Archives mensuelles : novembre 2011

Au prix de l’eau

Heureux qui, comme Tassarajen Pillay Chedumbrum, peut annoncer une baisse significative des tarifs d’un service public. Si le ministre des télécoms va respecter son engagement dès jeudi prochain, un de ses collègues, Rashid Beebeejaun, va devoir honorer le sien dans un peu plus d’un mois. Sauf que là où Pillay avait promis une baisse de l’ADSL, le ministre des Utilités publiques a annoncé, il y a plus de six mois, une hausse « inévitable » des tarifs d’eau.

Depuis la confirmation de la hausse par le Conseil des ministres, le 14 octobre dernier, la machine à faux procès s’est mise en marche. Pêle-mêle, on a trouvé que la décision est « indécente », voire « inhumaine ». Il ne sert à rien d’attiser le feu populiste sur la question de l’eau. Déjà, à cause de la nature de la hausse elle-même. Si l’on en croit la version actuelle, 98 000 foyers consommant moins de 10 m³ d’eau mensuellement ne seront pas concernés par les nouveaux tarifs. Les autres subiront une augmentation moyenne de 35 %.

Que représente vraiment cette hausse ? La facture d’un ménage de quatre personnes ayant une consommation raisonnable d’eau ne dépasse que très rarement Rs 150. Ainsi la « scandaleuse » et « inhumaine » hausse n’amènera ces quelques milliers de foyers à ne dépenser qu’environ Rs 50 additionnelles chaque mois. Les autres foyers, qui ont par exemple intégré la piscine dans leur « way of life » ne pourront, eux, qu’accepter de payer leur goût pour un certain confort.

Malgré tout cela, le prix de l’eau reste dérisoire dans le pays. Avec un sou, un Mauricien peut en effet acheter 2,2 litres d’eau à la Central Water authority (CWA), dans la limite de 10 000 litres. Peut-on vraiment dire que c’est là un prix significatif ? Dans les faits, le litre d’eau que paye le consommateur à la CWA ne reflète même pas le coût réel du traitement du liquide dans nos stations de pompage et de traitement.

A la longue, les Mauriciens ont, par conséquent, presque intériorisé le fait que l’eau, malgré sa rareté, ne coûte rien… ou presque. C’est cette même mentalité qui a conduit des millions d’Américains à rouler dans des « trucks » consommant 20 litres de carburant aux 100 km pendant des décennies. Puis tout a changé. Parce qu’ils ont fini par prendre conscience que leur « gasoline », loin d’être une ressource inépuisable, est également une commodité dont le prix allait fatalement augmenter.

Tant mieux donc si l’augmentation du prix de l’eau fait office de mise en garde générale aux Mauriciens. Toutefois, ce rappel à l’ordre ne saurait être unilatéral. Car ce ne sont pas seulement les citoyens qui doivent prendre leurs responsabilités par rapport à la gestion de la ressource, mais les pouvoirs publics également.

Rashid Beebeejaun a expliqué la semaine dernière qu’un budget de Rs 10 milliards était nécessaire pour améliorer la distribution d’eau dans le pays. Si la population doit accepter la hausse des tarifs d’eau. Elle doit également être en mesure d’obtenir des réponses précises de la part du gouvernement et de Beebeejaun.

Les questions sont en effet nombreuses. Quand, où et sur quels projets commencera-t-on à investir pour régler nos problèmes d’eau ? Entre 2006 et maintenant, le volume d’eau perdu dans le réseau de la CWA est passé de 45 % à presque 50 %. Pourquoi, au lieu de s’améliorer, la situation s’est-elle dégradée à ce niveau ? Qui en sont les responsables ? La rénovation du réseau d’eau nécessite que l’on connaisse avec précision tous les tracés des tuyaux de la CWA. Celle-ci est-elle en mesure d’affirmer qu’elle a ces informations ? Ou alors est-ce que les plans d’une importante partie du réseau, vieille de plusieurs décennies, ont été tout simplement perdus ?

Un gouvernement doit pouvoir parler un langage de vérité à ceux qui l’ont élu. Nous pouvons estimer que Beebeejaun et le gouvernement ont été responsables en ne retardant pas davantage la décision de la hausse du prix de l’eau. Il leur faut maintenant nous démontrer qu’ils sont également responsables en répondant aux questions que l’on se pose, depuis quelques années, sur la capacité de nos politiques et de la CWA à gérer le dossier de l’eau.


