Le jeu des 5 familles

En immigrant à Maurice, les hindous ont apporté avec eux leur organisation sociale sous forme de castes. Avec le temps, ces dernières se sont «mauricianisées »: de nouvelles castes sont apparues.

Un Indien, fervent pratiquant de l’hindouisme, débarquant à Maurice, aurait du mal à comprendre ce que sont les baboojee, les maraz, les ravived, les rajput. Seuls les vaish lui seront familiers. Mais il ne s’étonnera pas trop de son « ignorance ». Car en 5 000 ans, le nombre de castes en Inde est passé de quatre… à des milliers ! Retour aux sources pour décrypter l’évolution de ce système.

Il y a environ 5 000 ans, c’est à travers des textes révélés, les Védas, que la religion hindoue instaure un strict système de classification sociale : les quatre castes. Au sommet de la hiérarchie, que les livres sacrés ordonnent de respecter, se trouve le brahmane, l’érudit. Il est le professeur, détenteur des savoirs védiques. Il est respecté de tous, y compris des ksatriyas.

Ceux-là constituent la deuxième caste par ordre hiérarchique. Ce sont les guerriers et les nobles. Leur fonction première demeure la défense et l’administration de la cité. Viennent ensuite les vaish, qui sont les commerçants et toutes les personnes qui participent à la création de la richesse. Tous ceux qui ne sont ni brahmanes ni ksatriyas, ni vaish sont des sudras. Dans les faits, les sudras sont plus souvent au service des autres castes. Ils se spécialisent dans des secteurs d’activités abandonnés ou dédaignés par les autres. Le système des castes, à l’origine, n’est qu’une forme primaire de division de la main-d’œuvre.

La classification qu’imposent les livres sacrés n’est pas hermétique. On naît dans une caste, mais on n’est pas condamné à y rester. Le concept central de la religion hindoue, le karma, l’explique. Ce qu’accomplit un hindou détermine, en partie, dans quelle caste il renaîtra. Tous peuvent donc prétendre « grimper dans l’échelle » en menant une vie la plus respectable possible. Quitte à la passer à travailler laborieusement pour d’autres castes.

Mais quel rapport ont ces quatre castes originelles avec les cinq castes de Maurice, dont la hiérarchie est différente ? Ici, ce sont les maraz qui trônent en haut de la hiérarchie. Ils s’assimilent volontiers à la caste des brahmanes depuis les premières grandes vagues de migration indienne. En deuxième ligne, arrive la caste « revisitée » des baboojee, qui sont assimilés aux ksatryas. On retrouve ensuite, la caste des vaish. Ses membres ont conservé leur nom et la même place dans la hiérarchie.

Malgré les changements d’appellation, le système demeure cohérent jusqu’ici. Mais dès qu’on en arrive à la quatrième catégorie, la classification se mauricianise complètement. Ici, la caste des sudras se divise en deux sous-castes, ravived et rajput, entièrement distinctes.

Une tribu de guerriers

Il y a une querelle entre elles. Chacune revendique l’avant-dernière place. La sémantique vient à l’aide des deux camps. Les ravived, aussi appelés ravidass, n’aiment pas trop cette appellation, parce que dass peut signifier serviteur et même esclave en hindi. Les rajput, eux, peuvent être appelés dusadh, appellation qu’ils jugent péjorative.

La caste à Maurice cultive l’image d’une tribu de guerriers issus du Rajasthan. Ce qui devrait, en fait, les placer dans la caste des ksatriyas et non parmi les sudras. Mais cette « famille » de deux sous-castes n’est pas la seule à connaître ces tensions internes. C’est la même chose pour une autre « famille » : les vaish.

Cette caste souffre d’une subdivision en plusieurs groupes qui s’entendent plus ou moins bien. Les sous-castes les plus puissantes sont les kohri, les kurmi, les kahar, les ahir et les lohar.

Les querelles internes entre groupes vont vite céder le pas à une tripolarisation. La division s’opère entre ce qu’on appelle communément les « grand nations » (baboojee et maraz), les vaish et les « ti-nations ». La formule péjorative utilisée pour qualifier ce groupe, les chamars, semble être devenue un mot tabou depuis le début des années 90.

Éclatés en apparence, les hindous sont toutefois arrivés à se fédérer en deux grands groupes : les sanatanistes et les arya samajistes.

Le sanatanisme prône le respect des anciens rites fondés sur une vision polythéiste de l’hindouisme. Au temps des subventions étatiques aux diverses communautés, les hindous qui en avaient les moyens ont construit ou aidé à la construction des premiers temples. Ils en ont parfois restreint l’accès à des personnes et castes prédéterminées. D’où le début d’un sentiment d’ostracisme parmi les plus basses castes hindoues.

Entre en scène le mouvement Arya Samaj. Né en Inde vers 1875, ce courant « protestant » de l’hindouisme prône le retour aux textes védiques et considère que la représentation des dieux et l’adoration d’idoles ou d’images doivent être proscrites. L’Arya Samaj accueille les plus basses castes en Inde, en maintenant la sympathie des intellectuels des plus hautes. À Maurice, c’est la même chose.

Une communauté fracturée

C’est durant la première moitié du 20e siècle, sous la direction de personnes provenant de toutes les castes, que le mouvement prend de l’essor. Dans les années 70, la très grande majorité des rajput et ravived du pays s’identifie à l’Arya samajisme. Une importante partie des vaish est également attirée par le mouvement. Tandis que les deux plus hautes castes maintiennent leur assise au sein de la Mauritius Sanatan Dharma Temples Federation, tout en conservant une présence minimale, mais néanmoins influente au sein de l’Arya Samaj.

