Archives mensuelles : juin 2011

L’homme qui n’avait pas confiance

De quelles blessures d’orgueil et d’amour propre doit-on souffrir ? De quelles trahisons doit-on avoir été victime pour développer une telle obsession ? Celle consistant à démontrer, sans relâche, qu’on contrôle tout… et à affirmer qu’on est – directement ou indirectement, pater et filius – à l’origine de toutes les décisions. Celles qui ont fait la réussite du pays ou qui en feront le succès à l’avenir ! Ces questions sont, certes, d’ordre psychologique. Mais elles méritent d’être posées car elles ont une réelle influence sur le fonctionnement global du gouvernement de la République.

Les traités de management et les grands gourous de la discipline aiment à rappeler un des éléments servant à mesurer la réussite d’un leader. Le chef habile est, selon eux, celui qui arrive à faire fonctionner son équipe même en son absence. Car préalablement, il donne à chacun de ses collaborateurs les outils, conseils et encouragements nécessaires pour accomplir sa tâche au mieux de ses capacités. Or, ce n’est pas vraiment ce comportement-là que l’on observe chez le Premier ministre.

Ce week-end, il a encore démontré sa grande défiance envers ses propres proches collaborateurs. Lors d’une cérémonie pour le lancement de la récolte sucrière, Navin Ramgoolam a une nouvelle fois rappelé que sa « vision » compte davantage que celle des 24 autres ministres de son cabinet. C’était presque une manière d’affirmer que les 24 autres membres du Conseil des ministres n’en ont tout simplement pas !

Cet attachement à dénigrer ses lieutenants n’est en rien un phénomène nouveau chez Ramgoolam. En octobre dernier, son ministre des Affaires étrangères en avait fait les frais. Le discours de ce dernier à la tribune des Nations unies avait été très bien accueilli. Suffisamment, en tout cas, pour indisposer le Premier ministre. « J’ai personnellement corrigé à quatre reprises le discours du ministre Arvin Boolell », s’était empressé de préciser Ramgoolam. Un comble… quand on sait qu’il a, lui-même, fait appel à un nègre pour l’écriture de certains de ses discours importants dans le passé !

Le gouvernement, il faut bien se le dire, est une constellation où seule une étoile peut briller. Cela a quelque chose d’inquiétant : il revient à légitimer la mise en place d’une médiocratie. Car si l’on s’en tient à la teneur des discours de Ramgoolam… on ne peut qu’en conclure qu’il est entouré d’une bande d’incapables. Il a déjà dit ne pas faire confiance à ses ministres. Dimanche dernier, il a également laissé entendre que certains d’entre eux étaient au gouvernement pour se faire de l’argent. Sinon, pourquoi aurait-il révélé leur avoir rétorqué « d’aller faire du business au lieu d’être ministres » ? Puis, il y a cette question de « vision ». Enfin, cette incapacité des hommes de Ramgoolam à s’occuper des « canards boiteux » qui tombent sous la tutelle de leurs ministères respectifs. Une incapacité qui a conduit le chef du gouvernement à prévenir que ces palmipèdes institutionnels disparaîtront peu à peu.

Le Premier ministre ne peut toutefois continuer impunément à décrire et à dénoncer la médiocratie qu’il dirige sans assumer ses responsabilités. Virer Raj Bungsraj, 70 jours après l’avoir propulsé à la tête d’Air Mauritius, dénote un certain courage. Demander à Showkutally Soodhun de « lev pake ale » du ministère du Commerce après une année passée dans cette administration, c’est faire preuve d’un certain réalisme. Mais pourquoi le Premier ministre se contente-t-il d’aligner si peu de décisions courageuses – ou d’aveux d’erreur – de ce genre ?

Peut-être parce qu’en tant que seul visionnaire de service, il a lui-même choisi d’installer quasiment tous les personnages de la médiocratie en place. La nomination des ministres n’est-elle pas la prérogative exclusive du Premier ministre ? La distribution stratégique des tickets n’est-elle pas également la chasse gardée du leader d’une alliance électorale ? Les nominations dans les corps parapublics ne sont-elles pas, elles aussi, avalisées au Conseil des ministres… que préside Ramgoolam ?

Tout cela est paradoxal, voire comique. La prochaine fois que l’on écoutera Ramgoolam tempêter par rapport à la bande d’incompétents qui l’entourent, il faudra tout simplement se rappeler de la personne qui a choisi de les nommer là où ils sont. On comprendra peut-être réellement alors en qui Ramgoolam n’a pas confiance !


