Ces cadres qu’on assassine

«La perception selon laquelle des personnes très compétentes, venues du privé, quittent le service public existe. Mais il faut mettre tout ça dans sa juste perspective », entend-on au Prime Minister’s Office (PMO). Après les départs successifs de plusieurs cadres reconnus pour leurs compétences, dont récemment Kushan Naik de la State Informatics Limited, et Nirvan Veerassamy d’Air Mauritius, des questions se posent. Les cadres du privé se font-ils broyer par le système qu’ils rejoignent ?

Un cadre du privé, dont les compétences sont reconnues et qui s’est fait un nom sur la place n’a aucun intérêt à accepter de diriger une institution publique ou parapublique.

C’est à peu près ce que nous ont dit la demi-douzaine d’anciens directeurs d’institutions publiques que nous avons interrogées.

Ils sont d’ailleurs tous repassés dans le privé.Un démissionnaire, successivement directeur de deux différentes agences gouvernementales raconte les joies d’être « délivré » du service public. « Je gagne deux fois mieux ma vie. Et je n’ai plus à supporter les interventions des ministres et encore moins à porter le poids d’une responsabilité nationale. »

En écho, l’ancien directeur d’une entreprise qui a l’État pour actionnaire majoritaire explique cyniquement : « Si un cadre reconnu accepte un poste dans un organisme public, je me poserai des questions sur ses motivations profondes. Je me dirai que c’est peut-être une personne qui est malheureuse là ou elle est ou alors qu’on s’apprête à la faire partir parce qu’on lui reproche quelque chose ! »

Tous les gouvernements successifs ont pratiqué, à un degré plus ou moins prononcé, la chasse aux sorcières dès leur arrivée au pouvoir. « Nash Mallam Hassam était une personne dont les compétences étaient reconnues de tous. Aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur d’Air Mauritius. Cela n’a pas empêché le gouvernement de lui demander de se retirer », relève un ancien cadre de la compagnie.

Pour un officiel du PMO, si le service public broie aujourd’hui les cadres du privé qui s’y aventurent, c’est à cause du péché originel que les politiques ont commis en 1982. « En arrivant au pouvoir en 1982, l’alliance politique d’alors a commis une grave erreur en décidant d’amender la Constitution pour pouvoir révoquer les Permanent Secretaries (PS). ça a été le début de la politisation à outrance des institutions. Tous les gouvernements successifs ont gardé la même manière de faire. Et ont tous cru qu’ils pouvaient et devaient intervenir dans toutes les institutions publiques », rappelle celui-ci.

Un système dominépar les ministres

Si on a pu changer les PS pourquoi pas les directeurs des corps parapublics ?

Et pourquoi pas aussi leurs conseils d’administration dans la foulée ? Cette logique est désormais pérenne.

Ces deux décennies d’interventionnisme et de politisation ont abouti à un système remarquablement dominé par les ministres et l’hôtel du gouvernement.

Un cadre d’un des plus importants corps parapublics du pays raconte son blues. « Je suis frustré. Au lendemain de certaines réunions du conseil d’administration, je n’ai pas envie d’aller travailler. Je veux écrire ma lettre de démission. Est-ce au conseil d’administration de pinailler et de décider de l’embauche d’un planton ? Pendant ce temps, on en oublie la stratégie et les réformes à enclencher ! Ce n’est pas ainsi que fonctionnerait une entreprise. »

Ce « frustré » songe même à retourner dans le secteur privé prochainement.Au Central Electricity Board, on fait remarquer que Ravin Dajee, l’actuel directeur démissionnaire, se serait retrouvé dans la même situation. Même si le principal intéressé nie.

D’autres encore évoquent les choix des membres du conseil d’administration chargé de surveiller l’action du directeur exécutif. « On nous installe des hauts fonctionnaires dans les conseils d’administration. Les ministres sont contents, ils ont leurs hommes au conseil », évoque le directeur d’un corps para-public encore en place.

