Archives mensuelles : juillet 2011

Moralite na pa ranpli vant

Êtes-vous dupes ? Probablement pas. D’ailleurs, si ce n’est pas le cas, vous faites sans doute partie des Mauriciens qui pensent avoir lu au travers du coup d’éclat de ce mardi du MSM. Ce n’est pas la solidarité envers Maya Hanoomanjee qui a motivé la démission de cinq ministres du parti de Pravind Jugnauth. Encore moins la manière de faire de l’ICAC. C’est autre chose. L’opinion publique est comme convaincue qu’il y a une raison inavouable derrière la décision du patron du MSM de s’éloigner du Conseil des ministres. Nous finirons par le savoir bien assez vite…

Au mieux, certains voient en la posture du chef du MSM, une tentative de chantage envers Navin Ramgoolam. Au pire, on qualifie le cirque de Pravind Jugnauth de haute trahison envers celui qui l’a sorti de son « karo kann » politique, un certain 31 mars 2010. Pour la base travailliste, la cause est même entendue : Pravind Jugnauth vient de cracher dans la soupe. Une attitude jugée d’autant plus impardonnable quand on sait qu’il parsème généreusement ses discours politiques des mots « dignité » et « loyauté ». Depuis mercredi, un dessin de Pov, paru dans l’express et montrant Pravind Jugnauth accroché à un couteau planté dans le dos de Navin Ramgoolam, fait le tour du landernau travailliste. Pour les militants rouges, le caricaturiste résume là, à merveille, l’attitude du patron du parti soleil.

L’opinion des sympathisants rouges n’est pas toutefois toujours le reflet de l’opinion publique. Mais depuis mardi, il semble que les deux concordent. Les émissions « phone-in » sur nos radios, les commentaires des lecteurs et internautes, l’analyse des chauffeurs de taxi et des « marsan bazar » férus de politique, tendent tous à démontrer une chose : les Mauriciens en veulent terriblement au MSM et à son grotesque opération « lev pake reste ».La condamnation est unanime : le MSM a atteint le degré zéro de la politique et de l’éthique. Jugnauth avait le choix entre rester et partir. Mardi, il a choisi de partir en restant !

Personne n’est dupe. D’aucuns y voient même un hommage à l’un des slogans du fondateur du MSM : Anerood Jugnauth. Celui-ci aimait dire, du temps où il était Premier ministre : « Moralite na pa ranpli vant. » À n’en point douter, le fils épouse parfaitement la philosophie du père. Sinon comment interpréter la « raison» officielle liée au départ du MSM du Conseil des ministres ? Si le « mauvais traitement » infligé à Maya Hanoomanjee par l’ICAC en a été à l’origine, ne peut-on pas a contrario en déduire que si cette institution change sa manière de faire, Pravind Jugnauth reconsidérera illico sa décision de mardi dernier ? N’est-ce pas d’ailleurs ce que demande Pravind Jugnauth tacitement au Premier ministre ? De faire plier la commission anti-corruption ?

La rue gronde à cette idée. Les Mauriciens surveillent déjà le Premier ministre et s’attendent à ce qu’il ne cède pas d’un pouce sur le principe de l’indépendance de cette institution. Dans le passé, un gouvernement MSM-MMM a fait dissoudre l’Economic Crime Office au moment même où celui-ci s’intéressait à un ministre de cette majorité-là. Le MSM veut-il passer à la postérité comme étant le parti qui participe, à chacun de ses mandats, à la déroute d’une institution censée combattre la corruption ? Ramgoolam veut-il en être complice ? L’opinion publique sera vigilante à ce sujet dès demain.

Ce que nombre de Mauriciens attendent également, c’est une sortie de crise claire. Ils sont d’ailleurs nombreux à penser qu’en quittant le Conseil des ministres ce mardi, le MSM a rompu le pacte électoral conclu avec la population le 5 mai 2010. Les députés MSM ont été élus pour participer au gouvernement et non pour miner ou contester son action et celle des institutions en tant que backbenchers.

Deux solutions s’offrent donc aux députés MSM. Aller chauffer les bancs de l’opposition. Où le MMM compte lui réserver un accueil plutôt tiède. Ou alors, rendre à l’électorat les 12 sièges de parlementaires dont Pravind Jugnauth se croit propriétaire. Et laisser aux citoyens le soin de décider si le parti soleil mérite bien tous ces sièges en dehors d’un accord électoral avec le Parti travailliste ou le MMM. Il y a fort à parier que Pravind Jugnauth ne tentera pas ce dernier pari. Seuls ceux qui respectent les institutions et l’électorat le font. Depuis mardi, Pravind Jugnauth semble avoir démontré qu’il ne fait manifestement pas partie de cette catégorie-là de politiques.