(Des)honorables parlementaires

Parfois, il n’a d’auguste que le nom. C’est notamment le cas quand le Parlement se réunit une fois la semaine. Or, depuis le budget du 4 novembre, c’est à un rythme quotidien que l’on découvre les « talents » de débatteur et de « taper » des honorables membres de notre Assemblée nationale. En bonne boîte à propagande, la MBC retransmet systématiquement toutes les outrances commises par l’opposition. On aurait toutefois tort de croire que les députés de l’opposition – leurs patrons respectifs en tête – sont les seuls récidivistes notoires en matière de « unparliamentary conduct ».

Prenons, par exemple, les deux acteurs du sketch consternant de ce mercredi soir. Le MMM Jean Claude Barbier et l’Attorney General Yatin Varma ont failli en venir aux mains. La cause : un moqueur « bann soular » lancé en direction de l’opposition par le ministre de la Justice. Le cadre du MMM aurait très mal pris l’insulte et enjoint Varma, au passage, de régler l’affaire d’homme à homme. Sans l’intervention de leurs camarades respectifs, l’Assemblée nationale aurait été le théâtre d’un énième pugilat…

Ce n’est pas la première fois que les deux protagonistes de ce triste épisode se font remarquer. En effet, Barbier avait fait une éclatante démonstration de son caractère martial à l’ancien ministre travailliste Kishore Deerpalsing en 1999. Ce dernier avait gardé, entre autres, des lunettes cassées comme souvenir de sa rencontre avec le député MMM. Si le goût pour la violence de celui-ci le rend pitoyable, sa mémoire sélective le rend ridicule. Ainsi, Barbier semble avoir oublié comment ses camarades de travée de l’opposition traitaient son leader de « Johnnie » il y a encore quelques mois en insinuant que le patron du MMM a des problèmes liés à l’alcool…

Yatin Varma, pour sa part, n’est pas un ange non plus. De 2005 à fi n 2009, il a mené une guérilla quasi constante. Non pas contre un quelconque adversaire politique… mais contre un camarade de son propre parti… Vasant Bunwaree. Les deux avaient d’ailleurs failli en venir aux mains lors de la séance parlementaire du 1er décembre 2009. Parce que Varma n’avait pas apprécié le ton de la réponse de Bunwaree à une question posée par l’actuel Attorney General, alors simple backbencher du gouvernement.

Si Varma et Barbier se sont récemment illustrés par leurs dérapages physiques, d’autres persistent dans leurs écarts de langage et leur incapacité à faire des interventions parlementaires intellectuellement honnêtes. C’est que nos députés souffrent du même mal que l’ensemble de notre population : l’absence d’une vraie culture de débat, lubrifiant indispensable à la mécanique de toute démocratie.

Il suffit d’accorder un minimum d’attention au contenu des interventions des députés et ministres sur le budget de Xavier Duval pour comprendre le schéma type d’un discours au Parlement. X est meilleur que Y parce que X a fait ci ou ça en étant au gouvernement ou dans l’opposition. Tandis que Y a fait ci et ça de mal en étant au gouvernement. CQFD… mais c’est un peu court !

Il est désormais rarissime d’entendre une intervention sur le budget qui ne parle pas de l’adversaire du jour. Personne ne songe à mettre en cause une mesure budgétaire uniquement en se basant sur ses recherches et ses interprétations, sur la justesse et l’efficacité de celle-ci. À la place, on invective l’adversaire. On se met en mode « quand nous étions au gouvernement, nous avions fait… » On profite même des quelques minutes d’intervention pour régler des comptes avec la présidence de la République ou un ancien camarade de parti passé à l’ennemi.

Étrangement, en écoutant les discours de nos députés, on se prend à se demander s’ils ont vraiment compris ce qui est écrit dans les règlements de notre Assemblée nationale. Petit rappel pour les oublieux ou ceux qui ne savent pas encore. Le Standing Order 40 de notre Parlement consacré aux « contents of speeches » explique ainsi qu’un député ne peut « introduire des questions non pertinentes » au sujet discuté. Ce même texte l’empêche de « use unbecoming words or expressions or to use offensive language » envers d’autres députés. Tout comme il lui interdit d’évoquer dans ses discours « the conduct of the President and the Vice- President of the Republic…»

Apparemment, nos honorables députés n’ont que faire des règles de notre Parlement…