« On tourneen rond »

Sauf que les hauts fonctionnaires apportent parfois dans leurs valises leurs réflexes d’hommes du secteur public et une certaine idée des procédures de décision. « Et nous voilà avec un corps para-public censé être géré comme une compagnie privée mais qui se retrouve avec des procédures qu’essaient d’imposer des fonctionnaires. On tourne en rond », s’énerve le jeune cadre.

« D’abord, il faut suivre les préceptes du corporate governance. Et il y a aussi un certain relationnel à avoir avec ses interlocuteurs. Bien souvent les situations dégénèrent parce qu’un cadre du privé qui se retrouve à la tête d’un corps parapublic ne connaît pas précisément ses prérogatives. Et se retrouve éventuellement en face d’un président de conseil d’administration dont la proximité avec le gouvernement du jour lui fait croire qu’il a plus de pouvoir qu’il ne le croit », fait remarquer un ancien directeur général de plusieurs corps parapublics et entreprises d’État qui a « survécu » à quatre changements de gouvernement.

Une étonnante longévité. Qu’il explique par le fait qu’il a su tantôt mater les velléités interventionnistes de son président de conseil d’administration et contrer les ministres tentés de vouloir diriger eux-mêmes l’institution. « On doit forcer le respect. Il ne s’agit pas de se dire que le Premier ministre vous fait confiance et se reposer sur ses lauriers », indique-t-il.

Mais cette confiance lui coûtera cher, à la faveur d’un changement de gouvernement. C’est justement la trop grande confiance qui lui était accordée par le PM sortant qui lui vaudra d’être délogé de son poste.

Le service public continuera-t-il donc à être un épouvantail pour les cadres du privé ? Peut-être pas, si l’on écoute certaines suggestions d’anciens directeurs mais aussi de ceux toujours en place. « Avec le système actuel, le gouvernement est juge et partie. Il décide qu’une personne nommée à la tête d’une administration a des affinités politiques pour le faire partir. Il faut mettre en place un mécanisme de nomination transparente », propose un juriste qui a dirigé une institution publique.

Mais certains de ses anciens collègues nuancent ces propos. En affirmant que la nomination d’un directeur de corps parapublic est loin d’être un exercice froid où l’on sélectionne le meilleur candidat. « La personne doit certes être compétente. Mais elle doit également avoir une vision qui coïncide avec celle du gouvernement. On ne donne pas les rênes de la State Trading Corporation ou de Mauritius Telecom à n’importe qui. Cela impose parfois des choix plus subjectifs du gouvernement ou d’un ministre », avance un ancien directeur de corps parapublics.

D’autres persistent toutefois dans la direction de la transparence. Au PMO on parle d’une logique implacable. « Du moment où on est nommé sans due diligence et sans qu’il y ait eu un appel public à candidature, on doit être considéré comme un nominé politique ! À ce titre, je pense que chacun des directeurs des corps parapublics ou des entreprises d’État doit se dire qu’il s’expose à être licencié ou du moins surveillé par un nouveau gouvernement.

Je dirais même qu’il devrait proposer sa démission lors d’un changement de régime.

À moins que celle-ci ait eu lieu à travers un processus transparent. »

Des nominations effectuées dans la transparence
Kushan Naik, Nirvan Veerasamy ou encore Ravin Dajee… Ces cadres reconnus pour leurs compétences ont récemment quitté le service public. Ils ne sont pas les premiers et ne seront pas les derniers. À moins que le pouvoir politique ne songe à revoir sa manière de gérer les corps parapublics.
Il faut choisir. Et c’est au pouvoir politique qu’il appartiendra de trancher. Veut-il des directions stables à la tête de corps parapublics, à travers des nominations effectuées dans la transparence ? Ou, préfère-t-il maintenir le statu quo avec tous les avantages que cela lui confère ? À savoir la possibilité de caser des proches politiques ou licencier des cadres compétents mais dont la rectitude peut être encombrante.

À défaut d’une réponse cohérente, les cadres que le secteur public assassine à chaque changement de mandat resteront dans le privé. Tandis que ceux tentés de servir l’État réfléchiront à deux fois avant d’oser franchir le pas…

publié le 8 octobre 2006

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