Si Zuckerberg était mauricien…

Derrière le sourire angélique, un redoutable hacker. Ankit Fadia, qui était en visite chez nous cette semaine, aurait pu faire partie de ces individus dont les moindres faits et gestes sont surveillés par la National Security Agency (NSA) américaine. Objet de l’attention permanente des grandes oreilles virtuelles du réseau de surveillance mondial « Echelon ». Mais Fadia s’est placé du bon côté de la barrière. S’il s’introduit dans des systèmes informatiques aux données ultrasensibles, c’est pour mieux en souligner les failles.

D’autres n’ont pas cette vocation et encore moins la même éthique. Ce n’est donc pas pour rien si, depuis le début du siècle, les plus importantes agences de sécurité dans le monde, la NSA en tête, identifient le cyber-terrorisme comme étant potentiellement la menace la plus dangereuse qui guette les grandes nations. En Chine, aux États-Unis, en Argentine ou en Inde… une attaque informatique d’envergure pourrait créer une catastrophe aux conséquences insoupçonnées.

La Bourse de New York incapable d’enregistrer l’achat ou la vente de la moindre action. Aucun avion qui décolle de l’aéroport de Nagoya. Les centres d’externalisation de Hyderabad coupés du monde des jours entiers. Ce sont là quelques-uns des scenarii de « Cyber Pearl Harbour » imaginés par les stratèges américains dès le début des années 2000. Déjà, les informaticiens faisaient tourner le monde…

Depuis, les réseaux se sont développés, la connaissance et les capacités de ces spécialistes se sont considérablement densifiées. C’est ce qui permet d’ailleurs à une guerre virtuelle de faire rage entre deux puissantes nations – les États-Unis et la Chine – sans que le monde n’en mesure l’ampleur. Derrière toutes ces menaces virtuelles et réelles se cachent des clones de Fadia.

Ces as de l’informatique, il ne faut pas nécessairement les chercher du côté des chambres d’étudiants du Massachussetts Institute of Technology ou dans les lotissements bourgeois de Bangalore. Nous en avons également chez nous. Ils sont certes Mauriciens, mais beaucoup de ces génies du 0 et du 1 ont choisi de s’expatrier à Singapour, aux États-Unis, en Europe, voire en Inde. Là-bas, au-delà de l’argent, il y a des challenges à relever ! Loin de cette île Maurice où un de leurs compatriotes sur trois n’a pas accès à Internet. Et où ceux qui surfent sont, pour la plupart, encore réticents à sortir la carte de crédit pour un achat sur Amazon ou Ebay.

Il ne faudrait toutefois pas se lamenter sur ces cerveaux qui ont choisi d’autres prairies. Pensons à ceux qui sont ici et à la manière dont « la culture informatique » leur est inculquée. Voilà une vingtaine d’années que des cours d’informatique sont dispensés au secondaire et dans le cycle universitaire à Maurice. Or, malgré l’expérience acquise, l’enseignement de cette discipline paraît toujours aussi théorique. L’aveu provient du ministère de la Technologie informatique lui-même. Le récent National ICT Strategic Plan (2011-2014) admet que si les diplômés en informatique de nos universités trouvent rapidement un job, leurs employeurs les considèrent cependant comme n’étant pas « job-ready ».

La faute à l’environnement informatique local. D’une part, il y a cette méthode d’enseignement en déphasage avec les réalités modernes. Qui se contente d’initier nos enfants, depuis des années, à Word, Excel, Internet Explorer, Powerpoint, tout en leur apprenant des rudiments théoriques de la programmation. D’autre part, un grave handicap infrastructurel. Si Maurice est un exemple en Afrique, il est loin d’être un modèle pour le monde en matière informatique. Le rapport Networked Readiness Index 2010-2011 du World Economic Forum le confirme. Sur 138 pays, Maurice se classe 78e par rapport à l’accès aux réseaux. Nous occupons également la 76e place dans leur utilisation.

Une vraie démocratisation de l’accès à Internet et à l’informatique, à travers des baisses de prix de connexion et du coût des ordinateurs. Une refonte de la manière dont l’informatique est enseignée dans les écoles, collèges et universités. La création d’une vraie filière d’excellence capable de produire des Mark Zuckerberg et des Ankit Fadia. La recette est connue depuis que Sarat Lallah a inauguré le poste de ministre de l’Informatique, il y a presque 20 ans. Pourtant, on fait du surplace depuis. Le dernier Strategic Plan national reprend, à quelques nuances près, les mêmes recettes. Mais pour nourrir en étudiants la future ICT Academy nationale, il faut que tout le système mue. Si, pour l’heure, on ne voit même pas les premiers signes de la métamorphose, osons espérer que cela viendra.

Entre-temps, au lieu de découvrir avec stupeur – mais aussi avec un brin de fierté – que nos collégiens ont piraté le site d’une grande entreprise… contentons-nous de savoir que les gangs rivaux de deux collèges des Plaines-Wilhems se sont illustrés… en décidant de faire la paix cette semaine !