Place à l’action

Les querelles d’économistes ne manquent pas depuis la fin du discours du budget de Xavier Duval. Le ministre des Finances a-t-il été trop défaitiste avec sa visée de 4% de croissance en 2012 ? Pourquoi n’a-t-il pas chiffré son objectif en matière d’investissement direct étranger (IDE)? Etait-il primordial de maintenir le déficit budgétaire à un niveau relativement bas de 3,8% au moment où tous les Etats misent sur des dépenses étatiques massives comme remède anticrise ? Même si ces questions sont intéressantes, laissons-les de côté pour nous intéresser à la volonté affichée – ou pas – du gouvernement de régler les problèmes dont il est lui-même à l’origine.
Le premier d’entre eux, c’est la propension du gouvernement à annoncer des mesures qui ne sont pas suivies d’actes. Xavier Duval, lucide et aussi un tantinet revanchard, expliquait la semaine dernière que 60% des mesures budgétaires de son prédécesseur n’avaient pas été appliquées. Comme gage de son approche proactive, le ministre des Finances a donc publié un calendrier de mise en oeuvre de 178 mesures contenues dans son budget. Dont l’exécution échoit au Budget Implementation Team (BIT) qu’abrite désormais son ministère.
Cette cellule n’est toutefois que le début d’un commencement de solution pour éliminer les atermoiements inhérents à l’appareil d’Etat. Le BIT, placé sous l’autorité de Duval, sera composé de fonctionnaires et de conseillers du ministre des Finances. Or, les fonctionnaires peuvent être de bien mauvais sherpas dès qu’on leur confie la tâche de prévenir les turpitudes de leurs propres confrères. Le directeur de l’Audit, pourtant habilité par la Constitution à faire la leçon aux ministres et Permanent Secretaries, en sait quelque chose. Il prêche dans le désert année après année !
Si le BIT prétend avoir une action déterminante dans la mise en oeuvre des mesures budgétaires, il ne lui faudra pas seulement compter sur les injonctions de fonctionnaires à fonctionnaires ou de conseiller politique à fonctionnaire. Mais préférer une sorte « d’approche Medpoint ». Oublions, pour la démonstration, le flou autour de l’achat de cette clinique. Attardons-nous plutôt sur la facilité et la célérité avec lesquelles les ministres de la Santé et des Finances d’alors, ainsi que leurs administrations, avaient collaboré pour en boucler la vente avant la date fatidique du 31 décembre 2010. C’est cet effet « Dear Pravind » là que Xavier Duval doit pouvoir dupliquer. En respectant bien évidemment nos lois anticorruption !
Plus sérieusement, il s’agit de traduire dans les faits l’approche ni carotte ni bâton dont Xavier Duval parle quand il évoque ses relations avec ses collègues. Car la mise en oeuvre des mesures budgétaires est en fait directement tributaire des qualités individuelles de leadership et de stratège des ministres mais aussi de leur capacité à travailler ensemble.

Un ministre qui amène ses fonctionnaires à boucler en temps et en heure la rédaction de guidelines ou de nouveaux règlements relatifs aux logements NHDC peut, à sa manière, lutter contre la pauvreté. Un autre qui exhorte les ingénieurs de son ministère à participer à un site visit au pied levé – parce qu’un très important investisseur étranger consent à faire une visite de prospection impromptue – peut contribuer à attirer quelques millions de dollars d’IDE dans le pays.
Xavier Duval sait que l’application de plus de la moitié des 178 mesures qu’il a annoncées ne dépend pas directement de son ministère. Il sait également que les fonctionnaires sont de grands procéduriers qu’un BIT aussi dynamique soit-il – ne saurait cornaquer à lui seul. Reste donc le travail d’équipe.
Rama Sithanen, en son temps, avait déploré le manque de soutien de ses collègues. Pravind Jugnauth, non plus, n’avait guère l’estime de ses voisins de table au gouvernement. Xavier Duval, qui vient de présenter un budget autant empreint de sa patte que de celle de Navin Ramgoolam, peut prétendre à un esprit de cohésion qui a cruellement fait défaut à ses deux prédécesseurs. Si, dans six mois, le ministre des Finances n’arrive pas à boucler au moins 50% de ses 178 mesures…on prendra la mesure du manque de cohésion au sein de ce gouvernement. Dans ce cas-là d’ailleurs, c’est un autre mot qui siéra mieux : incompétence !


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