Le parti des frustrés

Un sondage est une photographie plus ou moins précise de l’humeur de la nation à un instant donné. Celui publié dans l’édition de cette semaine de « Business Magazine » est riche en enseignements. Pour bien analyser ce sondage et sa portée, on doit abord relever la période durant laquelle les Mauriciens ont été interrogés pour celui-ci – du 14 au 24 août. Soit à un moment où deux faits politiques majeurs ne s’étaient pas encore produits : la reconduction de sir Anerood Jugnauth (SAJ) au Réduit et le profond remaniement ministériel initié par le Premier ministre.

C’est dire que les commentaires enflammés à la MBC annonçant Navin Ramgoolam comme Premier ministre préféré des Mauriciens ne valent pas grand-chose. Tout comme il serait hasardeux de croire qu’opposée à un nouveau regroupement MSM-MMM, l’Alliance sociale part forcément perdante. Au lieu de s’intéresser à ces indicateurs qui ne veulent finalement rien dire, intéressons-nous à d’autres éléments de ce sondage.

Passons rapidement sur le fait qu’un Mauricien sur trois ne se sent proche d’aucun parti politique. Et que 12-13 % des personnes interrogées ne veulent d’aucune des alliances qu’on leur propose, en allant même jusqu’à vouloir s’abstenir lors des prochaines élections. L’électeur mauricien est un « décide-tard ». Alors, à un an minimum des prochaines échéances, inutile de tirer des plans sur la comète…

D’autres chiffres sont révélateurs. Ils indiquent le gros blues des actifs dans la tranche d’âge de 25 à 44 ans. Deux sur trois d’entre eux jugent négativement le bilan du gouvernement. Ils sont aussi nombreux à n’être pas satisfaits de la situation économique.

Le moral de cette catégorie de la population est pourtant crucial pour le pays. A le voir ainsi en berne, on est bien obligé de constater que c’est sans doute une partie du dynamisme national qui n’arrive pas ou ne veut pas s’exprimer…

La tranche d’âge dont nous parlons inclut ces jeunes actifs qui commencent à peine à travailler et qui envisagent souvent de lourdes décisions d’avenir : investir dans une maison, un mariage, avoir des enfants.

Ou alors cette autre sous-catégorie regroupant des parents qui projettent ici de financer les études supérieures de leurs enfants, là de changer de voiture, ou encore de quitter un job pour évoluer dans un autre secteur.

Gouvernement et opposition ont chacun intérêt à capter les griefs de cette population et à leur proposer un véritable plan de sortie de blues. Pour le gouvernement, il s’agit sans doute de répondre encore une fois au lancinant défi de « l’inclusive growth ». C’est-à-dire faire profiter de cette croissance, qu’on dit de retour, aux classes moyennes et ouvrières qui pensent toutes deux que le boom bénéficie avant tout jusqu’ici à ceux qui n’étaient pas déjà dans le besoin avant. Pour l’opposition, il s’agit de contre-proposer. De dire comment elle compte maintenir la croissance actuelle avec d’autres méthodes. Tout en offrant des perspectives nouvelles à cette catégorie de Mauriciens qui doute profondément.

Un blues passager, ça finit par partir. Mais ce sondage semble démontrer une autre réalité plus inquiétante : une dangereuse polarisation de l’électorat. C’est plus que clair, les personnes interrogées appartenant à la population générale semblent honnir le pouvoir en place. En effet, deux personnes sur trois faisant partie de ce groupe jugent sévèrement la performance gouvernementale. Trois sur quatre disent leur mécontentement au sujet de l’économie. Et alors même que la performance de Navin Ramgoolam réussit à satisfaire la majorité des autres communautés, les sondés de la population générale estiment six fois sur dix, être déçus de la performance de ce dernier.

Le Premier ministre a beau avoir parlé, hier, de mauricianisme, il est sans doute grandement responsable de la frustration qui règne parmi une partie non négligeable de la population. Et nous pensons même que si le sondage avait été effectué après les deux événements politiques que nous citions au début, la défiance de la population générale envers le gouvernement, son chef ainsi que le parti qu’il dirige – aurait été encore plus forte. Il appartient à Ramgoolam de changer la donne. En infléchissant sa politique actuelle qui, même s’il dit le contraire, consiste avant tout à faire plaisir et à rassurer son électorat rural traditionnel.

Cette politique est dangereuse. Car elle conduit irrémédiablement une partie de la population à se sentir ostracisée et mise au banc du développement du pays. Si demain le PTr contracte une alliance électorale avec le MSM, le ressentiment sera encore plus fort. Car on aura l’impression que la bataille électorale se jouera d’une part entre les deux partis représentant la communauté majoritaire et un MMM, devenu un aimant à ressentiment pour tout ce que le pays compte de groupes exclus ou minoritaires.

Nous pensons que le père Grégoire et sa suite ont raison sur au moins une chose : si le pouvoir ignore la colère et la frustration qui grondent au sein de la population générale, il risque de le payer cher. Non pas électoralement, car une alliance PTr-MSM gagnerait sans doute. Mais socialement, car un pan entier de la population aura compris qu’elle n’est que quantité insignifiante, un « marche-pied » pour les détenteurs du pouvoir politique en place. C’est cette frustration-là qui a conduit aux pires tensions ethniques qu’a connues le pays à la fin des années 1960 et 1990.

Il appartient au gouvernement de désamorcer la frustration. Et à l’opposition de ne pas jouer avec le feu en attisant cette frustration dans le seul but d’engranger des points politiques. Aucune victoire électorale ne justifie qu’on détruise ainsi la cohésion au sein d’une nation qui peine à se constituer.

publié le 28 septembre 2008

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