Le faux procès de Maya

Les tribunaux populaires peuvent se tromper… Depuis mercredi, un procès a été intenté à Maya Hanoomanjee. Dans les heures qui ont suivi son admission dans une clinique privée, elle a été condamnée pour un « crime ». En effet, aux yeux de nombreux Mauriciens, une ministre de la Santé qui ne choisit pas de se faire soigner dans un de nos hôpitaux publics dénigre ses services et son personnel soignant. Reprocher cela à Hanoomanjee, c’est faire preuve de populisme.

Même dans nos hôpitaux, chaque intervention médicale a un coût. C’est le cas d’un arrachage de dent, par exemple. Toutefois, les frais de cette intervention sont facturés à l’État et non au particulier qui en bénéficie. Ainsi, à soin égal, ce sont approximativement les mêmes coûts qui sont applicables dans une clinique privée. Sauf que là où le secteur public fait payer une intervention au prix de revient, les cliniques privées pratiquent une marge importante.

Elles justifient cela par les services complémentaires et le confort qu’elles offrent. Dans les faits, une personne souffrant d’une rage de dent peut toujours, en fonction de son budget, faire un choix. Accepter de poireauter deux heures dans la salle d’attente d’un hôpital avant de se faire enlever une dent. Ou alors, décider de payer un dentiste du privé pour soulager sa douleur dans l’heure qui suit.

En se faisant admettre à la clinique Apollo Bramwell pour récupérer du malaise dont elle dit avoir été victime, Maya Hanoomanjee a fait deux choix. D’abord celui du confort. Elle a subi des tests médicaux dès son admission, s’est reposée et a reçu une flopée de VIP dans une chambre privative. Chose qui aurait été impossible si elle avait choisi de se faire admettre à l’hôpital Jeetoo, par exemple. Le confort et les services à valeur ajoutée ont un prix. Maya Hanoomanjee a choisi de les payer elle-même. On peut difficilement trouver à y redire.

Dans un deuxième temps, Hanoomanjee a aussi fait un choix judicieux en tant que patronne des services de santé de l’État. Elle aurait, en effet, été mal inspirée de se faire admettre dans un hôpital public. D’abord, elle aurait monopolisé l’attention du staff soignant. Ce qui aurait alors valu à Hanoomanjee un autre procès : celui de recevoir des soins personnalisés et ainsi d’être favorisée par le personnel de l’hôpital.

Ensuite, elle aurait par la même occasion sérieusement perturbé le fonctionnement du service dans lequel elle aurait été admise. Les va-et-vient intempestifs des avocats, gardes du corps, proches et camarades de parti n’auraient pas manqué d’indisposer d’autres patients, voisins de lit de la ministre, le temps d’une ou deux soirées. Difficile, encore une fois, de reprocher à Hanoomanjee d’avoir agi comme elle l’a fait.

Toutefois, à part celle portée par l’ICAC, Hanoomanjee fait l’objet d’une autre accusation. Celle d’avoir « acheté », le temps d’une ou deux soirées, sa liberté grâce à un malaise médicalement certifié. Ce procès-là dépasse Hanoomanjee et concerne plus globalement notre système judiciaire. Qui est perçu comme étant étonnamment protecteur envers une certaine catégorie de justiciables.

Dev Hurnam, Harry Tirvengadum et bien d’autres ont, chacun à son tour, utilisé un sésame délivré par un médecin pour ne pas dormir en prison pendant une ou plusieurs nuits. Ou alors pour échapper complètement à une procédure judiciaire. C’est cette perception de laxisme de nos tribunaux qui sera au centre des débats publics durant le procès de Hanoomanjee.

Une part importante de la population est comme convaincue que l’ICAC et notre système judiciaire sont programmés pour laisser s’échapper les « gros requins ». En effet, quasiment tous les hommes politiques majeurs (dont un certain nombre de ministres, anciens ou en fonction) récemment mis en cause devant la justice ont invariablement été blanchis durant certaines étapes de la procédure.

Une partie des faits qui sont reprochés à Hanoomanjee relève du faux procès. À notre système judiciaire de nous prouver qu’il est également victime d’une mauvaise perception de la part de ceux qui pensent que Hanoomanjee sera blanchie à tous les coups. Non pas parce qu’elle est d’abord innocente… mais avant tout parce qu’elle fait partie de la caste la plus puissante à Maurice. Celle des hommes politiques.


