Gloire au dieu actionnaire !

La nouvelle année est toujours une bonne occasion de remettre en cause ses certitudes. Pre-nons donc l’un de nos dogmes : en dehors du capitalisme et de l’économie de marché – bref du libéralis-me – point de salut ! Et n’allons pas chercher le contre-argumentaire chez des altermondialistes utopistes ou des nostalgiques du marxisme.

Les critiques les plus virulentes – les plus constructives, pourrait-on même dire – proviennent désormais de fervents libéraux.

Pour prendre la mesure de la crise de confiance dans le fonctionnement actuel du système libéral, attardons-nous sur les titres de quelques ouvra-ges. La traduction française de l’un des récents livres de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, est « Quand le capitalisme perd la tête ». Patrick Arthus, l’un des économistes français les plus respectés opine, lui, dans l’un de ses livres que « Le capitalisme est en train de s’autodétruire ». Michel Rocard, ancien Premier ministre français, dans un récent entretien au « Nouvel Observateur », identifie la « financiarisation » à outrance comme le phénomène qui mine le plus l’économie de marché.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Aucun de ceux que nous citons ne prône un autre système. Le marché décide. Il régule. Il sélectionne. Tous les libéraux sont d’accord avec ces principes. En revanche, ce qui leur fait craindre le pire, c’est plutôt le comportement et les nouvelles motivations des acteurs du marché. Les dérives dans lesquelles ils semblent s’installer complaisamment, en s’entêtant à vouloir – de manière souvent trop risquée – dégager de gros bénéfices rapidement. Sans se préoccuper des conséquences d’une telle approche sur le long terme.

Michel Rocard montre du doigt un déséquilibre qui semble s’installer durablement entre les salaires et les profits dans les pays industrialisés. Il note ainsi que la part des salaires dans leur produit intérieur brut tend à diminuer. Alors que celle des profits, qu’il assimile aux « bénéfices industriels, honoraires de professions libérales et rémunérations directes du marché », prend l’ascenseur.

La cause principale ? La montée en puissance de l’actionnaire. Devenu tout-puissant. Notamment grâce à sa participation dans des fonds de pension, d’investissement et « hedge funds » qui contrôlent des parts d’actionnariat de plus en plus importantes dans les plus grandes entreprises mondiales. À Maurice, les « institutional investors » qui achètent les actions de nos plus grandes entreprises sont encore méconnus. Et peu puissants. Mais plus le pays, ses entreprises et sa Bourse rayonneront, plus les « institutional investors » voudront s’en acheter une part.

Demain, quand le salarié mauricien aura découvert les bienfaits des fonds de pension et d’investissement – pour se constituer une retraite confortable ou s’assurer une autre source de revenus – des « institutional investors » locaux deviendront puissants. Ils auront plus de fonds à leur disposition. Qu’ils pourront utiliser pour acheter des parts d’actionnariat de plus en plus importantes dans les entreprises qui seront disposées à les leur céder. Minoritaires, ils seront néanmoins en position de faire pression. Pour qu’une nouvelle logique s’installe. Plus de profit, toujours plus de profit. Afin de pouvoir distribuer le plus de dividendes possibles aux actionnaires. Devenus les nouveaux maîtres du marché.

Et si pour générer davantage de bénéfices, il faut rémunérer les dirigeants des entreprises grassement, soit ! Henry Ford, le fondateur de la marque éponyme, gagnait 40 fois le salaire moyen d’un employé de son entreprise. Aujourd’hui, un grand patron d’une multinationale industrielle ou financière gagne 350 à 400 fois le salaire moyen qui a cours dans sa boîte ! À Maurice un grand patron gagne en moyenne Rs 400 000. On en est encore au temps de Ford ici. Mais les temps changent…

Inexorablement, notre économie se modernise. Et avec ce mouvement, justement, elle se « financiarise ». Pour puissant qu’il soit, le secteur privé traditionnel local n’a pas toujours les moyens de ses ambitions en matière d’investissements. Il s’adosse donc, pour financer des gros projets coûteux, à des bailleurs de fonds, locaux et étrangers, qui parfois prêtent. Mais qui prennent également, dans certains cas, une participation au capital. Pour la céder ensuite au plus offrant ou la faire fructifier au mieux, pour un retour sur investissement confortable.

Tout pour l’actionnaire, le moins possible pour le salarié ! C’est le mantra de ce monde « financiarisé ». L’action-naire en veut toujours plus. Quitte à psalmodier et remettre en cause l’utilité de donner un mois ou deux de bonus supplémentaires aux salariés à la fin d’une année financière particulièrement opulente. Cela se passe à Maurice, déjà ! Ailleurs, on remet en cause ce qui est à peine établi…

Dans son édition de fin d’année, « Financial Times » prédit la fin de la Responsabilité Sociale d’Entreprise (RSE) – « Corporate Social Responsi-bility » – en 2008. Les clairvoyants de ce journal, qui se targuent d’avoir « great success in predicting the events of 2007 » arguent que la RSE n’est plus « hype » et que les clients ne semblent toujours pas convaincus sur les motivations profondes des entreprises qui s’y mettent. À la place, on parle désormais de « développement durable » (« sustainability »). Mais pour qui ? Pour la planète et la communauté ? Ou en-core une fois pour le dieu actionnaire ?

publié le 6 janvier 2008

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