Désormais, la communauté hindoue est fracturée en deux parties quasiment égales. L’une, composée d’un noyau de rajput et ravived ainsi que de la moitié des vaish et d’une petite partie des baboojee et maraz. L’autre est composée de la grande majorité des hautes castes ainsi que d’une bonne moitié des vaish. Les rajput et ravived sont peu nombreux, donc peu influents au sein de cette communauté-ci.

La question du rapport des forces en soulève d’autres. Par rapport aux éléments mêmes de la force. Sur papier, ce sont les vaish qui sont majoritaires dans le pays. Alors que certains chercheurs étrangers affirment que ce sont principalement des immigrants issus des plus basses castes qui avaient, avant tout, décidé d’aller chercher fortune à Maurice. N’est-ce pas qu’un malentendu qui diviserait les familles hindoues ?

publié le 7 novembre 2004

l’express dimanche a consacré un dossier complet au pouvoir des castes à Maurice en septembre 2010. Vous pouvez le lire ICI.

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10 responses to “Le jeu des 5 familles

  • GRECO Jean-Louis

    Ce jour, je lis un article de l’Express sur la famille Vaish.
    Ne connaissant pas cette appellation, c’est suite à une recherche sur Google que j’ai trouvé votre blog.
    Cet article m’ a été d’un grand secours.
    Par ailleurs je lis très régulièrement vos éditoriaux que j’apprécie beaucoup tant par leurs contenus que pour leurs approches intellectuelles et humanistes.
    Remerciements.

  • Rabin

    Merci Jean-Louis et bienvenu sur le blog.

  • Pravesh Lallah

    Thank you for this article Rabin.

    I wanted to know if it was true that anyone who crossed the ocean [« kala pani »] lost his/her caste, and if whether being in contact with anyone from another caste also resulted in one losing his/her cast

  • Rabin

    You are welcome.

    I am not aware of the beliefs you mentionned. I guess scholars would be able to give « authorised » answers to your questions.
    But I believe that neither is true since apparently the « jahaji bhais » (the boat brothers) upon landing in Mauritius did retain the cultural identity (caste wise and region wise) that they had in India.

  • Sky

    As far as I know, and from what I recall from my discussions with my late gradfather (a theologian) hinduism is a philosphy, not a religion. Because you cannot convert anyone into hinduism, one is born in a hindu family, full stop. This is why hinduism has none of the « central authority » who consults one and only text and has answers to everything and edicts rules and regulations and what not, which is fundamentally different from the practices of other religions: concile, fatwa etc… The concept of ‘hell’ itself does not arise, because according to this belief, as long as you have not attained purity of the soul, you’ll be reborn on this damn planet itself. Correct me if I’m wrong, but this is as far as I know.

    Now, just a comment regarding the issue of castes in Mauritius. I learned from a friend from Trinidad & Tobago that we share the same colonisation history of Tridinad & Tobago: same Indian coolies and African slaves. But upon arriving there, the low-caste Indians realised that the caste system was absent in their new homeland and declared themselves to be of higher castes and now you have a huge proportion of Maharaj’s and Ram-somethings, all claiming to be of high-caste descent. But there, the level of mixity has partially erased the extremes in reaction to so-called provocations from other ethnicities present in their country. We have a lot to learn from them…

  • Tweets that mention Le jeu des 5 familles « Sans concessions -- Topsy.com

    […] This post was mentioned on Twitter by carrotmadman6, rabin bhujun. rabin bhujun said: Comprendre les subtilités du système des castes à Maurice http://wp.me/pkWFs-m […]

  • Dinesh

    Thanks very much for the article rabin. Its really true and watever you said in the article its the same that happened.

    Like i said on FB, these ppl are there thanks to us. We need not fear those ppl irrespective to the caste they belong.

    And one thing i can say for sure that the ppl as they say « TI – NATIONS » are much better human beings and are living much easier than them..

    We citizens of Mauritius have given these ppl power and we can snatch it whenever we want..

    Slts,
    Dinesh

  • yash

    its vry important zat u wrote abt z different castes n z system in mru.i live in rural area n knw vry well abt hw caste system iz vry present in our day 2 day life..i jst wnted 2 mention zt in yr 80s wen mny people didnt rialy pocess ‘senior’ SC certificate bt despite alll people in higher caste wer recruted in diffrnt gov sectors n it is a fact for e.g zer iz a policeman who despite nt hvng an SC bt wz employed in police force by late mr S.B,whose son is in z actual labour party gov..n zis person cudnt b promted higher zn caporal cz he didnt hv qulification 2 become inpector,etc..so zis practice iz well presnt nw as we hv seen in n diffrnt nominations in z para public sectors..it is a shame 4 hindu community bcz professional people r nt nominated in difrnt top jobs just cz of zer caste..in i am still surprise zat zer iz still no pursuit being dne under z equal opportunity act abt z diifrnt nominations..i jst hpe zt lexpress continue 2 publish all these info 2 z public n try 2 show z reality of mauritian society..thks

  • n2408

    Bonjour Rabin c’est vraiment enrichissant ceux que t’a ecrit’ j’aimerai bien ecrire un livre qui demontre ceux tu dis,tu peux m’aider?

  • Rabin

    Merci.
    Atma Doolooa a écrit un livre sur le sujet.

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