Le myope, le borgne et les aveugles

Le temps nous est compté. C’est à quelques mots près, ce qu’a déclaré Pascal Lamy, il y a un an. En prenant ses fonctions à la direction générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Depuis, les rendez-vous manqués se sont succédé. La réunion ministérielle de Hong Kong, en décembre dernier, a été un cuisant échec. Les réunions suivantes également. Au point où le bouclage du cycle de négociation de Doha, lancé en 2001, semble durablement compromis. « Nous sommes en crise », dit désormais Lamy. Il a bien raison ! Pour compléter sa phrase, nous sommes tentés de dire que c’est l’utilité même de l’OMC pour ses 149 membres qui paraît être remise en cause.

Beaucoup de pays et de blocs économiques l’ont compris. C’est ce qui explique en grande partie la stratégie agressive de l’Inde, la Chine, le Brésil et d’autres encore. Ils multiplient en effet des accords économiques avec tout ce que le globe compte de pays émergents ou avec un certain potentiel économique. Est-ce une aubaine pour les pays en développement (PED) ? Pas tout à fait !

L’Inde, la Chine ou le Brésil sont loin d’être des PED comme les autres. Ils sont primus inter pares. Ce qui leur vaut une attention soutenue des États-Unis ou de l’Europe qui voient en eux des fournisseurs bon marché, mais aussi des destinations de délocalisation peu chères. Et c’est connu, quand on accorde beaucoup d’attention à quelques-uns, on néglige les autres. Ou du moins, on leur laisse des miettes d’attention… Ce qui provoque une valse-hésitation chez les États-Unis et l’Union européenne (UE) depuis les cinq dernières années. Dont l’effet notoire est la déclamation de grands discours d’intention suivis de peu d’actes.

Quand l’« Africa Growth and Opportunity Act » (Agoa) est voté par le Congrès américain en 2000, le monde applaudit la main tendue vers l’Afrique. Six ans après, il faut relativiser tout cela. Les myopes se féliciteront du bond des exportations de la région vers les États-Unis. Passées de $ 25,6 milliards en 2003 à $ 50 milliards en 2006.

Les lucides réaliseront que ce sont en fait les exportations pétrolières du Nigeria et de l’Angola qui constituent 80 % des exportations subsahariennes.

Les États-Unis participent peu à la chaîne de la valeur ajoutée en Afrique. L’Agoa ne sert qu’à prélever des ressources naturelles à l’Afrique. C’est ce qu’il faut constater ! Et en passant, il est aussi utile de relever que nos exportations vers les USA ont chuté de $ 297 millions en 2003 à $ 221 en 2005. De quoi nous amener à prendre la signature du récent « Trade and Investment Framework Agreement » avec carrément une poignée de sel.

Heureusement qu’il y a l’Europe, notre sauveur ! Dont on nous a souvent assuré du soutien indéfectible. Mais elle nous déserte aussi. Et on peut la comprendre. Frappée d’une sévère crise d’a-quoi-bonisme, elle tourne le dos à l’Afrique. Convaincue que les accords de Lomé, de Cotonou ou les Fonds européens de développement successifs n’ont finalement pas aidé les pays Afrique, Caraibes et Pacifique (ACP)à assurer leur décollage industriel et économique. Oui, Maurice est une exception, mais elle est bien la seule. Parmi les aveugles, le borgne est roi. Mais il reste borgne !

L’Europe ne juge plus utile d’injecter des milliards d’euros dans des économies qui n’en feront pas bon usage. C’est aussi pourquoi le processus de la conclusion d’accords de partenariats économiques (Ape) entre l’Europe et les ACP est au point mort. En 2008 l’accord de Cotonou sera caduc… mais on ne lui aura pas trouvé de remplaçant.

Que doivent donc faire les petites économies, comme la nôtre, pour s’assurer une croissance économique pérenne dans une conjoncture sans cesse chamboulée ? La solution est simpliste : produire en étant compétitif, exporter, être inventif en choisissant des créneaux nouveaux et porteurs. Une recette connue et usitée. Pour peu qu’on puisse pénétrer sur les grands marchés. Ce qui n’est pas impossible.

Car au fond, beaucoup de pays émergents ou développés font les yeux doux aux borgnes dans notre genre.

Reste donc à produire et à exporter. Mais pour cela il faut de la capacité de production. Des financements pour mettre en place des programmes de formation. De l’aide à l’entrepreneuriat et au financement de nouveaux tissus industriel. On en revient à la question de l’« Aid for trade ». Dont la discussion est plus ou moins bloquée à l’OMC et à l’UE. Autant dire qu’il vaut mieux compter sur personne dans la conjoncture actuelle. Rêver « d’aides » étrangères ne nous mènera nulle part. Plus que jamais nous devons nous réinventer. Et tant mieux si la Chine et l’Inde nous donnent un coup de main pour cela.

publié le 24 septembre 2006

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