Un ministre, ça ferme sa gueule

Bien évidemment, ce n’est pas un remaniement. Pas encore. Néanmoins, la petite retouche qu’a apportée Navin Ramgoolam à son Conseil des ministres, ce vendredi, n’est pas anodine. C’est même probablement un brouillon de ce que le Premier ministre pourrait faire dans les mois à venir.

Il faut voir au-delà des apparences. Showkutally Soodhun n’a pas perdu un ministère important uniquement en raison de sa gestion approximative et de ses dérapages réguliers. Michael Sik Yuen n’est pas non plus devenu le nouveau « blue-eyed boy » du gouvernement parce que le Premier ministre le juge apte à gérer des dossiers sensibles comme celui de l’importation des carburants. Au-delà de ces deux hommes, c’est la mécanique enclenchée par Ramgoolam qui est intéressante à analyser.

Ce vendredi, nous avons probablement assisté à l’acte I d’un exercice de rééquilibrage au sein du gouvernement. Le chassé-croisé de portefeuilles entre Soodhun et Sik Yuen indique d’abord un affaiblissement relatif du MSM. Hier encore, celui-ci apparaissait comme jouissant d’une influence certaine au sein de l’Alliance de l’avenir. Aujourd’hui, l’un de ses cadors perd un ministère phare et récupère, en échange, un maroquin – « prends-ça-et-ferme-là » – d’habitude confié à des seconds couteaux. Tout cela doit faire réfléchir au dernier étage du Sun Trust Building.

Malgré lui, Soodhun est devenu une sorte de ballon sonde. Certains évaluent leurs adversaires. Ramgoolam, lui, est en train de jauger son allié. Le MSM subit depuis six mois les violents vents contraires du cyclone MedPoint. À ce stade de l’affaire, le Premier ministre veut probablement connaître l’état dans lequel se trouve son partenaire. Affaibli et faisant le dos rond ou alors, d’humeur braillarde et combative ? Si le MSM reste docile et digère la claque sans broncher, Maya Hanoomanjee, la ministre de la Santé, pourrait bien être la prochaine sur la liste des « remaniés ». Si, au contraire, le MSM proteste énergiquement contre le sort réservé à Soodhun, Ramgoolam comprendra qu’il lui faut patienter avant d’organiser une grande session de chaises musicales.

Entre-temps, rien n’interdit au Premier ministre de procéder par touches. La méthode a ses avantages. Il permet d’abord de manager deux ou trois problèmes de personnes et de parti à la fois. Cela sied à Ramgoolam, qui est un chat échaudé craignant les grands chamboulements. Durant son premier mandat, il a dû gérer la démission ou le décès de quatre ministres, la cassure d’avec le MMM en 1997 et l’arrivée d’un nouveau partenaire, Xavier Duval, en 1999. Pendant son deuxième mandat, il a, par contre, clairement indiqué sa prédilection pour le calme. Son unique remaniement ministériel de septembre 2008 n’avait fait qu’un seul mécontent, Etienne Sinatambou.

Le PM a donc toutes les raisons de continuer sur sa lancée avec sa méthode de microremaniement. Car celle-ci est particulièrement bien adaptée à la configuration actuelle de son gouvernement. Avec 24 ministres autour de lui, le patron du Parti travailliste (PTr) n’a plus la possibilité d’en nommer de nouveaux sans enfreindre la Constitution. Il a donc le choix entre permuter les portefeuilles des 24 ministres actuels (à l’exception de celui de l’Attorney General) ou injecter du sang neuf dans son équipe.

C’est la première solution qui semble la plus indiquée dans la configuration politique actuelle. Elle évite au leader de l’Alliance de l’avenir de refaire de savants calculs pour préserver le délicat équilibre ministériel entre les partenaires de son gouvernement (PTr-16, MSM-6 et PMSD-2). Tout en lui permettant de ne pas perturber l’actuelle répartition ethno-casteiste au sein du Conseil des ministres.

En laissant planer la menace de microremaniement, Navin Ramgoolam pourrait même ramener un certain calme, voire un regain de dynamisme, au sein de son gouvernement. Beaucoup de ministres tiennent énormément à leur maroquin. Par ailleurs, pour certains partis minoritaires, le nombre de membres dont ils disposent au Conseil des ministres ainsi que les postes qu’ils occupent sont le reflet direct de leur carat politique.

Si un ministre ne souhaite pas connaître le même sort que Soodhun mais, au contraire, recevoir des félicitations publiques comme celles adressées implicitement à Sik Yuen, il n’a qu’à redoubler de zèle dans l’exécution des ordres du chef du gouvernement. Si l’envie n’y est pas, la phrase de l’ancien ministre français Jean-Pierre Chevènement la leur redonnera sans doute : « Un ministre ça ferme sa gueule, ou ça démissionne. »


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