee. Le secrétaire général de la Chambre d’Agriculture est moins enthousiaste. « Trop niche » comme produit.

Utopique de concrétiser ces projets maintenant

À côté de ces produits assez conventionnels. D’autres productions pourraient naître. « Les solvants issus des distilleries d’éthanol et l’energie de la bagasse permettront la fabrication de bio-plastique et de produits pharmaceutiques », s’enthousiasme Jean Claude Autrey. Les outils de biotechnologie, dont le génie génétique, feront avancer ces projets. Ils pourraient d’ailleurs être mis en oeuvre vers 2010 ou 2 012.

Concrétiser tous ces projets semble toutefois utopique pour l’heure. Car rien ne se fera sans les moyens financiers appropriés et une recherche adaptée. Sans oublier une volonté commune de l’État et du secteur privé de se lancer dans une vraie réforme en profondeur de l’industrie du sucre.

Le Sugar Sector Strategic Plan (SSSP) suit son chemin, à petit pas. Mais les développements notables sont intervenus presque exclusivement dans l’amélioration de la productivité des usines et la compression du personnel. Plus grave encore, certains dossiers stagnent.

Le rapport de la Task Force sur les produits de la canne dort quelque part dans un tiroir du ministère de l’Agriculture depuis mars 2003. Occupé à d’autres tâches, le ministre Nando Bodha, semble l’avoir oublié.

Autre turpitude ou volonté de trop faire. Les investissements massifs – Rs 360 millions – dans un centre de biotechnologie. « Je trouve cela aberrant qu’on mette en place un centre de biotechnologie quand le MSIRI a déjà un centre de ce type que tout le monde considère comme ayant un potentiel certain », questionne Kailash Ruhee.

Encore une mauvaise idée. Le feu vert donné au projet de centrale thermique de St Aubin, fonctionnant uniquement au charbon. On dit une chose dans le SSSP : « générer le plus d’énergie possible à partir de sources renouvelables, en particulier la bagasse », mais on fait le contraire. « La prochaine centrale thermique aurait dû utiliser exclusivement de la bagasse », pense le secrétaire général de la Chambre d’Agriculture.

À côté d’un gouvernement par moment mal appliqué sur les idées concrètes de diversification, on trouve un secteur sucrier très préoccupé par la question d’une éventuelle compensation que l’UE distribuerait aux producteurs de sucre lésés des pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP). Ce secteur omet d’accorder l’importance et le lobbying qu’il se doit à l’obtention d’une aide maximale à la restructuration et à repenser l’industrie de la canne à Maurice.

La réforme proposée par l’Union européenne prévoit des programmes d’aide, avec des financements du Fonds européen de développement, pour permettre « d’améliorer la qualité et la productivité des secteurs sucriers et aider à la diversification, dans les cas où l’amélioration de la compétitivité n’est pas possible ». Maurice a énormément besoin de financement pour traduire tous ces projets de biomasse et de co-génération en réalité.

Ils permettront d’abord à la recherche de trouver les moyens de mieux adapter les technologies les plus intéressantes au contexte local. Mais l’évolution passe également par des alliances stratégiques.

« On doit multiplier les partenariats stratégiques qui nous permettront de nous associer à ceux qui maîtrisent soit la technologie ou alors les filières pour faire connaître et commercialiser les produits que nous fabriquerons à partir de notre industrie de la canne », augure Kailash Ruhee.

C’est valable pour le marketing et la vente d’un nouveau rhum agricole que Maurice pourrait lancer, comme pour les produits pharmaceutiques qui pourraient sortir demain des usines mauriciennes. Les partenaires sont même déjà identifiés dans certains cas. « Depuis 1998, nous avons pris contact avec la firme Metabolix, aux États Unis, pour la production de plastique biodégradable qui peut être entrepris par un transfert de technologie dès qu’on le jugera nécessaire », explique le directeur du MSIRI qui préside également le comité de recherche sur le sucre des pays ACP.

Donner de la valeur ajoutée

Et le sucre dans tout cela ? Et bien, il ne disparaît pas de l’histoire. Car il serait irrationnel de cesser la production de sucre tant que l’apport conjugué de quotas garantis, de prix préférentiels et de coûts de production contrôlés permettent encore au secteur d’être compétitif à l’exportation. « Il faut lui donner de la valeur ajoutée », pensent Kailash Ruhee et Jean Claude Autrey. L’exportation de sucres spéciaux, organiques ou biologiques, est plus rémunératrice; cette production pourrait donc prendre de l’essor.

Prenons donc un horizon pas si lointain, disons 2020, pour savoir ce que pourrait alors ce secteur . La canne sera cultivée sur une plus petite superficie totalement épierrée et mécanisée, aux endroits les plus propices et les plus productifs. Les espaces libérés étant dédiés à d’autres cultures : horticole, plantes médicinales, huiles essentielles, production mixte de cerfs et d’autres plantations, comme le palmier, sur les mêmes espaces.

L’imprévisibilité ambiante et la conjoncture internationale complexe dissuadent Jean Noël Humbert de faire des prévisions. Alors que d’autres prédisent l’avènement d’une « industrie biotechnologique viable basée sur la canne à sucre comme matière première principale ».

Toutefois pour que cette vision se traduise dans la réalité, les bonnes orientations doivent être prises dès maintenant.