Sexe, presse et (d)égouts

Nous connaissions la presse de caniveau. Désormais, nous découvrons qu’il y a pire, celle des égouts. C’est l’expression adoptée depuis ces derniers jours dans la presse anglo-saxonne pour qualifier les dérapages intolérables dont News of the World s’est rendu coupable ces dernières années. Le défunt titre phare du milliardaire Rupert Murdoch a – au nom d’une certaine conception du journalisme – choisi de payer des personnes pour violer l’intimité de familles endeuillées ou de personnalités. Dans l’unique but de vendre plus de papier en satisfaisant la curiosité malsaine et le goût immodéré du lecteur lambda pour le pathétique. Cette tempête médiatico-politique, qui se déroule à près de 10 000 kilomètres de nos côtes, n’est pas que l’affaire des autres. Elle nous concerne également.

A contrario, le scandale News of the World aide à souligner le fait que malgré ses travers – oui, ils existent –, la presse locale est à des années-lumière de ce que pratiquent les tabloïds britanniques. Certains de nos politiques dénoncent régulièrement son manque de responsabilité. Pourtant, cette presse-là ne s’est pas permise jusqu’ici de décrire à profusion le goût immodéré de celui-là pour les femmes. Ni de raconter les problèmes d’alcoolisme de l’autre. Ou de relater les câlins publics d’un ministre à sa maîtresse en classe affaires d’un vol d’Air Mauritius.

Si la presse locale se refuse à violer cette intimité-là, c’est parce que l’ensemble des titres s’entend sur le fait que l’intérêt public ne nécessite pas qu’on livre en pâture la vie privée des hommes politiques. Si dans le passé, par exemple, leurs choix et comportements privés ont pu intéresser la presse, c’est d’abord à cause de l’incohérence de leur comportement. Si un Premier ministre s’offre un bolide de Rs 14 millions au moment même où son gouvernement prône une politique de rigueur et d’austérité, il commet une faute de communication et brouille son propre discours. En relayant l’information au sujet de cet achat, la presse permet au citoyen de se faire sa propre opinion sur la détermination des décideurs politiques à pratiquer eux-mêmes ce qu’ils prônent chez les autres…

De manière plus directe, toutefois, le scandale News of the World nous amène à nous poser des questions par rapport au respect que la presse locale accorde, non pas à l’intimité des puissants, mais plutôt à celle des faibles. Le fait divers en soi ne fait pas vendre. Jusqu’ici, aucune étude n’a démontré que les lecteurs achètent en priorité un journal local pour y lire ce type d’article. Toutefois, le fait divers devient un ingrédient incontournable des couvertures de journaux. Les titres des textes indiquent d’ailleurs la tendance. Ils deviennent de plus en plus racoleurs.

Depuis quelques années déjà, chaque crime sexuel est décortiqué dans la presse. Il ne s’agit pas de dire qu’une femme ou un enfant a été violé. Il est devenu impératif – pour obéir aux canons de ce style d’écriture – de décrire dans les détails les plus scabreux, comment le crime a été commis, le temps que l’assaillant y a mis et chaque mot qu’il a pu prononcer. En bonus… la déchéance de la victime racontée sans la moindre retenue. On constate même une extension du domaine du voyeurisme. Des détails de procédures de divorce finissent par occuper régulièrement des pages entières de nos journaux. Surtout quand des épouses exaspérées dénoncent des pratiques sexuelles particulièrement abusives dans leur « divorce petition ».

La presse éclaire-t-elle vraiment ses lecteurs en s’étalant sur ce type « d’actualité » ? Sert-elle vraiment l’intérêt public en faisant cela ? Difficile de répondre par l’affirmative. Ce qu’il est facile de dire, par contre, c’est que cette manière de pratiquer le journalisme contient en elle les germes de la surenchère.

Aujourd’hui, dans sa quête d’assouvir l’appétit de voyeurisme de certains, le journaliste ne fait qu’interroger les victimes et transcrire fidèlement ce que lui confient les enquêteurs de la police. Demain, il s’agira impérativement d’en dire davantage que le concurrent. Ayant parlé aux mêmes enquêteurs et aux mêmes victimes, on se tournera alors vers d’autres « solutions » pour battre la concurrence. Ceux qui ont une vraie déontologie sauront vraisemblablement s’arrêter avant que certaines limites ne soient franchies. Les autres… iront rejoindre le fan-club de News of the World.


Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 2 129 followers