De quoi sera fait « l’après-sucre » ?
On dispose déjà de quelques réponses partielles. L’industrie sucrière a provoqué une réflexion qui porterait déjà ses fruits. Certains investiseurs se sont engagés dans la voie de la diversification. Deux entreprises ont ouvert la voie. Alcodis Limitée est engagée dans la production d’éthanol à partir de la mélasse. La Centrale Thermique de Belle-Vue (CTBV) produit, elle, de l’énergie à partir de la bagasse. Les deux sous-produits de la canne – mélasse et bagasse – sont incontournables dans la stratégie de diversification.

Alcodis, en association avec un des leaders mondiaux dans le domaine, Alco Group, s’est lancée dans la production d’éthanol. Cette alliance stratégique permettra la création de nouveaux emplois et l’utilisation des sous-produits de la canne en profitant du savoir faire et des capitaux étrangers.

« Nous exportons déjà notre production d’éthanol sur le marché européen. Nous pourrons produire plus de 30 millions de litres annuellement quand nous serons à plein rendement. D’autre part, si nous utilisons toute la production locale de mélasse, les revenus pourraient être de l’ordre de 225 millions et même davantage », affirme Roland Maurel Jr, un des directeurs d’Alcodis.

L’éthanol est utilisé comme solvant dans le secteur industriel et a de multiples applications, notamment dans la production de peinture, d’adhésifs, de médicaments, de cosmétiques et de parfums. Mélangé à l’essence, dans des proportions variant de 5 à 30 %, l’éthanol peut aussi être utilisé comme effective booster pour les automobiles. Ce mélange pourrait permettre des réductions importantes dans nos importations d’essence. Une économie intéréssante sur la facture des produits pétroliers pour le pays.

Après distillation de l’éthanol, notent les promoteurs d’Alcodis, il restera les sous-produits tels que les fertilisants ou les aliments pour bétail. Somme toute, l’éthanol est un produit capable de générer des revenus importants pour notre économie.

L’autre projet qui revêt un caractère particulier dans le cadre de la diversification est la Centrale Thermique de Belle-Vue. L’utilisation de la bagasse à des fins de production énergétique fait partie du plan stratégique de l’industrie sucrière. Celle-ci a fait de gros investissements pour pouvoir utiliser la bagasse de manière plus efficiente et pour produire de l’énergie à un moindre coût.

La bagasse, « combustible vert » permet à la CTBV de générer toute l’énergie nécessaire au fonctionnement de la sucrerie de Belle Vue. Le surplus d’électricité est vendu au CEB. La centrale thermique mise pleinement sur la valeur économique de ce sous-produit.

Même les cendres de la bagasse peuvent être utilisées. Dans les champs, elles font office de fertilisants « propres » en raison de leur teneur en potassium, calcium et magnésium.

La construction de centrales à combustion mixte bagasse-charbon fait partie de la politique annoncée par les autorités. Celle de Belle-Vue produit plus de 20 % de l’électricité consommée à Maurice. Cette centrale moderne a été conçue pour valoriser la bagasse, énergie locale et renouvelable. Cette dernière présente en outre deux avantages majeurs : elle réduit la dépendance énergétique du pays à partir de combustibles importés et aide à préserver l’environnement.

L’industrie en chiffres

– La Chambre d’Agriculture estime la production sucrière à 590 000 tonnes cette année.

– La superficie de terres sous culture de cannes à sucre en 2003, est estimée à 74 117 hectares. Les planteurs-usiniers en cultivent 42 % ; les planteurs exploitant une superficie moyenne en occupent 57 % et les petits planteurs 1 %.

– Le rendement de cannes pourrait atteindre 77,5 tonnes à l’hectare en 2004. Ce chiffre est supérieur à la moyenne des dix dernières années, qui était de 71,1 tonnes.

– Le taux d’extraction devrait être supérieur à la moyenne qui est de 10,66 %. Ce chiffre est basé sur la richesse de la canne, sensiblement supérieure à celle obtenue l’an dernier à pareille époque.

– Il faut en moyenne 9,4 tonnes de cannes pour produire une tonne de sucre. C’est un des meilleurs taux d’extraction de sucre au monde.

– On obtient en moyenne 7,6 tonnes de sucre par hectare de cannes cultivées.

– Les Mauriciens consomment en moyenne 40 tonnes de sucre par an et il est… importé de l’Afrique du Sud et de la Thaïlande.

– En 2003, Maurice a exporté 98 % de sa production – totalisant 508 733 tonnes – sur le marché européen. Parmi, 22 100 tonnes ont été vendues au Portugal et à la Grande-Bretagne sous le Special Preferential Sugar Agreement. La Grande-Bretagne demeure notre principal acheteur avec 85 % des exportations, suivie du Portugal avec 18 000 tonnes.

– à mars 2003, l’industrie sucrière employait 12 499 hommes et 3 041 femmes, au total 15 540 personnes.

– Le prix du sucre brut exporté est de Rs 15 200 la tonne actuellement. Avec la baisse annoncée, le prix pourrait atteindre Rs 12 000 la tonne l’an prochain et se chiffrer à Rs 10 000 la tonne en 2007.

– 800 arpents de terre ont été offerts aux anciens employés de l’industrie sucrière souhaitant bénéficier du plan de retraite volontaire (VRS).

– Le montant de la dette de l’industrie sucrière est estimé à Rs 5,5 milliards.

publié le 18 juillet 2004

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